Le collectivisme est inconciliable avec l’écologie

Lorsque je dis­cute avec des alters, des gens de gauche, des libé­raux et des écolo­gistes, nous arri­vons tou­jours à nous mettre d’accord sur un point : la bio­sphère est en dan­ger, nous devons nous effor­cer de la préserver.

Je crois qu’il est fon­da­men­tal de trou­ver des points com­muns. À par­tir de-là, nous pou­vons essayer de faire taire nos diver­gences et de trou­ver un moyen de tra­vailler ensemble.

Si donc la bio­sphère est en dan­ger, nous avons col­lec­ti­ve­ment, mais aussi indi­vi­duel­le­ment, la res­pon­sa­bi­lité de la pré­ser­ver (comme la res­pon­sa­bi­lité de l’avoir dégra­dée). Les liber­tés indi­vi­duelles appa­raissent alors fon­da­men­tales. À chaque ins­tant, nous devons pou­voir effec­tuer les gestes qui aide­ront l’ensemble à aller dans le bon sens. Ces gestes ne sont pas écrits une fois pour toute, mais dépendent du contexte où nous nous trou­vons, donc nous devons les ini­tier nous-mêmes, librement.

Il peut certes exis­ter des gestes types, comme écono­mi­ser l’eau, mais nous n’aurons une réelle effi­ca­cité col­lec­tive qui si cha­cun de nous est capable de trou­ver à son niveau des solu­tions originales.

Il me semble de fait que le col­lec­ti­visme serait alors dan­ge­reux. Par col­lec­ti­visme, j’entends cette idée de gauche que le groupe est plus impor­tant que l’individu, que l’individu doit se dis­soudre dans le groupe…

Pré­ser­ver la pla­nète implique la res­pon­sa­bi­lité. Cette res­pon­sa­bi­lité ne peut pas être délayée dans une struc­ture supé­rieure, étatique ou par­ti­sane. La res­pon­sa­bi­lité assu­mée, implique la liberté. Un écolo­giste ne peut pas être anti­li­bé­ral. Il peut être contre la forme du libé­ra­lisme écono­mique qui pré­vaut aujourd’hui mais il n’a pas le droit de se dire anti­li­bé­ral, car l’antilibéralisme ne peut que conduire à la déres­pon­sa­bi­li­sa­tion indi­vi­duelle, donc à des désastres écolo­giques… C’est après tout ce qui s’est pro­duit en Union Soviétique.

Cette argu­men­ta­tion qu’il faut nuan­cer de mul­tiples façons pen­dant des heures réus­sit à mettre d’accord nombre de libé­raux, d’alter et de gens de gauche avec qui j’ai pu débattre. Il nous faut main­te­nant essayer de voir si ce genre de débat peut être repro­duit par­tout. Si chaque fois un accord était pos­sible, ce serait le début d’une véri­table alter­po­li­tique alors que Bové ne nous pro­pose qu’un suc­cé­dané du com­mu­niste.

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39 commentaires à “Le collectivisme est inconciliable avec l'écologie”

  1. gravatar.com Le Monolecte ip:1
    5 February 2007 @ 10:17

    Les mots sont impor­tants.
    Déjà, quand tu attaques un texte avec le mot “gau­chistes”, il est facile de voir que tu ne parles pas de gens de gauche mais d’une sorte de bloubi boulga idéo­lo­gique ten­tée d’une bonne louche de mépris. Cela sonne un peu comme les “droits-de-l’hommistes” de quelques autres.
    Ensuite, quand tu parles de “col­lec­ti­visme”, tout de suite, on com­prend qu’il ne s’agit pas là de l’idée d’une action concer­tée et citoyenne, fon­dée sur l’idée du “vivre-ensemble”, du lien social, tel que décrit par Han­nah Arendt, mais bien d’un amal­game ren­voyant au spectre du mar­xisme sta­li­nien.
    De même, que dire du racourci idéo­lo­gique libé­ra­lisme = liber­tés indi­vi­duelles?
    Cet ama­galme séman­tique per­met effec­ti­ve­ment de ren­voyer au gou­lag toute idée de société soli­daire ou même, tout sim­ple­ment de citoyen comme membre d’une entité col­lec­tive qu’est la société.

    A par­tir de là, tu te places dans cet espèce de cou­rant puremnt idéo­lo­gique que je vois pous­ser un peu par­tout qui consiste à dire que la prise de conscience d’un chan­ge­ment cli­ma­tique glo­bal ne serait qu’un com­plot mar­xiste visant à empê­cher de rou­ler tran­quille­ment en 4x4 où l’on veut et de faire n’importe quoi au nom de la supré­ma­cie de l’économique sur toute autre considération.

    http://www.libertepolitique.com/public/decryptage/article-1791-Rapport-sur-le-climat-%3A-la-grande-escroquerie-par-Fabrizio-Proietti.html

  2. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    5 February 2007 @ 10:56

    Je vais repla­cer “gau­chiste” par “degauche” tu as rai­son… Mais sinon je vois que tu n’es pas prête à la dis­cus­sion. :-)

    C’est jus­te­ment en dépas­sant les idéo­lo­gies qu’on peut trou­ver des points d’accord pour trou­ver un moyen de vivre ensemble.

  3. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    5 February 2007 @ 11:03

    Sinon je ne fais aucun amal­game. Tu as très bien com­pris de quel col­lec­ti­visme je vou­lais par­ler, jus­te­ment de celui qui nous vient du com­mu­nisme. Évide­ment que je suis pour l’action col­lec­tive, je ne fais que dire ça. Je suis tel­le­ment pour ça que je crois que nous n’avons plus besoin de chefs au-dessus du collectif.

    Seule­ment, je suis aussi pour l’action locale, à petite échelle… J’ai mainte fois argu­menté ce point ici et dans mes livres. L’action locale passe par l’initiative indi­vi­duelle, donc la liberté… d’où le libé­ra­lisme au sens noble.

    Quant à conclu­sion, je vois pas où tu pêche ça. C’est toi qui confonds libé­ra­lisme et hyper-capitalisme. Il n’y a aucun rap­port entre les deux pour moi. La liberté implique la res­pon­sa­bi­lité, l’une ne va pas sans l’autre. Un homme libre est aussi res­pon­sable vis-à-vis de la bio­sphère, donc il ne peut pas faire n’importe quoi.

    C’est la liberté et la res­pon­sa­bi­lité qui doivent être placé au-dessus de tout pas l’économie, pas l’état, pas nos chefs, nos dieux…

  4. gravatar.com Marie-Noëlle ip:3
    5 February 2007 @ 11:30

    Je lis vos com­men­taires et je suis un peu per­due! Il ne faut pas tom­ber dans les tra­vers des théo­ri­ciens et sous pré­texte de trou­ver le juste mot, en res­ter là. L’important c’est l’action.

  5. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    5 February 2007 @ 11:34

    Je suis bien d’accord… Je me fiche des mots du moment qu’on arrive plus ou moins à se com­prendre… Et pour ça il faut sou­vent se ren­con­trer, débattre, nuan­cer… Mon billet avait juste bout but d’initier jus­te­ment des débats entre des gens qui ne se parlent pas d’habitude.

  6. gravatar.com Marie-Noëlle ip:3
    5 February 2007 @ 11:36

    Je reposte la deuxième par­tie de mon com­men­taire qui ne s’est pas affiché.

    La théo­rie, c’est quand on sait tout et que rien ne fonc­tionne, la pra­tique, c’est quand ça fonc­tionne et que per­sonne ne sait pour­quoi” EINSTEIN

    Actions locales…je connais et je peux vous en par­ler.
    On a même des pan­neaux solaires sur le toit!

  7. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    5 February 2007 @ 11:38

    Moi je suis en train de les installer…

  8. gravatar.com Marie-Noëlle ip:3
    5 February 2007 @ 11:45

    Le pro­blème sur ces blogs, c’est qu’il y a sur­tout des théo­ri­ciens. Ceux qui sont dans l’action, soit n’ont pas le temps, soit n’ont pas l’habitude de dire ce qu’ils font puisqu’ils le font. Mère de famille, ins­tit, res­pon­sable d’associations entre autres, je suis sur­tout dans l’action.Et il faut vrai­ment que j’ai un lum­bago pour prendre le temps de venir sur le net. Com­ment faire se ren­con­trer ces deux mondes ? Thierry, votre démarche fonc­tionne pusique je vous réponds…

  9. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    5 February 2007 @ 11:50

    Je tra­vaille à un pro­jet qui a pour but de faire que les gens qui se croisent comme nous en ce moment sur le net puissent après se ren­con­trer dans la vie pour construire ensemble.

    Aujourd’hui beau­coup de gens qui dis­cutent ici se sont ren­con­trés, cer­tains sont deve­nus amis… Nous vou­lons essayer de faci­li­ter tout ça. Tout reste à faire, tout reste à inventer.

  10. gravatar.com Tataiza ip:4
    5 February 2007 @ 13:37

    Marie-Noëlle : peut être allez vous décou­vrir qu’il y a ici de quoi aider, sou­te­nir, dyna­mi­ser, inven­ter encore d’autres choses concrê­te­ment et sur le ter­rain. Je suis moi aussi tout comme vous mère de famille, for­ma­trice et res­pon­sable d’asso, mais je trouve du temps pour venir parce que je crois que ça sert à quelque chose et que ça ali­mente vrai­ment mon tra­vail. Par exemple : là : et là:
    (en plus ça ne me prends pas tant de temps fina­le­ment, je lis mes mails, je consulte deux trois sites et hop, je retourne à mon boulot)..

    Thierry : On a pris le pli et on a pris l’habitude de débattre à par­tir de mots fourre-tout. Je connais bien ton tra­vail et je sais donc le sens que tu mets ici ou là. Mais je peux com­prendre que la dame du mono­lecte sur­saute en lisant ce billet en par­ti­cu­lier. Je ne sais pas si c’est parce qu’elle n’est pas prête au débat. je dirais plu­tôt qu’elle est peut-être prête, on ne peut pas encore le savoir parce que par contre elle se méprend sur tes intentions.

    Tu me connais main­te­nant, concer­nant la gauche, c’est plu­tôt ça :
    ”’idée d’une action concer­tée et citoyenne, fon­dée sur l’idée du “vivre-ensemble”, du lien social, tel que décrit par Han­nah Arendt” qui ali­mente l’engagement des uns et des autres à gauche que ça: “le groupe est plus impor­tant que l’individu, que l’individu doit se dis­soudre dans le groupe”.

