Le cauchemar des politiciens

Les poli­ti­ciens, élus pour nous pro­té­ger de nos propres hor­reurs, finissent sou­vent par com­mettre des hor­reurs à leur tour. C’est une fatalité.

J’ai sou­vent expli­qué que les struc­tures sociales com­plexes n’avaient pas néces­sai­re­ment besoin pour s’épanouir de chef et de com­man­de­ment cen­tral. C’est le fameux exemple des oiseaux avec lequel s’ouvre Le peuple des connec­teurs.

On me répond sou­vent que les loups vivent en hordes struc­tu­rées. C’est vrai. Les mam­mi­fères aiment les chefs car ils pré­sentent un avan­tage dans les struc­tures sociales sim­pli­fiées. Mais chez les hommes d’aujourd’hui les struc­tures sociales sont deve­nues com­plexes. Alors pour­quoi avons-nous encore des chefs ? Pour­quoi multiplions-nous les couches hié­rar­chiques qui, d’un point de vue opé­ra­tion­nel, sont inef­fi­caces dès que de réelles dif­fi­cul­tés se présentent ?

Dans La Guerre et la Paix, Tol­stoï pro­pose une réponse magis­trale. Après avoir démon­tré que les chefs n’avaient aucun pou­voir réel, leurs ordres arri­vant sou­vent trop tard, étant sou­vent inap­pli­cables ou, quand ils sont appli­qués, condui­sant à des résul­tats oppo­sés à ceux escomp­tés, il se demande à quoi servent les chefs :

Les hommes se mettent en marche d’Occident en Orient, mas­sacrent leurs sem­blables, et cet événe­ment est accom­pa­gné de dis­cours sur la gloire de la France, la per­fi­die de l’Angleterre, etc. […] Ces jus­ti­fi­ca­tions libèrent les hommes qui par­ti­cipent à l’événement de leur res­pon­sa­bi­lité nor­male. Ces buts pro­vi­soires jouent le rôle des balais pla­cés à l’avant de la loco­mo­tive pour net­toyer la voie. Ils apla­nissent la route devant le sen­ti­ment de res­pon­sa­bi­lité morale.

Pour Tol­stoï, le chef a pour fonc­tion, non de diri­ger les événe­ments, mais d’en jus­ti­fier la néces­sité, par­fois l’horrible néces­sité. Quand les chefs disent qu’il faut tuer pour le bien de la nation, les hommes pillent, violent, tuent… Ils mettent leur sens moral en veilleuse et se trans­forment en bêtes sauvages.

Cette théo­rie de Tol­stoï se jus­ti­fie d’un point de vue évolu­tif. Les hordes de mam­mi­fères, en se dotant de chefs, gagnent un avan­tage cer­tain. Lorsqu’une horde devient société, chez les humains, sa com­plexité devrait faire dis­pa­raître la néces­sité de chefs, car l’auto-organisation est alors plus effi­cace. Mais ça ne se passe pas de cette façon.

Chez nous, il y a encore des chefs parce que leur pré­sence pro­cure un avan­tage qui com­pense leur inef­fi­ca­cité. Quel est cet avan­tage ? Nos socié­tés com­plexes se déve­loppent avec la conscience des indi­vi­dus qui, pour vivre ensemble, déve­loppent peu à peu un sens moral. Mais ce sens moral, indis­pen­sable au quo­ti­dien, peut s’avérer pro­blé­ma­tique en temps de crise. Il faut alors le désac­ti­ver : tel serait le rôle du chef. C’est sans doute pour cette rai­son que le pou­voir sécu­laire s’associe his­to­ri­que­ment presque tou­jours au pou­voir reli­gieux, car son domaine est la moralité.

Nous aurions besoin de chefs pour nous déres­pon­sa­bi­li­ser. Et je com­prends mieux main­te­nant pour­quoi la plu­part des gens s’accrochent au droit de vote. Il les ramène à l’ancien régime, à ce chef divin capable de les absoudre de leurs pêchés. Peu importe que ce chef soit un monstre, un ban­dit, un truand. Ce qui compte c’est que, de temps en temps, il paye pour nos égare­ments sauvages.

Une société sans chef, ça fait peur. Ter­ri­ble­ment peur. Qui dès lors va me confes­ser et me par­don­ner ? Contre qui vais-je me retour­ner si ça tourne mal ? Contre moi-même ? Nous ne sommes peut-être pas encore près pour ce grand saut.

