Thierry Crouzet

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Clitoria – Chapitre 4

En partenariat avec ActuaLitté, je vous offre deux fois par semaine Clitoria, une plongée dans le XVIe siècle, au cœur de la renaissance des idées et des passions. Ce jeudi, le chapitre 4. Patientez jusqu’à lundi pour le chapitre 5 où achetez tout de suite le livre pour 4,99 € ou l’ebook pour 2,99 €.


Les années passent sans démentir l’amitié parvenue si vite à la perfection entre madame de Chaume et Nicolas Dortoman. Parce que cette entente sacrée se joue sur un plan étranger aux amitiés ordinaires comme à l’amour, ils ne s’en trouvent ni l’un ni l’autre entravés au quotidien, avec pour effet une liberté d’agir et de penser toujours accrue, condition bien sûr déterminante pour la suite de leur histoire.

Marguerite ne se heurte plus à Guillaume de Chaume, qu’elle a remis à sa place d’époux et dont elle n’attend plus qu’il soit à lui seul l’étendue de tous ses horizons. De son côté, Nicolas n’en aime que davantage Jacquette de Flotte, dont il tombe éperdument amoureux, lié avec elle par une passion des sens soudainement démultipliée. Cette double relation lui donne une assurance indéfectible en toute situation.

Bientôt bachelier de l’université de Montpellier, puis docteur, il brigue la succession de la chaire du défunt professeur Saporta, qu’il n’hésite pas à quémander, avec réussite d’ailleurs, jusque devant Catherine de Médicis, patiente exceptionnelle de Laurent Joubert. L’assassinat du maréchal Gaspard de Coligny et le massacre de la Saint-Barthélemy qui s’ensuit n’infléchissent ni la foi de Nicolas ni sa volonté d’exceller aux yeux de tous.

Il envoie aux bains Jacques de Castelnau de Clermont-Lodève, évêque de Saint-Pons, avec un succès thérapeutique qui lui confère, comme à Balaruc, une renommée dans le royaume de France et au-delà. Sous prétexte que les guerres de religion compliquent les déplacements des curistes, il prône la tolérance, à laquelle il croit de tout son cœur. Sa fortune ne lui fait pas oublier son histoire. Il va aussi souvent qu’il le peut à pied. Il ne montre aucune ostentation vestimentaire, préférant l’habit noir et simple.

Sa famille grandit, Jacquette lui donne des fils et des filles, en même temps que son amitié pour madame de Chaume le comble de joie. Entre eux, rien n’est tu. Ils s’admirent et se critiquent, au-delà de ce qu’un mari ou une épouse pourraient s’autoriser sans mettre en danger leur ménage. Ils parlent de leurs maux les plus intimes. Madame de Chaume avoue sa difficulté à satisfaire Guillaume. « J’en éprouve des brûlures qui m’empêchent de bouger pour plusieurs jours. Je dois l’inviter à user de la porte de service avec l’aide de quelques gouttes d’huile d’olive. » Nicolas lui conseille les bains. « La sciatique est un échauffement des nerfs. Tu es victime d’un autre échauffement et le même remède devrait s’avérer efficace. » Il ne se trompe pas. « Je renais. Guillaume en profite doublement. »

À la fin du printemps et de la saison des bains, ils se séparent avec douleur. Elle se replie avec sa famille sur les hauteurs d’Aumelas à la recherche d’un peu de fraîcheur tandis que Nicolas officie à Montpellier. Leurs lettres, quelle que soit leur éloquence, n’arrivent à dire ce qu’un regard ou un rire exprime en une fraction de seconde. Et ils n’osent les multiplier, sous peine que par leur fréquence elles troublent leurs proches et ne leur fassent croire à ce qui n’est pas.

L’hiver leur apporte une autre sorte d’inconfort. Guillaume de Chaume passe l’essentiel de la morte-saison à Montpellier où il exerce sa charge de consul. Marguerite et Nicolas se croisent lors des soirées et des dîners, sans jamais disposer d’assez d’intimité pour s’épancher. Elle doit l’appeler à son service pour arracher quelques minutes avec lui, stratégie dont elle ne peut abuser sans éveiller la suspicion.

Leur amitié est si extraordinaire que personne d’autre qu’eux ne la comprend à moins de la confondre avec un autre feu. Sans la cacher, puisque tout le monde connaît leur affection, à commencer par leurs familles, ils n’en expriment pas la pleine grandeur en société. Ils attendent avec impatience le printemps ou l’automne, saisons par chance démesurément étendues dans le Midi. Alors ils courent le long de la verge jusqu’à la pointe où ils ont signé un pacte avec la lumière.

Nicolas s’est pris d’une passion aussi soudaine pour cette terre que pour Marguerite. Il soupçonne entre ses deux idoles un lien de nature magique, comme si Marguerite était le génie de la presqu’île. Il doute parfois de la réalité de l’une et de l’autre, éprouvant le besoin impérieux de les toucher pour s’assurer de leur matérialité. Les vertus des eaux de la source ne cessent à leur tour de l’intriguer, tant elles semblent capables de soigner toutes les pathologies, à condition de les appliquer selon une posologie adéquate. Il étudie leurs propriétés avec rigueur. Variant les traitements en fonction des patients et notant les effets désirés comme indésirés.

« Tu devrais être moins zélé, lui suggère Marguerite. À force de vanter nos eaux, tu attires ici tant de monde que bientôt nous n’aurons plus de refuge pour nourrir notre amitié. » Il montre l’étendue du pays, la richesse des vignes et des champs. Elle le prévient que rien n’est inépuisable. Il est si enthousiaste qu’il n’entend pas le reproche. « Tu n’es qu’un homme comme un autre, après tout. »

Il imagine construire un hôpital, une vaste église, un hospice pour soigner même les plus déshérités, des auberges de qualité pour recevoir les voyageurs. Il voit des jardins jaillir de la terre rouge, les monuments antiques redressés, les routes élargies, le vieil aqueduc romain restauré et l’eau alors douce et fraîche s’unir à celle chaude et minérale de la source ainsi qu’à celle salée de l’étang. « Trois eaux pour soigner tous les maux. »

Marguerite le traite de fou. « J’ai foi en l’avenir, dit-il. Regarde, nous changeons le monde en même temps que nous le comprenons de mieux en mieux. Je me dois de faire connaître les thermes afin que soit chassé et éliminé tout abus et qu’au contraire l’usage naturel soit répandu et que nul ne meure ou ne souffre inutilement. »

Elle lui rappelle que pendant ce temps catholiques et protestants s’entredéchirent, dans chaque ville, dans chaque rue, parfois même dans chaque maison. « Tes eaux apporteront autant de mal que de bien. Je préfère que rien ne change. Nous devons préserver notre chef d’œuvre de presqu’île sculpté par des générations de paysans. La source doit rester sacrée pour conserver toutes ses vertus. Plus elle sera exploitée, moins elle sera généreuse. »

Il l’accuse de superstition. Elle raille sa prétention à imposer sa volonté à la nature. Et ils rient, parce que leurs désaccords fondent leur amitié. Ils la nourrissent, la mettent à l’épreuve et toujours elle triomphe. Si elle était plus ordinaire, il faudrait la conduire avec plus de précautions, de peur qu’elle ne revire un jour en détestation. Destin assez commun pour qu’ils ne puissent l’ignorer, mais dont eux-mêmes se moquent tant ils ont confiance l’un en l’autre, à un point tel qu’ils ne savent pas encore de quoi ils seront capables. Leurs âmes intimement liées en une troisième se partagent leurs deux corps avec lesquels ils agiront comme s’ils n’étaient qu’un.

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