    A part ça je suis bien sur à fond d’accord avec toi sur la res­pon­sa­bi­lité pla­cée au des­sus de tout (c’est très pré­sent dans l’idée du “vivre ensemble” aussi).

    En ce qui concerne la liberté au des­sus de tout, je dis­cute, je dis­cute, j’évolue… mais j’ai besoin de sou­le­ver les pierres pour voir ce qu’il y a des­sous. Libre de choi­sir, libre de com­prendre, libre d’agir… rien n’est simple… Qui est libre, qui ne l’est pas ??? ce sont ceux qui sont les plus libres à mes yeux qui crient le plus fort pour dire que leur liberté est entra­vée, et ceux qui le sont le moins à qui il ne vient même pas à l’esprit de s’en plaindre. Rendre tout le monde plus libre, oui. Pourvu que la encore plus grande liberté des pre­miers ne viennent pas encore réduire la déjà très petite liberté des seconds.

  11. gravatar.com Tataiza ip:4
    5 February 2007 @ 13:39

    J’ai bête­ment oublié le lien : http://tataiza.viabloga.com/news/ca-change-tout. je peine encore à dif­fu­ser la vidéo (très longue) du spec­tacle mais je devrais abou­tir ces jours-ci.

  12. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    5 February 2007 @ 13:48

    Pour ta vidéo, pour­quoi tu la découpes pas en tranches de 20minutes. Tu la publies après sur dai­ly­mo­tion par exemple, c’est la méthode la plus simple.

  13. gravatar.com Tataiza ip:4
    5 February 2007 @ 13:54

    J’en suis arri­vée à cette conclu­sion mais j’ai trainé à cause de pb tech­niques (on a fait un enre­gis­tre­ment ana­lo­gique de la sor­tie de la mixette parce qu’on a pété l’engin DVDR au der­nier moment…on a hésité a enre­gis­trer sur le disque dur le soir de la diff car ça tenait déjà limite limite, on avait peur de sur­char­ger la bécane en ques­tion et de mena­cer la tota­lité du spec­tacle… Bref…)

    Donc on va décou­per. Mais pour com­pres­ser envi­ron 5 minutes, il nous faut 2H30 de cal­cul.
    Donc même en décou­pant, il faut faire tour­ner un cer­tain temps. On a tout sim­ple­ment pas eu le temps. Je revois mon sta­giaire aujourd’hui. ça prouve qu’il fal­lait que je pré­voie mieux cet aspect là… tant pis, je ferais mieux la pro­chaine fois.

    Je vous pré­viens dès que j’aboutis. ;-)

  14. gravatar.com manu21 ip:5
    5 February 2007 @ 15:15

    Bon­jour,
    avis per­ti­nent de Thierry sur les alter­na­tives poli­tiques à la prise en charge socio-politique de la bio­sphère. Pour moi, il convient de dis­tin­guer trois champs : l’individuel, le col­lec­tif et le com­mun. Le pre­mier relève de l’action per­son­nelle. Le second cor­res­pond à l’action enga­gée alors qu’un man­dat expli­cite ou impli­cite a été donné à quelqu’un pour réa­li­ser quelque chose (chef d’entreprise, maire, chef d’Etat…). Le troi­sième cor­res­pond à l’action cohé­rente autour d’une vision par­ta­gée. Cha­cun sait ce qu’il a à faire pour contri­buer effi­ca­ce­ment à la réa­li­sa­tion du pro­jet com­mun (voir l’article “la cathé­drale et le bazar” d’E S Ray­mond). Ce troi­sième champ d’action ne fonc­tionne pas du comme les pré­cé­dents. Le net et web 2.0 montrent la voie en la matière. Les ques­tions envi­ron­ne­men­tales invitent à une prise en charge com­mune de la qua­lité de la bio­sphère. De nou­velles moda­li­tés d’action en com­mun sont néces­saires. Des modèles existent d’ores et déjà : le net, la ges­tion en patri­moine com­mun mise en place ici ou là. Des sup­ports théo­riques émergent : les tra­vaux d’H Olla­gnon en consti­tuent une syn­thèse inté­res­sante, les orga­ni­sa­tions appre­nantes pré­sentent de nom­breuses expé­riences en entre­prises par exemple.
    Pour mettre en pra­tique cette dimen­sion com­mune, il est néces­saire de mettre en pers­pec­tive les modes d’actions indi­vi­duels et col­lec­tifs pour faire un pas de côté et voir ce qui se passe ailleurs. Tout le monde ne s’autorise pas à cet entre­chat et c’est aussi bien­venu. Je pré­fère agir avec ceux dont l’énergie se place dans le champ d’action du com­mun plu­tôt que de lut­ter contre des dino­saures et ce mal­gré leur taille.
    Excel­lente jour­née à tous,
    Manu21

  15. gravatar.com Casabaldi ip:6
    6 February 2007 @ 13:14

    Thierry,

    Tu te com­portes avec Bové et les alters exac­te­ment comme les gens qui n’ont pas lu ton livre et viennent te cri­ti­quer.
    C’est pas terrible…

    Tu sembles avoir lu quelques lignes (comme sa décla­ra­tion de can­di­da­ture par exemple, qui est assez naze) et en tirer des conclu­sions défi­ni­tives, et en l’occurence, fausses.

    L’altermondialisme est le contraire du col­lec­ti­visme. Le fonc­tion­ne­ment de tous les réseaux alters le prouve.
    Vient les voir avec moi si tu veux. Tu me consi­dères peut-être comme une “erreur” chez les alters, mais c’est faux. Tu m’as entendu moi, Char­lie, Seb, est ce que aucun de ceux là t’as paru “col­lec­ti­viste” ?
    Il n’y a pas plus proche du 5eme pou­voir que l’altermondialisme.
    Pen­ser glo­bal, agir local, ça vient de là.

    S’il ne sort rien dans les medias sur les forums sociaux mon­diaux, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’on n’y échange que des mul­ti­tudes de petites ini­tia­tives locales, et pas des grands plans sur la comète comme font les autres.
    Aussi parce qu’il n’y a pas de “porte-parole” parce que la mul­ti­pli­cité de ces paroles ne peut pas être résu­mée par une seule per­sonne ou même un groupe de per­sonnes.
    L’altermondialisme fonc­tionne com­plè­te­ment en réseau : on par­tage des infos, des idées, des pro­jets, puis cha­cun repart et mène ces propres ini­tia­tives, sans “mot d’ordre”.

    Ce mou­ve­ment est très mal com­pris, comme le 5eme pou­voir, et tout le monde dit n’importe quoi des­sus sans jamais avoir vraie­ment cher­cher à com­prendre. Et tu sais pour­quoi ? parce que c’est exac­te­ment comme le 5eme pou­voir : com­plexe, divers, mul­tiple.
    ça ne s’explique pas en 3 phrases à la télé.

    Je te le redis : je ne suis pas d’accord avec une par­tie de ce que dit Bové. Mais Bové n’est pas notre “chef”. Cette cam­pagne, c’est nous qui la fai­sons. On avait besoin d’un can­di­dat, on en a pris un. Ecoute les gens, écoute le 5eme pou­voir, pas ce que t’en dises les jour­naux ou ceux qi sotn pré­sen­tés comme les lea­ders.
    Ce que tu fais, là, c’est un peu comme si quelqu’un jugeait le 5eme pou­voir, les blogs etc. après avoir lu 3 posts sur le blog de Loic…

  16. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    6 February 2007 @ 13:32

    Je n’ai jamais dit que les alters étaient col­lec­ti­vistes! J’ai juste dit que le dis­cours de Bové était naze. Quand j’entends un mec dire anti­li­bé­ra­lisme, j’entends proes­cla­vage… Je n’ai pas envie de m’intéresser une seconde à quelqu’un qui peut se pré­tendre contre la liberté (et peu importe la liberté). Et ce dis­cours, je suis allé le lire sur son site.

    Tu as tou­jours dit que la cam­pagne était pas impor­tante et sou­dain elle le devient, la cam­pagne de Bové en plus. Je ne com­prends pas. Si les choses sont impor­tantes, il ne fal­lait pas se ran­ger der­rière Bové, en tout cas un Bové aussi dog­ma­tique et rin­gard. Si c’est pour le coup de pub et juste l’opportunité, c’est réussi mais c’est dangereux.

    Je ne cri­tique pas le mou­ve­ment dont tu parles, j’en par­tage la plu­part des idées, mais quand il pousse en avant Bové ça déraille. Tu vas me dire qu’il ins­tru­men­ta­lise Bové. D’autres dirons que c’est l’extrême gauche qui l’instrumentalise.

    Je sais bien que Bové a juste été choisi pour résu­mer un mou­ve­ment de fond… mais bon­jour le résumé. J’aurais pré­féré Clé­men­tine… à choi­sir. Je sais que der­rière Bové il y a des mecs biens et que leurs idées sont les seules capables de nous tirer de la merde.

    Mais faut pas pous­ser… en cari­ca­tu­rant ces idées, ce que fait Bové.

  17. gravatar.com Casabaldi ip:6
    6 February 2007 @ 13:51

    Sur anti­li­bé­ra­lisme = pro escla­vage, je ne réponds même pas, c’est une cari­ca­ture gro­tesque et tu connais mon avis. Il s’agit évidem­ment de “libé­ra­lisme écono­mique”, c’est à dire de la dic­ta­ture d’un mar­ché qui n’est PAS libre.
    La pol­lu­tion est aujourd’hui indi­rec­te­ment sub­ven­tion­née par la col­lec­ti­vité sous le regard bien­veillant, voire pro­tec­teur de l’Etat.
    C’est n’importe quoi.

    OUi, j’ai tou­jours dit que la cam­pagne pré­si­den­tielle n’était pas impor­tante, et je le redis, et je n’irai pas voter.
    Je ne me suis pas “rangé der­rière Bové”, je bosse, avec plein de gens, dont lui, pour qu’on arrête les cari­ca­tures et qu’on se rende compte qu’il y a , dans l’altermondialisme et ailleurs, énor­mé­ment de bonnes idées, concrêtes et qui méritent qu’on en parle plu­tôt que de s’arrêter aux mots ou à la cou­leur des chaus­settes de l’autre.
    C’est en plus l’occasion de conti­nuer à tis­ser des liens, à construire les réseaux du 5eme pou­voir. Et à décloi­son­ner des gens, qui, c’est vrai, ont par­fois encore des oeillères sur cer­tains trucs (comme nous tous…).