Mais les idées de Tol­stoï sont-elles encore valables ? J’entends des voix chu­cho­ter : « Nous ne sommes pas en guerre. Nous ne com­met­tons pas d’horreurs. Nos hommes poli­tiques ont d’autres fonc­tions que nous absoudre. » Je crois le contraire. Nous sommes des monstres, nous avons comme par le passé besoin d’être par­don­nés. Main­te­nant que les psy­cha­na­lystes rem­placent les curés, main­te­nant que les neu­ro­logues ridi­cu­lisent les psy­cha­na­lystes, il ne nous reste comme confes­seur que nos politiciens.

Pour­quoi donc acceptons-nous leurs mal­ver­sa­tions et leurs magouilles ? Pour­quoi osent-ils faire leur comme back poli­tique après un séjour en pri­son ? Ils purgent leur peine et reviennent comme si de rien n’était. Et des gens vote­ront pour eux. Ils vote­ront parce qu’ils les aiment, ils les aiment pour le ser­vice ines­ti­mable qu’ils leur rendent. Et peu importent qu’ils soient des cra­pules, la plu­part des rois aussi étaient des cra­pules. Comme ils n’ont aucun autre rôle sinon celui de nous don­ner bonne conscience, on se moque bien de leur propre mora­lité. D’ailleurs, pour laver nos pêchés, il faut bien qu’ils aient l’âme endur­cie, il faut qu’ils soient prêts à com­mettre eux-mêmes des hor­reurs. Nous sommes obli­gés de leur par­don­ner comme ils par­donnent pour nous. C’est très chré­tien. Mat­thieu écrit :

Si vous par­don­nez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous par­don­nera aussi ; mais si vous ne par­don­nez pas aux hommes, votre Père ne vous par­don­nera pas non plus vos offenses.

Ainsi cha­cun de nous com­met chaque jour des hor­reurs. Il suf­fit de voir Le Cau­che­mar de Dar­win pour s’en per­sua­der. Nous cau­tion­nons d’infâmes tra­fics dans nos centres com­mer­ciaux et nous finan­çons les guerres avec nos impôts. Nous sommes en guerre même si nous n’allons pas nous même sur le champ de bataille. Comme à l’époque napo­léo­nienne, nous tuons chaque jour, sans scru­pule. Tout ça parce que ILS, nos poli­tiques, sont res­pon­sables à notre place. Nous fer­mons les yeux parce qu’ils sont là.

En fait, je les applau­dis. La vie est plus facile grâce à eux. Mais bon, il est peut-être temps de deve­nir res­pon­sables, non ?

Article aussi publié sur Le Monde Citoyen et sur Ago­ra­vox.

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Tags: / Dialogue

16 commentaires à “Le cauchemar des politiciens”

  1. gravatar.com Sarro Philippe ip:1
    5 September 2006 @ 9:21

    Chré­tien ? Pour l’anthropologue René Girard pas si sûr.
    Pour lui, les rois pri­mi­tifs n’étaient que des vic­times émis­saires dont on a dif­féré le sacri­fice, qui devait réta­blir la concorde après la vio­lence mimé­tique de tous contre tous, c’est à dire la réso­lu­tion de la crise mimé­tique (le paroxisme du désir mimé­tique par­tagé par tous).
    Quand a Michel Serres, il nous rap­pelle que les hommes poli­tiques croulent sous les suf­frages des élec­teurs, ver­sion moderne des lapi­da­tions antiques.

  2. gravatar.com Sarro Philippe ip:1
    5 September 2006 @ 9:23

    Je rajou­te­rais, que ce n’est pas pour rien que Michel Serres nomme René Girard le Dar­win des sciences humaines et sociales.

  3. gravatar.com Droopy 2.0 ip:2
    5 September 2006 @ 9:34

    Regards croi­sés sur Nico­las Sar­kozy, Ségo­lène Royal et les poli­tiques en général.…..

    Après les uni­ver­si­tés d’été des dif­fé­rents par­tis poli­tiques, les blo­gueurs s’expriment et font par­ta­ger leurs points de vue. S’expriment notam­ment Laurent Ber­vas: Je ne sau­rais l’exprimer avec pré­ci­sion mais j’ai le sen­ti­ment que les éle…

  4. gravatar.com Dilbert ip:3
    5 September 2006 @ 9:47

    J’aime bien ton ana­lyse, qui pré­sente le poli­ti­cien comme révé­la­teur de l’irresponsabilité per­son­nelle de l’électeur, soit que l’électeur en attende des avan­tages tan­gibles (au détri­ment bien sûr des élec­teurs du camp adverse), soit qu’il pré­fère confier à d’autres (les “élus”) des mis­sions qu’il ne veut pas prendre en charge lui-même (guerre, etc.)