  18. gravatar.com Tataiza ip:7
    6 February 2007 @ 16:27

    anti­li­bé­ra­lisme = pro escla­vage” Ah non Thierry, pas toi, on dirait Dil­bert ;-)

    Alors quoi, pen­dant que nous (mes aco­lytes Henri, Enfant Ter­rible et Gar­bun et moi-même) nous nous creu­sons les méninges et for­çons nos natures pour ne pas céder aux sirènes du rejet, de la cari­ca­ture, tout ça… Pen­dant qu’on fait tout bien tout pour essayer de nuan­cer et se par­ler mal­gré tout.…

    Pen­dant donc qu’on essaye de suivre ce mer­veilleux exemple que Casa­baldi nous racon­tait il y a quelque temps en par­lant d’un cer­tain diner ou des gens si dif­fé­rents se sont par­lés.… c’est vous deux qui vous fri­tez ? Ah non .…

    Alors même que Char­lie pro­po­sait qu’on passe un mois un seul sans se jet­ter des cari­ca­tures à la figure…

  19. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    6 February 2007 @ 16:35

    C’est notre façon à nous deux de dis­cu­ter. Mais on arrive à avan­cer. C’est pour ça que j’ai com­menté la vidéo de Bové.

    Je n’accepterai jamais cette appel­la­tion d’antilibéralisme. Si les alters veulent par­ler d’autre chose, ce qui est le cas, qu’ils trouvent d’autres mots et qu’ils cessent de se posi­tion­ner contre… (je dis ça après avoir écrit le peuple des connec­teur où j’ai fait tout le contraire… mais bon).

  20. gravatar.com Tataiza ip:7
    6 February 2007 @ 16:42

    oui oui, j’ai lu tout de suite après le post sur la vidéo de Bové. Ouf… revoilà une vraie discussion.

    Ok pour le rejet d“Antilibéralime”. tu as pu lire que je fais plein d’efforts pour repen­ser ce truc et sor­tir de la repré­sen­ta­tion ter­rible (et cari­ca­tu­rale) que j’avais du “libéralisme”.

    Mais ce n’est pas en balan­çant en face des cli­chés aussi gros que tu feras réflé­chir celui qui uti­lise l’expression “anti­li­bé­ra­lime” (je sais que tu le sais d’ailleurs…)

  21. gravatar.com Dilbert ip:8
    6 February 2007 @ 16:52

    A l’intention de ceux qui se reven­diquent anti­li­bé­raux, je me contente de citer ceci, d’Edouard Fillias (avec qui je ne suis pas for­cé­ment tou­jours d’accord, car il n’est pas liber­ta­rien, honte sur lui) :

    A un moment, il fau­dra que les anti­li­bé­raux nous expliquent ce qui les gêne réel­le­ment dans les piliers du libé­ra­lisme : est-ce la liberté qui les dérange, la res­pon­sa­bi­lité qui les cha­grine ou bien la jus­tice qui les indispose ?”

  22. gravatar.com Henri Alberti ip:9
    6 February 2007 @ 16:57

    Thierry, je croyais que cela te fati­guait de jouer avec les mots ( l’important c’est de se com­prendre plus ou moins ) !
    Pour éclai­rer notre lan­terne j’ai un texte de 1922 sous le coude, de mon oncle spi­ri­tuel dont le titre est: “La nation comme idéal et comme réa­lite” que l’on pour­rait mettre comme cha­pitre 9 d’un livre d’un cer­tain M. Crou­zet. Puis-je le mettre en post sachant qu’il fait plus de cent lignes ou comme d’habitude je le mets dans mon blog ne sachant pas si quelqu’un a eu la curio­sité d’y jeter un oeil ? ( j’ai pas mis de comp­teur, c’est un machin basique ).

  23. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    6 February 2007 @ 16:59

    je crois que les anti­li­bé­raux ne croient pas en l’homme, ils croient qu’il n’est pas bon au fond, qu’il faut un état pour empê­cher le mal de domi­ner… Mais l’état est formé d’hommes… c’est là que leur rai­son­ne­ment ne fonc­tionne pas.

  24. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    6 February 2007 @ 17:02

    Henri, tu peux pos­ter le texte… j’espère juste qu’il va passer.

  25. gravatar.com Tataiza ip:7
    6 February 2007 @ 17:34

    Si vous vou­lez bien lire la très longue dis­cus­sion que j’ai eu avec Gar­bun sur “l’individualisme” (Dil­bert, Thierry). Vous lirez quelques réponses. ou com­ment moi (“anti­li­bé­rale” pri­maire à la base, mais qui se soigne), je vois les choses.

    A un moment, il fau­dra que les anti­li­bé­raux nous expliquent ce qui les gêne réel­le­ment dans les piliers du libé­ra­lisme : est-ce la liberté qui les dérange, la res­pon­sa­bi­lité qui les cha­grine ou bien la jus­tice qui les indispose ?”

    En deux mots (mais il faut lire le reste pour la nuance). Je consi­dère que les libé­raux ne res­pectent que la liberté des uns (parce que leur sacro sainte liberté ne s’arrête visi­ble­ment pas où finit celle des autres). Je consi­dère que le sys­tème dont ils font la pro­mo­tion est injuste.

    Or je suis éprise de liberté, de jus­tice et de… responsabilité !!!

  26. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    6 February 2007 @ 17:41

    J’avoue que j’ai perdu le fil de votre conver­sa­tion sur l’individualisme. J’ai prévu de relire le tout demain dans le train en allant à Genève.

  27. gravatar.com charlie ip:10
    6 February 2007 @ 17:46

    J’ai fait un com­men­taire l’autre jour sur “l’anti-libéralisme” des alters et des col­lec­tifs anti-libéraux. Les mots ont une his­toire, on ne peut pas dire d’un côté “c’est pas impor­tant” et de l’autre se blo­quer sur un terme. Si vous vou­lez bien rem­pla­cer par “anti-capitalisme”, on s’y retrou­vera mieux ;)

  28. gravatar.com Casabaldi ip:6
    6 February 2007 @ 17:50

    Je vai répondre très vite : la liberté ne nous gene pas du tout, ni son corol­laire, la res­pon­sa­bi­lité. c’est même comme ça qu’on bosse et qu’on pense aussi.

    Maitenant,“Liberté”, c’est un tel­le­ment joli mot qu’on peut lui faire dire n’importe quoi. Témoin ?
    Allez sur le site d’Aurelien Veron, vice-prez d’AL (donc libé­ral soft) et très gen­til gar­çon par ailleurs : http://aurel.hautetfort.com/

    Vous cli­quez sur le PREMIER lien de sa blog roll.
    http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/

    puis vous faites une recherche sur “tra­vail enfant” et vous arri­vez là :
    http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/article.php?ID=228

    Voilà, c’est aussi ça, le “libé­ra­lisme”.
    Alors les reproches fait à Bové à côté excu­sez moi , mais si on vou­lait jouer aux cari­ca­tures, on peut y aller aussi.

    Petit extrait pour vous mettre en bouche :
    “De plus, l’institution du tra­vail enfan­tin est hono­rable, avec une longue et glo­rieuse his­toire de bien­faits. Et les traîtres de la pièce ne sont pas les employeurs mais plu­tôt ceux qui inter­disent le mar­ché libre de la main-d’oeuvre enfantine”

    (Vous avez un sac pour vomir sous votre siège)

  29. gravatar.com Dilbert ip:8
    6 February 2007 @ 18:30

    Casa­baldi, tu ne réponds pas à la ques­tion et tu te contentes de tirer un exemple de ta poche.

    Si tu trouves que le tra­vail des enfants c’est mal, rien ne t’empêche, au lieu de faire de la morale depuis ton fau­teuil d’occidental bien nourri, d’agir et d’aider ceux qui sont dans le besoin. Tu donnes aux familles concer­nées une par­tie de ta paye, et elles n’auront pas besoin de faire tra­vailler leurs enfants.

    Dans le cas où tu l’ignores, il y a des pays où les gens sont tel­le­ment pauvres (appau­vris­se­ment en géné­ral aussi causé par l’Etat et la racaille au pou­voir) qu’ils n’ont pas d’autre res­source que de tous tra­vailler. Avant de deve­nir le riche “ultra­li­bé­ral” que je suis, j’ai été élevé par des grands-parents extrê­me­ment pauvres qui n’avaient pour tout bien que quelques lopins de terre, et tout petit déjà j’ai trimé à ramas­ser les patates, faire les foins, nour­rir le bétail, etc. Bien que j’aurais lar­ge­ment pré­féré ne rien foutre, je ne consi­dère pas avoir été exploité.

    Donc ton sac pour vomir, tu n’en as pas besoin, mais tu peux le gar­der pour bien mon­trer à tous ta mau­vaise conscience d’occidental délicat…

  30. gravatar.com Casabaldi ip:6
    6 February 2007 @ 18:43

    Ah Dil­bert, tu es là.
    je t’attends tou­jours sur l’autre post, où je réponds lon­gue­ment sur un sujet plus inté­res­sant que “est ce que la liberté, etc. vous gene ?”.

    Donc je réponds clai­re­ment à la ques­tion :
    “A un moment, il fau­dra que les anti­li­bé­raux nous expliquent ce qui les gêne réel­le­ment dans les piliers du libé­ra­lisme : est-ce la liberté qui les dérange, la res­pon­sa­bi­lité qui les cha­grine ou bien la jus­tice qui les indispose ?”

    Rien ne me gêne là-dedans. Au contraire, j’aimerai bien qu’on les applique (voir l’autre post)
    Mais les nom­breuses dérives telle que celles que j’ai cité ci-dessus, me gênent beau­coup plus. Après, c’est ton droit le plus strict de trou­ver que le tra­vail des enfants, c’est super libé­ral, et c’est aussi le nôtre de mettre en place quelques lois pour pré­ser­ver nos gosses de trucs comme ça.

    Voilà.
    Main­te­nant viens donc dis­cu­ter un peu “biens com­muns” sur l’autre post.

  31. gravatar.com Henri Alberti ip:9
    6 February 2007 @ 19:47

    D’après:
    http://blog.tcrouzet.com/2007/02/05/le-collectivisme-est-inconciliable-avec-lecologie/#comment-9417

    LA NATION COMME IDÉAL
    ET COMME RÉALITÉ ( Musil ), décembre 1921.

    I
    Au moment où je me risque à trai­ter la ques­tion du sen­ti­ment natio­nal comme une ques­tion, alors qu’elle ne semble se pré­sen­ter, depuis 1914, que sous forme de réponse, d’affirmations ou de déné­ga­tions égale­ment pas­sion­nées et désin­voltes, et m’y risquant dans une phase extrê­me­ment cri­tique de notre his­toire où il paraî­trait oppor­tun d’écarter tous les doutes concer­nant le concept de nation, je dois recon­naître que, pour agir ainsi, je n’ai même pas l’excuse d’une nou­velle réponse que le pro­phète me pous­se­rait à pro­cla­mer. En fait, je ne dis­pose que de réponses par­tielles, ou par­tiel­le­ment satis­fai­santes. Mais c’est dans ce manque même, per­sis­tant en dépit des efforts mul­ti­pliés pour y obvier, que je recon­nais la néces­sité d’aborder cette ques­tion non pas avec des convic­tions toutes faites, mais à par­tir de la per­plexité évidente qui est la nôtre à tous, en dépit de toute phraséologie,devant elle.
    II
    Ceux qui nient car­ré­ment l’existence de la nation se rendent la tâche trop facile. Cet esprit qui, au nom de l’esprit, se pro­clame extra­ter­ri­to­rial et supra­na­tio­nal, pra­tique, en face du mépris et de la tyran­nie qui pèsent sur nous tous, la poli­tique de l’autruche il enfouit la tête dans le sable, ce qui n’empêchera pas les cou­lis qui nous visent tous de l’atteindre où ses plumes s’attachent.
    Mais ce sépa­ra­tisme indi­vi­dua­liste de l’esprit néglige autre chose encore : la fameuse expé­rience de l’été 14 qui devait être le point de départ d’une grande époque — et ce rap­pel n’est nul­le­ment de pure iro­nie. Au contraire : ce qui fut d’abord bal­bu­tié, puis dégé­néra en phrases creuses, à savoir que la guerre avait été une expé­rience étrange, non sans ana­lo­gie avec l’expérience reli­gieuse, ren­voie incon­tes­ta­ble­ment à un fait ; la dégé­né­res­cence ne prouve rien contre le carac­tère ori­gi­nel. Si ce fait s’est changé en phrases creuses, c’est selon le pro­ces­sus habi­tuel, c’est-à-dire jus­te­ment parce qu’on l’a qua­li­fié d’expérience reli­gieuse, l’affublant ainsi d’un masque archaïque au lieu d’analyser ce qui réveillait là avec une si sin­gu­lière vio­lence un monde d’images et de sen­ti­ments depuis long­temps assoupi ; on ne peut nier pour­tant que l’humanité, à ce moment-là — et natu­rel­le­ment, tous les peuples de la même manière — n’ait été ébran­lée par quelque chose d’irrationnel, d’insensé, mais d’énorme, quelque chose d’étranger au monde fami­lier; quelque chose qui, du seul fait que sa nature vague ne se lais­sait ni sai­sir ni fixer, fut inter­prété, dès avant les dés­illu­sions pro­pre­ment dites de la guerre, comme une hal­lu­ci­na­tion ou un fan­tôme.
    Or, cette expé­rience a com­porté aussi le sen­ti­ment exal­tant d’avoir pour la pre­mière fois quelque chose en com­mun avec tous les Alle­mands. On était devenu sou­dain une simple, une humble par­ti­cule noyée dans un événe­ment supra per­son­nel ; tout enve­loppé par la nation, on pou­vait presque la pal­per; c’était comme si des carac­tères mythiques pri­mi­tifs qui avaient dormi pen­dant des siècles à l’abri d’un mot se réveillaient sou­dain, aussi réels que les fabriques et les bureaux au matin. Il faut, pour oublier cela, une fois le sang-froid recou­vré, avoir la mémoire bien courte, ou la conscience fort large. Même les rares indi­vi­dus qui ont voulu se sous­traire à cette énorme pres­sion n’ont pu le faire par une résis­tance pas­sive, mais uni­que­ment par contre-mines. Celui qui fut d’emblée contre la guerre dut l’être avec fana­tisme : il cra­chait au visage de la nation, il la poi­gnar­dait dans le dos, en ne prou­vant ainsi … qu’une fas­ci­na­tion de signe contraire.
    Veut-on main­te­nant réduire à rien le fait que des mil­lions d’hommes qui n’avaient vécu jusqu’alors que pour leurs inté­rêts et dans une angoisse mal dégui­sée de la mort, se sont sou­dain allè­gre­ment offerts à mou­rir pour la nation? Il fau­drait avoir une oreille bien mal pré­pa­rée à l’écoute de la vie pour que la voix paci­fiste de la conscience pût cou­vrir à elle seule cette voix de l’événement. Et même si des mil­lions d’hommes devaient avoir sacri­fié leur exis­tence, le but de leur vie, leurs proches, tout leur capi­tal d’héroïsme à une illu­sion : pourrait-on sim­ple­ment, ensuite, comme on se réveille après une soû­le­rie, ren­trer chez soi en prétendant que tout ne fut qu’ivresse, psy­chose, hal­lu­ci­na­tion col­lec­tive, mirage capi­ta­liste, natio­na­liste, ou que sais-je? On ne le peut cer­tai­ne­ment pas sans refou­ler du même coup une expé­rience qui est loin d’être liqui­dée, et semer ainsi dans l’âme de la nation les germes d’une mons­trueuse hystérie !