    La poli­tique n’est pas autre chose qu’une lutte des classes paci­fique, d’un côté les classes qui pro­fitent de l’état, de l’autre celle qui est exploi­tée, voir l’analyse liber­ta­rienne ici lutte des classes.

  5. gravatar.com ~laurent ip:4
    5 September 2006 @ 9:49

    Comme depuis pas mal de temps, j’ai le sen­ti­ment que nous explo­rons les même route :)

    Je te joint ce que j’avais écrit il y quelques temps :

    Engagé ? Pour y répondre, je vou­drai vous racon­ter une petite his­toire qui résume tout cela.

    Un matin, alors que j’étais devant mon ordi­na­teur, une petite prin­cesse a poussé la porte de mon bureau. J’étais sur­pris car je ne sais pas d’ou elle venait. Elle s’est appro­chée de moi et m’a demandé en me regar­dant dans les yeux :

    « Tu fai­sais quoi pen­dant la guerre? »
    « Toi aussi tu tuais des gens ? ».

    Cela m’a pris un peu de temps pour com­prendre ce qu’elle disait. Et puis je me suis sou­venu de mes pro­fes­seurs au col­lège, nous par­lant de la 2ème guerre mon­diale. Il y avait des résis­tants, des col­la­bo­ra­teurs et une grande majo­rité qui ne « savaient pas ». L’enfant que j’étais a lui aussi demandé un jour à son grand père : « que fai­sais tu pen­dant la guerre ? »

    Aujourd’hui nous vivons une guerre d’un nou­veau type, elle est écono­mique, écolo­gique, elle est par­tout. Rappelez-vous que le crash finan­cier en Thaï­lande a tué indi­rec­te­ment plus que la guerre en Irak. Souvenez-vous des dic­ta­tures pétro­lières, des désastres écolo­giques, des can­cers dus au tabac, au scan­dale des bre­vets médicaux…

    Quand vous ache­tez des actions d’une com­pa­gnie pétro­lière, d’un fabri­quant de ciga­rettes ou d’une indus­trie mili­taire, vous ne pou­vez plus dire « je ne savais pas ».

    Enga­ge­ment ? C’est quelque chose de simple fina­le­ment. Je vou­drais être capable de répondre à ma petite fille, quand elle me posera la ques­tion, quelque chose dont elle soit fière …

  6. gravatar.com Laurent Bervas ip:2
    5 September 2006 @ 10:09

    Le cau­che­mar des politiciens…

    Démo­cra­tie adulte, démo­cra­tie sans père ? Thierry l’exprime de belle manière : Les poli­ti­ciens, élus pour nous pro­té­ger de nos propres hor­reurs, finissent sou­vent par com­mettre des hor­reurs à leur tour. C’est une fata­lité. J’ai sou­vent exp…

  7. gravatar.com Thierry Crouzet reporter AgoraVox ip:5
    5 September 2006 @ 11:43

    Le cau­che­mar des politiciens…

    Retrou­vez cet article et ses com­men­taires sur AgoraVox…

  8. gravatar.com L'ami du laissez-faire ip:6
    5 September 2006 @ 21:12

    très bon article !
    Mais je doute que nos poli­tiques d’aujourd’hui aient assez de trempe pour cela.

    Ils font tout pour s’affranchir de ce rôle, diluent ou l’inversent la res­pon­sa­bi­lité des autres comme la leur, par des tri­bu­naux par­ti­cu­liers, des mon­tagnes de pape­rasses et des prin­cipes de précautions.