    III
    Mais ceux qui nient l’idée de supra­na­tio­na­lité se faci­litent trop les choses eux aussi. Est-il besoin de le dire?
    S’il n’en est pas besoin, pour­quoi entend-on si rare­ment un accu­sa­teur s’élever contre la dupe­rie dont nous avons été les vic­times, à la fin de la guerre, grâce à Wil­son et à son che­val de Troie, les Qua­torze Points ? Sans doute étions-nous aux abois ; mais à l’instant où nous jetions ces armes deve­nues un objet de dégoût, étaitce la force ou la cajo­le­rie qui les avait fait sau­ter de nos mains? Ne régnait-il pas comme un cli­mat de Pâques uni­ver­selles : pré­ma­tu­rée comme une chaude jour­née de février, la convic­tion qu’une ère nou­velle s’ouvrait pour l’humanité? Mais cette attente aussi, mesu­rée au démenti atter­rant qu’elle essuya, ne fut qu’ivresse, psy­chose, hal­lu­ci­na­tion col­lec­tive et mirage.
    Nous avons donc vécu deux grandes illu­sions oppo­sées, puis leur nau­frage à toutes deux, et plus dou­lou­reu­se­ment que les autres nations : faut-il s’étonner que nous ayons été intellectuellement bri­sés? La haine farouche qui a éclaté au sein de la nation alle­mande entre les par­ti­sans et les adver­saires du réveil des éner­gies, les appels contra­dic­toires au sou­lè­ve­ment natio­nal style 1813 et au sou­lè­ve­ment inter­na­tio­nal mos­cou­taire, le contraste entre les paci­fistes encen­sant l’Entente et les assas­si­nats per­pé­trés contre nos propres hommes poli­tiques, entre les pleurs ver­sés sur la perte de notre indé­pen­dance et les louches tra­fics avec l’étranger, la pro­li­fé­ra­tion des mer­can­tis, des dan­cings et de toutes sortes de réus­sites sinon illi­cites, du moins indé­centes, enfin l’immense fatigue psy­chique et l’effritement de la nation en par­ti­cules épui­sées, moroses, sou­dain étran­gères les unes aux autres : tout cela ne cor­res­pond pas seule­ment à la gra­vité des dom­mages maté­riels, mais mani­feste un pro­fond ébran­le­ment de l’esprit.
    IV
    Pour reprendre pied, il faut certes une âme lucide et ferme; s’il est vrai que ces illu­sions et leur effon­dre­ment nous ont affaiblis, et que nous souf­frions essen­tiel­le­ment d’une sorte de vide psy­chique, nous n’avons rien de plus urgent à faire que de définir notre atti­tude à leur égard.
    Comme elle est vaine, l’échappatoire pué­rile hélas! trop souvent enten­due en Alle­magne : « Ce n’est pas nous qui avons fait cela! Ce sont les empe­reurs, les géné­raux, les diplo­mates! » Nul doute : c’est bien nous qui l’avons fait : nous l’avons laissé faire; cela s’est fait sans que nous essayions de l’empêcher. Ce qui est vrai aussi de l’adversaire. Non moins vaine, cette autre et fré­quente jus­ti­fi­ca­tion, selon laquelle nous aurions seule­ment man­qué de fer­meté et nous serions laissé tour­ner la tête. C’est oublier le but vrai­ment nou­veau vers lequel la volonté avait alors tendu. Mais, relit-on dans la presse fran­çaise l’histoire des négo­cia­tions de Ver­sailles, on voit s’élaborer sour­noi­se­ment, non, presque machi­na­le­ment, irré­mé­dia­ble­ment, néces­sai­re­ment, ce qui ten­dait à mettre en doute, comme on le fait d’ailleurs chez nous, cette volonté, à la rendre sus­pecte à la lumière d’expériences anté­rieures, à créer enfin une atmo­sphère où ce jeune germe ne pou­vait que s’étioler. Ver­sailles aura été pour la pen­sée poli­tique euro­péenne un miroir ardent. Pour­tant, avant 1914, au cours de l’été 14, à Brest-Litovsk, au moment des Qua­torze Points et à Ver­sailles, l’individu était resté le même, en France comme en Alle­magne. Sim­ple­ment, il a subi les contra­dic­tions les plus effroyables sans se rendre compte, ou peu s’en faut, des tran­si­tions; simplement, il s’est révélé capable de tout, et il a laissé faire; avec l’illusion d’obéir à sa volonté propre, il a suivi, sans volonté, le mou­ve­ment. Oui, c’est nous qui l’avons fait, c’est eux qui l’ont fait ou plu­tôt, ce n’est per­sonne, sinon cela.
    Exa­mi­nons donc ce qu’est « cela ».
    Dire que la volonté de la col­lec­ti­vité n’est pas équi­va­lente à la somme des volon­tés indi­vi­duelles n’est pas nou­veau; cette idée joue déjà un rôle impor­tant chez Lagarde, sinon plus tôt; depuis, elle a fait l’objet de nom­breux débats et d’analyses appro­fon­dies. Même un scru­tin direct n’exprime pas seule­ment la voix des consul­tés, mais aussi celle de l’appareil auquel ils sont sou­mis, la voix du peuple n’est donc pas lui tout court; elle est conditionnée par les divers appa­reils de la bureau­cra­tie, des lois, des jour­naux, des ins­ti­tu­tions écono­miques et autres, sans oublier les réa­li­sa­tions en appa­rence les plus indi­vi­duelles et pour­tant partiellement dépen­dantes de la lit­té­ra­ture. Un peuple est la somme de ses indi­vi­dus aug­men­tée de leur orga­ni­sa­tion; et comme cette orga­ni­sa­tion mène, à bien des égards, une exis­tence auto­nome, il en résulte — si l’on tient compte encore de l’élément extrê­me­ment variable du cli­mat de l’opinion à un moment donné — le « cela » en ques­tion. Dans les pages qui suivent, nous sup­po­se­rons sa for­ma­tion suf­fi­sam­ment connue, mais insuf­fi­sam­ment com­prise. Il est étrange que l’on exploite si peu ces véri­tés pour­tant établies; et si j’essayais de les énumé­rer ici, ce serait fort long et de médiocre pro­fit.
    Ce qu’il faut exa­mi­ner en revanche avec les plus scru­pu­leuses pré­cau­tions, au seuil de toute réforme, c’est le vête­ment idéo­lo­gique sous lequel ledit « cela » se pré­sente.
    V
    Sans doute y aurait-il peu de gens, inter­ro­gés de but en blanc, pour confondre nation et race (cha­cun sait, après tout, que les nations sont des mélanges de races); n’empêche que dans la vie, bizar­re­ment mais spon­ta­né­ment, l’on appuie constam­ment le concept de nation sur celui de race, et qu’on le manie comme s’il était aussi uni­voque que celui de cube : voilà le phé­no­mène qu’il y a lieu d’examiner. Loin de moi l’intention de m’étendre sur le pro­blème racial; mais, pour déce­ler la signi­fi­ca­tion éthique de l’idée de race, il faut com­men­cer par en exa­mi­ner la spé­ci­fi­cité théo­rique.
    Si, à par­tir d’un moment donné, les tables venaient à se multiplier par engen­dre­ment et non plus sur com­mande, nous ver­rions aus­si­tôt naître des tables actuel­le­ment exis­tantes — avec la même évidence qui nous fait recon­naître le Fri­son dans un Fri­son — les races des Rectangulaires-à-quatre-pieds, des Ovales-à-un-pied, et ainsi de suite. Il ne se serait rien passé d’exceptionnel, sinon que chaque couple de tables en engen­dre­rait une troi­sième qui leur res­sem­ble­rait selon une cer­taine loi de dosage des carac­tères, et pos­sé­de­rait la pro­priété de se repro­duire de la même façon. Le fait qu’une par­tie des carac­tères, durant des géné­ra­tions, ne peut être trans­mis que dans les germes sans se mani­fes­ter ailleurs, ne change rien à celui que tout se passe exclu­si­ve­ment entre indi­vi­dus et sur des indi­vi­dus. Dans toute l’affaire, la race n’a rien à voir, hors qu’elle finit par être là, faute de pou­voir être nulle part ailleurs : de même que la pluie est là quand des gouttes tombent du ciel. La race n’a la pos­si­bi­lité d’accéder à l’être réel que par les indi­vi­dus, et n’a pas d’autres résul­tats que les leurs ; or, qu’est ce type d’existence, sinon une exis­tence pen­sée, un concept col­lec­tif ? Les races existent, certes, mais ce sont les indi­vi­dus qui les font.
    Si tel est bien l’état des choses, rien ne peut jus­ti­fier son ren­ver­se­ment, ce gau­chis­se­ment quasi théo­lo­gique selon lequel ce seraient les races qui font l’individu. C’est pour­tant, on le sait, la for­mule usuelle.
    Si on l’adopte, il ne reste pas davan­tage de l’homme que ce qui reste d’un bas une fois que toutes ses mailles ont filé’. Sans doute est-ce d’ordinaire pour la faci­lité de la com­pré­hen­sion que l’on défi­nit un homme par son appar­te­nance à un groupe — si ce peut être la famille X, pour­quoi pas la race ger­ma­nique?; aujourd’hui déjà, il nous semble presque natu­rel d’entendre Bismarck affir­mer que « l’abattage des arbres n’est pas une spé­cia­lité ger­ma­nique, mais slave », ou un cri­tique juif pré­tendre, à pro­pos du livre de Was­ser­mann, Mein Weg als Deut­scher und Jude 5, qu’« il est impos­sible à un Juif de deve­nir un authen­tique artiste alle­mand » : ce n’en est pas moins, et jus­te­ment dans des cas sans consé­quence, une dan­ge­reuse conces­sion à des habi­tudes de pensée vicieuses. On connaît la lit­té­ra­ture qui les a engen­drées et qu’elles ont engen­drée. Elle n’a pas pour sujet l’indice céphali-que, la cou­leur des yeux et les pro­por­tions du sque­lette, détails qui n’intéressent pas grand monde, mais des pro­prié­tés telles que le sens reli­gieux, l’équité, l’énergie poli­tique, l’esprit scien­ti­fique, l’intuition, le talent artis­tique ou la tolé­rance, toutes choses dont nous sau­rions à peine dire en quoi elles consistent, et qu’elle accorde ou dénie, dans son mau­vais latin d’anthropologue, aux prétendues races : croyant pou­voir ins­til­ler de la dignité à la nation par l’oreille en pre­nant devant elle, étrange ven­tri­loque, la voix des mil­lé­naires.
    On ne peut nier que cette mala­die de la pen­sée ne consti­tue une bonne part de notre idéa­lisme natio­nal.
    Il n’est pas dif­fi­cile de voir où cela mènera. Reje­ter toute la res­pon­sa­bi­lité du bien ou du mal non plus sur l’individu, mais sur la race, revient à se retran­cher per­pé­tuel­le­ment der­rière autrui ; il s’ensuit non seule­ment un émous­se­ment de la véra­cité et de la finesse intel­lec­tuelle, mais une dégé­né­res­cence des cel­lules ger­mi­nales de la morale. Là où la vertu est natio­na­li­sée par pré­des­ti­na­tion, les vignes du Sei­gneur sont expro­priées, et plus per­sonne n’éprouve le besoin d’y tra­vailler. On fait croire à l’individu qu’il a en lui tout ce qu’il faut, pour peu qu’il soit fidèle aux ver­tus de sa race ; notre bien­heu­reuse Alle­magne ne sau­rait être, mora­le­ment par­lant, qu’un pays de Cocagne, où les ver­tus nous tombent toutes rôties dans la bouche
    Il semble plus mal­aisé de com­prendre l’origine de cette atti­tude. On parle d’antisémitisme, mais ce n’est guère qu’un autre mot pour le même phé­no­mène ; l’essentiel est que se cache là der­rière un idéa­lisme authen­tique, un cas typique de ce besoin régres­sif de rame­ner toute pen­sée à d’autres anté­rieures, éternelles, jugées sublimes, au lieu de la pen­ser jusqu’au bout : en un mot, cela même qui passe ici pour l’idéalisme. Cette men­ta­lité pro­duit l’homme à for­mules strictes, à règles simples et sublimes qui le dis­pensent de l’aventure de l’esprit : le pha­ri­sien. Une habi­tude étrange et extrê­me­ment dan­ge­reuse s’est implan­tée chez nous : celle de mépri­ser l’esprit au nom de l’esprit alle­mand. Nombre de nos com­pa­triotes, et l’on serait tenté de dire les mieux inten­tion­nés, sont deve­nus indif­fé­rents au contenu d’une oeuvre pour ne la juger plus que sur son ori­gine et sa plus ou moins grande confor­mité à leur sys­tème de pré­ju­gés ; ainsi l’ampleur est elle mesu­rée à l’étroitesse, la diver­sité de l’esprit à un seul de ses pro­duits ; l’attention s’est repor­tée des valeurs aux cir­cons­tances acces­soires, de la réa­lité à l’hypothèse, et une pré­ten­tion sec­taire à tout savoir s’est empa­rée de gens plu­tôt faits pour être des sui­veurs. Avec cela qu’on ne peut rat­ta­cher à une entité aussi pri­mi­tive que la race autre chose que des ver­tus pri­mi­tives, même les esprits qui peuvent se pré­va­loir du même sang que leurs juges finissent par se voir refu­ser l’intérêt de la nation s’ils n’écrivent pas comme M. Wal­ter Bloem ou ne pensent pas comme M. Hil­thy , c’est-à-dire s’ils ne sont pas loyaux, vaillants et chastes, et ne se contentent pas des cinq autres ver­tus de Sioux attri­buées à la race alle­mande. Dans ce contexte idéa­liste, l’idée de race est deve­nue pour la nation alle­mande, depuis tant d’années qu’elle en abuse. un véri­table cancer.

  32. gravatar.com Alexsailing ip:11
    6 February 2007 @ 19:50

    Effec­ti­ve­ment, je pense qu’en ques­tion de pro­tec­tion de l’environnement, cha­cun doit s’interroger sur sa manière de consom­mer (l’eau, l’énergie, ses déchets, ses loi­sirs…) et ce qu’il fait dans sa pra­tique quo­ti­dienne pour pro­té­ger l’environnement.
    Il faut aussi res­pon­sa­bi­li­ser toute la chaine entre le consom­ma­teur et l’entreprise.
    C’est notam­ment ce que pro­pose Laneo (http://www.laneo.org/), ini­tia­tive d’Andrew Pater­son. Son ini­tia­tive est l’illustration que la pro­tec­tion de l’environnement peut être abor­dée de mul­tiple façons. Une seule chose compte en la matière: c’est l’efficacité

  33. gravatar.com Henri Alberti ip:9
    6 February 2007 @ 21:21

    Bon ben je continu:
    LA NATION COMME IDÉAL
    ET COMME RÉALITÉ ( Musil ), décembre 1921. ( SUITE ) Thierry et les théo­ri­ciens libé­raux : à lire.