  9. gravatar.com charlie ip:7
    5 September 2006 @ 21:58

    Très inté­res­sant. J’ai deux remarques géné­rales, et plein d’autres que je tai­rai car ce serait pinailler ;)
    1. J’aime beau­coup l’idée que le chef a pour fonc­tion de déres­pon­sa­bi­li­ser ses ouailles. Je crois qu’il pour­rait être assez sti­mu­lant de confron­ter cette idées aux ana­lyses de Max Weber sur la domi­na­tion. Pour faire court, ça se rejoint sur le fait que les domi­nés consentent [ou par­ti­cipent] à la domi­na­tion. Mais sur les fon­de­ments de la domi­na­tion, Weber aborde un aspect qu’à mon avis tu gagne­rai à inté­grer : le fait que la domi­na­tion d’un chef [ou de chefs] repose sur la croyance [en ses pou­voirs, en la tra­di­tion, en la ratio­na­lité de la loi…]. Le chef est légi­time parce que ses sujets croient qu’il l’est. Ca explique pas mal de choses, y com­pris des résis­tances à cer­taines des idées que tu exprimes.
    2. Sur la res­pon­sa­bi­lité et notam­ment sur la com­plexité de la res­pon­sa­bi­lité dans les socié­tés “modernes”, Bau­man [Moder­nité et Holo­causte, Edi­tions La Fabrique, Paris, 1989] va com­plè­te­ment dans ce sens. J’avais été frap­pée en le lisant de trou­ver, en plus clair, pas mal d’idées que je par­tage [avec lui et avec toi] sur la ques­tion. J’avais écrit ça :
    “Pen­ser de façon plus large la res­pon­sa­bi­lité. Nous inté­rio­ri­sons toutes et tous des inter­dits moraux plus ou moins expli­cites quant à la vio­lence phy­sique directe et immé­diate (de l’interdiction de tuer aux règles de poli­tesse qui, nous appre­nant à nous com­por­ter, nous évitent de nous battre dans la rue avec le pre­mier bous­cu­leur venu. Enfin, dans la plu­part des cas). Mais nous vivons dans un monde où, divi­sion du tra­vail oblige, la vio­lence phy­sique est mise à dis­tance. Les consé­quences n’en sont pas direc­te­ment obser­vables. Bau­man prend l’exemple d’un pilote de bom­bar­dier ima­gi­naire, qui est très pro­ba­ble­ment inca­pable de fra­cas­ser le crâne d’un enfant à coup de pierre. Il peut pour­tant appuyer sur un bou­ton et tuer des mil­liers de per­sonnes d’un coup. Il ne s’agit pas de juger ce pilote ima­gi­naire, pas plus que d’autres, réels, mais de se poser à nous-mêmes ces ques­tions éthiques. A par­tir de quoi peut-on ou doit-on se sen­tir res­pon­sable ? Faire la guerre, pas faire la guerre ? Voter pour Bush ? Avoir un compte en banque (dans une banque qui a des actions dans des entre­prises qui fabriquent des armes, des médi­ca­ments, des pro­duits polluants) ?”

    [bou­lou­lou, c’est très long et très mal élevé de se citer soi même, mais je ne vais pas réécrire un truc déjà écrit à l’heure du dîner…]
    biz’

  10. gravatar.com Christian Jacomino ip:8
    5 September 2006 @ 22:13

    Un jeune pro­fes­seur me fai­sait remar­quer il y a peu que, dans un col­lège de ZEP, le prin­ci­pal n’a pas le pou­voir d’exclure un élève, même dans le cas où cet élève s’est mon­tré violent, ou dans celui où il a intro­duit de la drogue à l’intérieur de l’établissement. Tan­dis que dans un col­lège privé des plus hup­pés de la capi­tale, où les familles payent très cher les droits de sco­la­rité, le prin­ci­pal a ce pou­voir, et il en use.

    Notre sys­tème d’enseignement a-t-il besoin de ‘plus d’autorité’, comme semble le pen­ser — et le pro­mettre — le can­di­dat UMP à l’élection pré­si­den­tielle? Ce n’est pas impos­sible… Mais il me semble qu’il a besoin sur­tout qu’on donne plus de liberté, et plus de res­pon­sa­bi­lité, aux équipes enseignantes.

    N’est-il pas éton­nant que, dans notre pays, ceux qui s’affirment les plus ‘libé­raux’ dans tous les autres domaines prennent bien soin de se mon­trer auto­ri­taires en matière d’éducation?

    L’école serait-elle une sorte d’outre-monde où l’idéal de liberté s’épuise? Où même les plus libé­raux conti­nuent d’envier secrè­te­ment l’ancienne Union Soviétique?

  11. gravatar.com Thierry Crouzet ip:9
    5 September 2006 @ 22:22

    @Christian Je suis tota­le­ment d’accord avec toi. La droite marche sur la tête. J’ai dis­cuté exac­te­ment de ça dans un petit post de juillet. Et pour l’enseignement, j’ai aussi évoqué cette ques­tion en par­lant du sys­tème fin­lan­dais qui jus­te­ment donne beau­coup de liberté aux profs.

  12. gravatar.com Thierry Crouzet ip:9
    5 September 2006 @ 22:48

    @Charlie 1. Weber encore un que j’ai pas lu. Dur. Mais je suis d’accord avec ce que tu dis. Ce besoin du chef ou cette habi­tude du chef s’est pro­fon­dé­ment enra­ciné en nous. Ça bour­geonne pas chez tout le monde mais presque. J’espère tou­te­fois que nous sau­rons dépas­ser cet ata­visme, renon­cer au chef, renon­cer à la cen­tra­li­sa­tion… sinon j’ai peur que ça soit de plus en plus la merde.