    VI
    Mais, de toutes les enve­loppes idéo­lo­giques dont se vêt la nation, la plus cor­po­relle est encore l’État. On serait même tenté de dire qu’il est son véri­table corps, s’il n’était, hélas ! davan­tage : son âme, ou peu s’en faut ! Voyez l’ancien Empire alle­mand, voyez aussi bien la Rus­sie nou­velle. L’État est une cap­sule protectrice qui pro­li­fère jusque dans les plis les plus recu­lés de l’organisme.
    Il est curieux de consta­ter avec quelle régu­la­rité quasi pen­du­laire ont alterné, dans l’histoire de la pen­sée, des Grecs à nos jours„ une sur­es­ti­ma­tion et une dépré­cia­tion égale­ment exces­sives de l’État. Celui-ci est consi­déré tan­tôt comme le suprême Institut d’humanité, la quin­tes­sence de tous les biens, tan­tôt comme un Lévia­than qui dévore toute réa­lité supé­rieure, chose néces­saire sans doute, mais comme peut l’être un mal. Il est clair que des contra­dic­tions aussi fla­grantes ne peuvent être uni­que­ment théo­riques : sinon, un com­pro­mis se fût trouvé à la longue, comme dans tous les pro­blèmes intel­lec­tuels. Elles appa­raissent égale­ment indé­pen­dantes des prin­ci­paux types de phi­lo­so­phies : la Grèce, le Moyen Âge catho­lique et le Siècle des Lumières on dû faire une place égale à l’une et à l’autre atti­tude. Si ce conflit ne peut être résolu, c’est vrai­sem­bla­ble­ment qu’il est lié à un contexte de sen­ti­ment ; mais, comme il appa­raît non moins étran­ger aux plus fortes varia­tions de notre sen­ti­ment du monde, il devrait ren­voyer à une dif­fé­rence plus pro­fonde encore : on est tenté de la cher­cher dans l’opposition de l’individuel et du social qui remonte, au-delà des socié­tés humaines pri­mi­tives, jusqu’à la société ani­male, et que cha­cun porte en lui. Chaque indi­vidu est par­tagé entre l’amour et la haine de la société, même si les cir­cons­tances de la vie obli­tèrent sou­vent l’un de ces deux sen­ti­ments, ou les affai­blissent tous deux jusqu’à l’indifférence.
    Or, cette atti­tude contra­dic­toire de l’homme à l’égard de l’État s’exprime aussi dans le redou­table pro­blème d’arithmétique sui­vant : si l’on refuse les outrances du racisme, les indi­vi­dus pris iso­lé­ment sont tous, dans les dif­fé­rents États, à peu près sem­blables; les États eux-mêmes, en tant qu’appareils, se res­semblent tous. Néan­moins, l’addition « indi­vi­dus + État » pro­duit ces oppo­si­tions funestes qui se libèrent dans les guerres et s’expriment, en temps de paix, par l’étrange rituel des ambas­sades — notes, audiences, démarches –, si sem­blable à celui qui règle, dans la rue, les ren­contres canines. Veut-on résoudre la contra­dic­tion qui fait que les mêmes hommes, orga­ni­sés de la même façon, ne cessent de s’affronter, c’est dans la forme de leur orga­ni­sa­tion qu’il faut cher­cher son ori­gine. Si l’on admet ce point de vue, l’examen le plus super­fi­ciel suf­fira pour consta­ter que l’État est une sorte de peau racor­nie, de sur­face fer­mée qui rejette vers l’intérieur la plus grande par­tie des forces agis­sant sur elle, et n’en laisse sor­tir qu’une pro­por­tion bien moindre : un iso­la­teur. La cir­cu­la­tion des idées, les trans­ports, l’organisation intel­lec­tuelle, la com­mu­nauté reli­gieuse, le socia­lisme même, tous ces «champs de force » sont beau­coup plus dif­fus à l’extérieur qu’à l’intérieur. C’est que l’État est à peu près seul à élabo­rer des
    « organes » actifs : la nation n’en a presque pas; ceux qu’elle a sont, pré­ci­sé­ment, l’État. C’est pour­quoi, dans la plu­part des cas, celui-ci pense, sent, décide et agit pour les indi­vi­dus au moyen d’une pro­cu­ra­tion géné­rale soustraite à tout contrôle; puisque le contrôle, si l’on prend le concept d’État en un sens assez large, c’est encore lui. Cet appa­reil de la pré­ten­due volonté com­mune ne se com­pose pas seule­ment du gou­ver­ne­ment et des organes exé­cu­tifs, mais encore des par­tis et des diverses repré­sen­ta­tions d’intérêts. Il y a là une loi de for­ma­tion géné­rale, his­to­lo­gique en quelque sorte, selon laquelle les éléments de l’organisation ne sont eux-mêmes que des orga­ni­sa­tions : fait appa­rem­ment d’autant plus sen­sible que la démo­cra­ti­sa­tion est plus pous­sée. La démo­cra­tie n’est pas la sou­ve­rai­neté du demos, mais celle de ses orga­ni­sa­tions par­tielles.
    Or, quand un groupe agit à la place des indi­vi­dus, il demeure tou­jours un reste, sous forme de sacri­fice ou d’épreuve ; à moins qu’un grand élan, l’engagement dans une entre­prise par­ti­cu­lière, quelque pous­sée de fièvre ne le balaient, ou ne le laissent pas accé­der à la conscience. Dans des groupes aussi vastes, aussi peu homo­gènes et aussi sclé­ro­sés que les États, cela ne peut se pro­duire qu’en des ins­tants d’exaltation excep­tion­nelle ; d’ordinaire, quand l’État entre en contact avec l’individu, c’est plu­tôt pour « peser » sur lui. Ainsi peut-on ne pas être anti-étatiste, recon­naître plei­ne­ment la grande impor­tance de l’État et n’en consta­ter pas moins que, dans ces condi­tions, seule une idéo­lo­gie irréa­liste peut voir en lui le repré­sen­tant des biens les plus hauts, parce que com­muns à tous, lui accor­der du coup une sorte de supra-volonté ou voir en lui, sous quelque forme que ce soit, une école de per­fec­tion­ne­ment de l’humanité. Cette idée est un héri­tage de l’État auto­ri­taire qui avait trouvé refuge dans les slo­gans des éduca­teurs du jeune Reich alle­mand ; elle semble mal­heu­reu­se­ment en passe de resur­gir dans le socia­lisme dont l’éthique paraît s’être réduite à un altruisme de confré­rie. C’est encore un exemple de cet
    « idéalisme-alibi » qui per­met à l’homme inca­pable de don­ner de la dignité à sa vie per­son­nelle d’en reje­ter la charge sur son arrière-plan : la race, l’empereur, telle ou telle asso­cia­tion, la subli­mité de la loi morale ou tout autre prétexte.

    VIl
    L’attitude géné­ra­le­ment adop­tée par l’individu à l’égard d’une orga­ni­sa­tion aussi vaste que l’État, c’est le «laisser-faire » ; aussi bien ces mots sont-ils deve­nus l’une des for­mules clefs de notre époque. Les rela­tions inter­hu­maines com­posent aujourd’hui un tissu si vaste et si serré que nul regard, nulle volonté ne peut plus en embras­ser que des par­celles, et que cha­cun de nous, sorti de son champ tou­jours plus res­treint d’activité, est obligé de s’en remettre comme un enfant mineur à d’autres : jamais encore l’intellect des subor­don­nés ne fut aussi limité qu’aujourd’hui, où il crée tout. Qu’il le veuille ou non, l’individu est obligé de lais­ser faire, et ne fait rien. Anglais et Amé­ri­cains n’ont pas fait, mais ont laissé mou­rir de faim les enfants d’Europe cen­trale; nous-mêmes, quoique les auteurs des crimes de guerre, n’en avons pas fait, mais seule­ment laissé faire notre part. Veut-on chan­ger cela, il faut d’abord en mesu­rer clai­re­ment la néces­sité. Que ceux qui s’imaginent — ils sont assez nom­breux, appa­rem­ment, et jus­te­ment les plus zélés — que l’on pour­rait réus­sir en sub­sti­tuant à la froide orga­ni­sa­tion la cha­leur du coeur ouvrent n’importe quel jour­nal du matin et y fassent le compte des souf­frances et des mal­heurs qu’il serait pos­sible quo­ti­dien­ne­ment d’éviter : s’ils vou­laient ne pas lais­ser faire, s’ils avaient seule­ment la capa­cité de se le repré­sen­ter concrè­te­ment, moins encore, de s’en faire seule­ment l’idée confuse que le mot « com­pas­sion » requiert de cha­cun… ils devien­draient fous ! Le pen­dant actif de ce laisser-faire, c’est le traitement som­maire, géné­ral, admi­nis­tra­tif des pro­blèmes humains : le sym­bole de la rela­tion indi­recte entre l’homme et l’État, c’est le dos­sier. C’est la vie réduite à une sub­stance sans odeur, sans saveur et sans poids, le bou­ton sur lequel on presse : ce geste entraîne-t-il mort d’homme, on ne l’a pas fait, puisque tout le champ de la conscience était rem­pli par la mani­pu­la­tion déli­cate du bou­ton. Le dos­sier, c’est le ver­dict de la Cour, l’attaque aux gaz de com­bat, la bonne conscience de nos bour­reaux ; c’est le par­tage le plus funeste de l’homme en deux : la per­sonne pri­vée et le fonc­tion­naire. Mais le carac­tère indi­rect de cette rela­tion repré­sente, dans les cir­cons­tances actuelles, une hygiène appa­rem­ment indis­pen­sable.
    L’homme simple cor­rige la dis­pro­por­tion qui en résulte en volant et en tour­nant le règle­ment comme il peut. De fait, il ne reste en dehors de ce sys­tème que des influences illé­gales ou jugées presque illi­cites : le libre-échange des biens, des opi­nions et de la vie. En dépit de toutes les entraves, il ne cesse de sur­gir des pen­sées qui finissent par faire dévier légè­re­ment le cours de l’évolution ; les héré­tiques agissent sur l’Église étati­sée, et sur l’esprit étatisé les écri­vains indé­pen­dants ; mais le prin­ci­pal contre­poids à l’organisation, ce sont encore les pas­sions — parmi lesquelles, sou­ve­raine et régu­la­trice, la pas­sion de l’argent. Au lieu de se bor­ner à les condam­ner, on devrait com­prendre qu’elles sont le cor­rec­tif luci­fé­rien néces­saire à ce dieu très impar­fait qu’est l’État. Augus­tin dis­tin­guait entre l’État et la civi­tas Dei, la sphère du royaume de Dieu où l’individu est sous­trait aux atteintes de la com­mu­nauté. Aujourd’hui, la cité dé Dieu se pré­ci­pite au cinéma, voue son exis­tence au shimmy et, à force de tra­fi­quer sur les devises, pousse sans scru­pules l’État au bord dé l’abîme. C’est, bien entendu, dé la dégé­né­res­cence ; mais il importé encore plus dé recon­naître que c’est aussi, d’autre part, le simple revers dé l’État, son com­plé­ment inévi­table, le fan­tôme de la vic­time humaine emmu­rée dans lés fon­da­tions de la cathé­drale.
    On ne pou­vait trou­ver la nation dans la race, ni dans l’État; on l’y a cher­chée néan­moins. La pen­sée alle­mande s’est appuyée tantôt sur dés chi­mères raciales, tan­tôt sur une phi­lo­so­phie du sacri­fice à cette somme de toutes les sommes qu’était censé être l’État, en expia­tion d’une sorte de péché ori­gi­nel dé l’individu qui ne pou­vait être obte­nue que par l’anéantissement dans le Tout. A côté dé ces deux for­mules, il en exis­tait une troi­sième, la cité de Dieu, à laquelle cor­res­pond une troi­sième hypo­thèse déjà men­tion­née en pas­sant, la nation comme esprit. Nos Cicé­rons disent : « Les biens idéaux supra-personnels, l’esprit de la com­mu­nauté, les ins­ti­tu­tions issues de la volonté com­mune, la tra­di­tion cultu­relle com­mune — dont l’ensemble nommé État n’est qu’une par­tie — ont inté­gré la nation. » Sans vou­loir contes­ter une affir­ma­tion où entre beau­coup de vrai, on peut lui oppo­ser une vue tout de même plus exacte. Y a-t-il un esprit com­mun aux uni­ver­si­tés et aux péni­ten­ciers? Ces deux ins­ti­tu­tions abritent néan­moins les repré­sen­tants des deux acti­vi­tés lés plus déve­lop­pées de nos jours. Y a-t-il un esprit com­mun à M. Anton Wild­gans et à Nietzsche ? Il y en a sûre­ment un, mais si dif­fi­cile à défi­nir qu’il vaut mieux y renon­cer. Conce­vons plu­tôt ras­sem­blés là plu­sieurs mil­lions d’individus qui, à l’intérieur d’un espace de temps sin­gu­liè­re­ment béant, ont fourré la tête dans un monde qu’ils com­prennent dans une mesure et d’une façon très dif­fé­rentes, dont ils attendent des choses non moins dif­fé­rentes ; un monde dont ils ne voient et n’entendent qu’un grand vacarme absurde au sein duquel un son, de loin en loin, leur fait dres­ser l’oreille. Cette masse énorme, hété­ro­gène, qui né peut ni s’imprimer quoi que ce soit pro­fon­dé­ment dans l’esprit, ni entiè­re­ment s’exprimer, dont la com­po­si­tion varie chaque jour selon celle des exci­ta­tions qu’elle subit, cette masse hési­tant entre solide et liquide, cette non-masse, ce rien dépourvu de sen­ti­ments, de pen­sées et de réso­lu­tions fixés, voilà, sinon la nation, du moins la sub­stance qui l’alimente.
    Cette sub­stance même ne peut voir dans tout vête­ment idéo­lo­gique qu’un « nous » inau­then­tique ; un « nous » sans rap­port avec la réa­lité. « Nous autres Alle­mands » : fic­tion d’une com­mu­nauté entre manoeuvres et pro­fes­seurs, mer­can­tis et idéa­listes, écri­vains et cinéastes, qui n’existe pas. Le véri­table « nous » s’exprime par la for­mule : nous ne nous sommes mutuel­le­ment de rien. Nous sommes des capi­ta­listes, des pro­lé­taires, des intel­lec­tuels, des catho­liques… beau­coup plus liés, en fait, à nos inté­rêts par­ti­cu­liers — au delà de toute fron­tière — que les uns aux autres. Pour ce qui lui tient vrai­ment à coeur, le pay­san alle­mand est plus proche du pay­san fran­çais que du cita­din alle­mand. Nous — chaque nation en elle-même — nous com­pre­nons mal les uns les autres ; nous nous com­bat­tons ou nous flouons chaque fois que faire se peut. Sans doute parvient-on à nous ran­ger sous un même bon­net quand il s’agit de l’enfoncer sur la tête d’une autre nation : alors, oui, nous connais­sons la féli­cité de l’expérience mys­tique com­mu­nau­taire ; mais il est per­mis de sup­po­ser que, si cette expé­rience est mys­tique, c’est parce qu’elle devient si rare­ment pour nous réa­lité. Cette vérité, encore une fois, vaut aussi pour les autres ; mais dans nos crises, nous avons, nous autres Alle­mands, l’avantage inap­pré­ciable de dis­cer­ner plus clai­re­ment qu’eux la com­bi­nai­son authen­tique ; c’est sur cette vérité que nous devrions fon­der notre patrio­tisme, et non sur l’illusion que nous sommes le peuple de Goethe et de Schil­ler, ou celui de Vol­taire et de Napo­léon.
    On garde tou­jours, en tout temps, un sen­ti­ment de coïn­ci­dence insuf­fi­sante entre la vie publique et la vie pri­vée ; mais y a-t-il aucun événe­ment de l’histoire publique qui puisse jamais être la vraie expres­sion de celle-ci? Moi-même, en tant qu’individu, suisje cela que je fais, ou ce que je fais est-il un com­pro­mis, en vue de la réa­li­sa­tion, entre des forces inar­ti­cu­lées au fond de moi et des formes pré­exis­tantes et capables de trans­for­ma­tion? Dans la rela­tion avec le Tout, cette petite nuance prend une impor­tance cen­tu­plée. Une asso­cia­tion d’intérêts arti­fi­cielle ne peut être maintenue, à moins d’une iner­tie obs­ti­née, que s’il y a un inté­rêt com­mun à user de vio­lence envers les autres, sans qu’il s’agisse néces­sai­re­ment de celle de la guerre. Mais quand on dit qu’au moment où une guerre éclate, des phé­no­mènes de sug­ges­tion col­lec­tive sont en jeu, il faut l’entendre uni­que­ment comme la rup­ture d’un ordre qui ne s’était pas assez pré­oc­cupé de ses ten­sions invo­lon­taires. Cet élan explo­sif dans lequel l’homme s’est libéré et, en sau­tant en l’air, a retrouvé son sem­blable, ce fut le renie­ment de l’existence bour­geoise, le choix du désordre au lieu de l’ordre ancien, le saut dans l’inconnu — quels qu’aient été les noms plus moraux dont on le bap­tisa. La guerre, c’est la fuite devant la paix.

  34. gravatar.com Tataiza ip:12
    6 February 2007 @ 23:32

    Merci Henri. J’ai effec­ti­ve­ment du mal sur le site. ça me donne envie et sou­vent je renonce parce que c’est tel­le­ment dense que ça me paraît indigeste.

    Pour­tant, chaque fois que j’ai le cran de com­men­cer à lire, c’est si lumi­neux, si actuel… ça fait froid dans le dos…

    Quelle contri­bu­tion au débat ! … mes mes­quins petits argu­ments ne m’en paraissent qu’encore plus communs.

  35. gravatar.com Henri Alberti ip:9
    7 February 2007 @ 0:16

    Bon ben la fin main­te­nant:: Le lieu­te­nant géné­ral et Thierry sont invité à lire.
    LA NATION COMME IDÉAL
    ET COMME RÉALITÉ ( Musil ), décembre 1921. ( SUITE et FIN )