    2. Je pré­pare une confé­rence sur Dee Hock et je viens de tom­ber sur un pas­sage où il essaie d’expliquer le com­por­te­ment de l’aviateur. Pour Dee Hock, c’est jus­te­ment le mode d’organisation actuel qui conduit à de tels com­por­te­ments, qui sépare la vie pri­vée de la vie publique… Je vais essayer d’éclaircir… et je publie­rai le texte de la conf.

  13. gravatar.com charlie ip:7
    5 September 2006 @ 23:17

    Vie privé, vie publique, je ne suis pas sûre de sai­sir le lien.
    Pour Bau­man, c’est plus la divi­sion du tra­vail, carac­té­ris­tique des socié­tés modernes [là où d’autres parlent de com­plexité ;) ], qui explique ça : cette divi­sion des tâches très pous­sée entraîne aussi une “divi­sion”, ou plu­tôt une dilu­tion, de la res­pon­sa­bi­lité. D’une part, on se repose sur “les autres” [ça va du “c’est pas moi, c’est l’autre” à “j’ai obéis aux ordres”]. D’autre part, cette déres­pon­sa­bi­li­sa­tion est faci­li­tée par le fait que nous n’avons pas une vision glo­bale des consé­quences de nos actes [trop d’interdépendances ?]. Ton exemple sur les impôts et la guerre s’inscrit exac­te­ment dans cette ana­lyse : pour qu’une bombe tue, il faut la lan­cer [c’est tou­jours l’exemple simple], la fabri­quer. Il faut donc des pilotes de bom­bar­diers, des chefs de pilotes de bom­bar­diers, des ouvriers, des ingé­nieurs, des pro­prié­taires d’usines, des Etats, des contri­buables, des média… Au final, qui voit les consé­quences — à part ceux qui prennent la bombe sur la gueule ?

    J’en suis arrivé à pen­ser qu’il nous faut une nou­velle éthique de res­pon­sa­bi­lité. C’est un clas­sique en science poli­tique que de défi­nir l’Etat par le fait qu’il détient le mono­pole de la vio­lence légi­time. Cela n’a été pos­sible qu’au terme de longs pro­ces­sus de paci­fi­ca­tion de la société, où les indi­vi­dus ont inté­rio­risé des inter­dits concer­nant l’usage de la vio­lence phy­sique directe. Non, on n’éclate plus la tête du voi­sin à coup de masse d’arme parce qu’il nous a regardé bizar­re­ment [enfin, quand ça arrive, c’est excep­tion­nel]. C’est à mon sens un pro­grès. Il nous manque, je crois, des inter­dits quand à la vio­lence “indi­recte”, celle qu’on ne voit pas, celle qui est exer­cée par toute une communauté.

    A pio­cher peut-être — encore chez René Girard, des idées sur les boucs émis­saires de notre époque, des idées sur le par­don comme seul moyen d’enrayer la violence.

  14. gravatar.com Thierry Crouzet ip:9
    6 September 2006 @ 7:31

    Le pro­blème c’est jus­te­ment la divi­sion. Quelle soit par le tra­vail ou autre chose. Nous sommes les héri­tiers d’un âge où on a tout divisé, tout s’éparé. Merci Des­cartes. ça nous rend un peu schi­zo­phrène. Il faut essayer d’être un, pas celui va au tra­vail, puis celui qui rentre chez lui, qui change de morale comme de veste.

  15. gravatar.com Christian Jacomino ip:8
    6 September 2006 @ 12:04

    Merci Thierry, J’ai uti­lisé les liens que tu m’as pro­po­sés sur mon blog d’aujourd’hui (http://www.voixhaute.org/article-3752371.html) . Tu trou­ve­ras sur le même billet des liens vers un réseau de péda­gogues qué­bec­quois dont le tra­vail devrait t’intéresser.

  16. gravatar.com Droopy 2.0 ip:2
    12 September 2006 @ 9:36

    Il faut trou­ver un responsable.…..

    Billet de Ver­sac très inté­res­sant, sur­tout par sa conclu­sion, à mon avis. Je me per­mets de la citer. C’est à pro­pos des théo­rie du com­plot à pro­pos du 11 sep­tembre: Ne pou­vant sim­ple­ment expli­quer un tel événe­ment par le chaos…

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Le cinquième pouvoir
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La décentralisation de la puissance politique.

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« Du sérieux, du pro­fond, du léger, du comique… » Henri Alberti

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