    VIII
    A stric­te­ment par­ler, dans toutes les ver­sions qu’on en a données, la nation est une fic­tion.
    Il n’est pas agréable d’en conve­nir en un temps où d’autres nations s’enflent d’illusions et nous ont imposé, à nous citoyens de langue alle­mande, la soli­da­rité de la pri­va­tion des droits, de la condi­tion d’exploités et d’esclaves. On objec­tera donc qu’il vau­drait mieux, dans les cir­cons­tances pré­sentes, même si le patrio­tisme, la nation et autres enti­tés du même ordre sont des illu­sions, ne pas le dire. Indé­pen­dam­ment de la ques­tion de savoir si la nation existe ou non, l’hypothèse qu’elle existe a sa valeur ; peut-être même faudrait-il évoquer sa pré­sence d’autant plus sug­ges­ti­ve­ment que son unité, en pra­tique, est dou­teuse ! Ce sera l’avis, notam­ment, de ceux qui voient dans la nation un idéal réa­li­sable uni­que­ment à long terme et qu’il faut rap­pe­ler de temps en temps au peuple pour que celui-ci se puri­fie à sa vue. Mais un tel idéal, qui n’a jamais vrai­ment épanoui ses influences puri­fiantes que les jours de fête, pour ainsi dire, ou en des occa­sions telles que les mobi­li­sa­tions géné­rales, fait pen­ser à une mai­son où le loca­taire ne dor­mi­rait que la semaine des quatre jeu­dis, pré­fé­rant cou­cher, le reste du temps, dans les prés maré­ca­geux d’à côté ; un idéal qui agit ainsi ne sau­rait être par­ti­cu­liè­re­ment indi­qué ou béné­fique.
    Oui, on peut le dire : tous les cas que nous avons pas­sés en revue jusqu’ici n’ont été que des cas par­ti­cu­liers d’un mau­vais usage de l’idéal. De même que l’on n’a pas conçu l’hypothèse de la race sous forme pro­gres­sive, comme un but à atteindre, mais sous forme régres­sive, comme un fétiche mys­tique, on a sublimé l’État en le sous­trayant au désir irres­pec­tueux de le consi­dé­rer comme amé­na­geable, à l’instar d’un quel­conque appar­te­ment ; et le concept de nation n’a pas été reconnu, ins­ti­tu­ti­ve­ment, comme une matière à infor­mer, mais pro­clamé, consti­tu­ti­ve­ment, comme un donné dont l’expression seule serait impar­faite. Cette façon d’user de tous nos idéaux est pro­ba­ble­ment une séquelle des temps où il était encore dif­fi­cile de faire res­pec­ter les règles les plus simples autre­ment qu’en les décla­rant tabous. Notre éthique actuelle porte encore la marque du tabou pré­his­to­rique. Nous attri­buons à nos idéaux l’inamovibilité et l’inaltérabilité des idées platonico-pythagoriciennes ; et quand la réa­lité ne s’y conforme pas, nous n’hésitons pas à défi­nir comme le cri­tère même de l’idéalité cette «impu­reté» de leur réa­li­sa­tion. Nous essayons de rap­pro­cher la courbe dif­fi­ci­le­ment cal­cu­lable de l’être du rigide poly­gone que des­sinent les points fixes de notre morale, en bri­sant sans cesse d’angles nou­veaux la ligne droite de nos prin­cipes, sans jamais par­ve­nir pour autant à coïn­ci­der avec cette courbe. Il se peut que la vie inté­rieure ait le même besoin de points d’appui solides que la pen­sée ; mais ceux-ci, sous leur forme d’idéaux, nous ont conduits à un seuil que l’on ne sau­rait guère dépas­ser. Il faut en effet — cha­cun le sait — impo­ser à chaque idéal, pour le rap­pro­cher du réel, tant de res­tric­tions et d’amendements qu’il finit par n’en plus rien res­ter. Quand un fond blanc est entièrement cou­vert de taches sombres, le moment n’est pas loin où la pen­sée tra­vaillera avec un fond sombre taché de blanc ; dans le domaine éthique, on n’en est pas encore là, il s’en faut. Cette façon de « pac­ti­ser » avec la réa­lité est mal­heu­reu­se­ment juste le contraire de ce que nos idéa­listes consi­dèrent comme l’idéalité. J’appelle idéa­lisme le fait de for­mer la réa­lité selon des idées — et idéa­lisme au second degré seule­ment, le fait de se sou­mettre à ces idées impo­sées jusqu’à ce que soit atteint le degré sui­vant de réa­li­sa­tion ; dès lors, si la vie ne se sou­met pas à un sys­tème d’idéaux, je ne puis recon­naître en eux beau­coup d’idéalisme. Il fau­drait com­prendre une bonne fois que si la vie ne se sou­met pas, ce n’est pas simple insu­bor­di­na­tion d’écolier ; c’est que les idéaux eux-mêmes sont fau­tifs.
    Une morale sou­cieuse aujourd’hui de dépas­ser le simple ravau­dage, je veux dire une morale sim­ple­ment « civi­li­sa­trice » com­por­tant le sacri­fice de ce bel ata­visme qu’est la Kul­tur — dont le rejet peut se déduire, acces­soi­re­ment, de ce qui précède-, doit se bâtir sur cette infor­mité que la civi­li­sa­tion euro­péenne et l’extraordinaire déve­lop­pe­ment de ses échanges nous ont impo­sée. Je crois que les expé­riences faites depuis 1914 auront appris à la plu­part d’entre nous que, du point de vue éthique, l’homme est une réa­lité pra­ti­que­ment sans forme, étran­ge­ment mal­léable, capable de tout, dans laquelle bien et mal peuvent pen­cher d’un côté et de l’autre aussi loin que l’aiguille d’une balance ultra­sen­sible. Cela ne fera pro­ba­ble­ment que s’aggraver, et les hommes échap­pe­ront de plus en plus aux bornes éthiques, d’ailleurs presque impuis­santes, que l’on a dres­sées autour d’eux. Car il est per­mis de se repré­sen­ter l’homme, à l’origine, comme une créa­ture indif­fé­rem­ment bonne ou mau­vaise, c’est-à-dire égoïste ou sociale — sans par­ler de la bonne dose d’égoïsme que com­porte le social; mais les inté­rêts aux­quels il est mêlé de nos jours sont si nom­breux, le monde qui l’entoure si étanche, le corps social si mau­vais conduc­teur des sti­muli intel­lec­tuels qu’au moment de l’action n’influe jamais sur lui qu’une part infime des déter­mi­nants éthiques pos­sibles. C’est pour­quoi tout événe­ment éthique, aujourd’hui, s’il est réel­le­ment vécu, pré­sente plu­sieurs « côtés » : bon de l’un, mau­vais de l’autre, il est, d’un troi­sième côté, quelque chose dont on ne sait s’il faut le juger bon ou mau­vais. Le bien appa­raît non plus comme une constante, mais comme une fonc­tion variable. Il tient seule­ment à la lour­deur de la pen­sée que nous n’ayons pas trouvé, pour expri­mer cette fonc­tion, de for­mule logique qui satis­fasse au besoin d’univocité sans étouf­fer l’ambivalence des faits : les mœurs n’en souf­fri­raient pas plus que les mathé­ma­tiques ne sont mortes quand on a décou­vert que le même nombre pou­vait être le carré de deux nombres différents.

    IX
    Cette morale qui serait à la hau­teur des faits de notre vie; il va sans dire que nous ne l’avons pas. Tou­te­fois, notre conscience d’une tran­si­tion exige dès main­te­nant que nous trai­tions l’État et la nation non plus comme des idéaux, mais sim­ple­ment comme des objets som­més de répondre à leurs fins. Mais de ces fins qui changent avec le temps, per­sonne ne peut rien dire de concluant, sinon que l’on doit lais­ser à la civi­li­sa­tion le soin de les élabo­rer à par­tir d’elle-même. Mais cela signi­fie, si l’on adopte le «pes­si­misme opti­miste» qui convient — sans s’imaginer que le mythe, l’intuition ou l’idéal clas­sique puissent être d’aucun secours à une géné­ra­tion de construc­teurs et de ven­deurs de machines, sans esti­mer non plus les éner­gies qui bouillonnent jusque dans les excès de cette civi­li­sa­tion -, cela signi­fie qu’il faut lais­ser aux hommes, dans la mesure com­pa­tible avec la vie en com­mun, le soin de se cher­cher eux-mêmes leur voie et d’obéir à leurs inté­rêts propres. N’est-ce pas là d’ailleurs un prin­cipe que nous appli­quons dès l’école mater­nelle? Puisqu’il s’est révélé pro­duire de meilleurs élèves, il est grand temps de l’étendre aux adultes. Pro­lé­taires, capi­ta­listes, ich­tyo­logues, peintres, etc., voilà dès aujourd’hui des asso­cia­tions inter­na­tio­nales natu­relles — même si elles ne repré­sentent, dans l’ensemble lin­guis­tique natio­nal, que des sous-associations. On com­mence len­te­ment à prendre conscience que la vie écono­mique consti­tue un tout inter­na­tio­nal, et que c’est pure myo­pie que de pra­ti­quer une poli­tique écono­mique égoïs­te­ment natio­nale au lieu de faire de l’organisation du tra­vail en gros ; et faut-il don­ner des preuves du carac­tère effectivement inter­na­tio­nal des inté­rêts intel­lec­tuels ? Dans les confé­rences diplo­ma­tiques cen­sées résoudre les dif­fé­rends des États, la disproportion entre la dépense et le résul­tat est si énorme que l’on en vient fata­le­ment à juger ces méthodes inca­pables de faire pro­gres­ser d’un pas l’évolution ; et la Société des Nations, sous sa forme actuelle de ban­quets d’États, appa­raît de plus en plus comme une farce. Mais ren­ver­ser l’État ne se pour­rait qu’au prix d’une révo­lu­tion mon­diale : le pro­gramme d’organisation de la vie après cette mort de l’ordre ancien est-il prêt, ou n’attend-on pas plu­tôt que l’évolution., à tra­vers une longue réflexion révo­lu­tion­naire, vous décharge de la res­pon­sa­bi­lité d’une déci­sion ? Quoi qu’il en soit, rien ne peut gêner davan­tage une arti­cu­la­tion natu­relle de la société humaine que d’élever au-dessus de l’homme ces deux idéaux : l’État et la nation. La seule issue est de tra­vailler à favo­ri­ser l’évolution qui se pour­suit en dehors d’eux, d’éveiller et de main­te­nir vivante la convic­tion de leur désué­tude.
    On objec­tera que, par­tout où des asso­cia­tions inter­na­tio­nales cherchent à s’imposer, de très gros inté­rêts maté­riels se cachent der­rière ; et que toute orga­ni­sa­tion néces­si­tant de grands moyens ne peut être mise sur pied qu’à condi­tion de faire entre­voir de grands suc­cès maté­riels. Il suf­fit d’ailleurs d’un coup d’oeil sur la poli­tique inté­rieure pour consta­ter qu’aucune entre­prise dés­in­té­res­sée ne pros­père, que seuls les inté­rêts les plus pal­pables parviennent à unir les hommes ; sans par­ler, dans nos par­tis poli­tiques, –des liai­sons per­verses qui per­mettent à de vieilles beau­tés idéales de se faire entre­te­nir par des besoins maté­riels. On finit par pen­ser que même l’ordre juri­dique interne qui est à l’origine de toute civi­li­sa­tion n’a pu être établi qu’imposé d’abord par la force, et que le bol­che­visme aussi croit devoir faire de la force le sou­tien de l’idée. Il se peut que la forme de vie authen­ti­que­ment moderne dont il est ques­tion ici ne puisse elle aussi être atteinte sans recou­rir à la force. Mais les idées, plu­tôt que de mon­trer à l’avenir une voie, ne font que lui sug­gé­rer une direc­tion; elles sont des filets que l’on jette sur l’avenir pour le cap­tu­rer et que celui-ci, s’il les déchire par endroits, ne détruit jamais entiè­re­ment. Quel est donc l’avenir qui nous attend ? Sera-ce un réta­blis­se­ment pro­gres­sif de notre ancienne cor­pu­lence qui nous console des torts subis ? Une revanche, en l’absence — puisqu’on nous en a pri­vés — de tout but poli­tique? Ou bien: l’invention d’un but de poli­tique mon­diale? Quand la guerre a éclaté, l’Église s’est récu­sée, le socia­lisme s’est récusé, tous deux sous la pres­sion d’une idéo­lo­gie de l’ « ou bien… ou bien » qui n’était en fait qu’une pseudoidéologie. Le peuple qui fera le pre­mier pas hors de l’impasse de l’impérialisme natio­na­liste vers une nou­velle pos­si­bi­lité d’ordre mon­dial et qui saura don­ner cet élan d’avenir à toutes ses ini­tia­tives aura bien­tôt le lea­der­ship du monde et pourra faire triom­pher ses voeux légi­times. Aujourd’hui, per­sonne ne peut encore tra­cer avec pré­ci­sion la voie à suivre; ce qu’il faut, c’est créer sans retard l’état d’esprit qui per­mette de s’y engager.

  36. gravatar.com Tataiza ip:12
    7 February 2007 @ 22:59

    J’ai lu la fin Henri. Sei­gneur !! c’est ren­ver­sant.… je ne sau­rais rien dire de plus qui ne soit pas stu­pide… mais je suis for­te­ment frap­pée par ce que je lis.

    C’est … libé­ral je crois, enfin dans le sens noble du terme que je lis ici et là, c’est vision­naire et moderne d’une façon sur­na­tu­relle ( bon, en même temps, je dis­cute toutes les semaines avec ma grand-mère de 99 ans qui a les idées sin­gu­liè­re­ment claires… ça me rafraî­chit oppor­tu­né­ment les neu­rones chaque fois que j’en ai besoin..). on y retrouve tout ce qui anime nos dis­cus­sions : les idéaux, les sup­po­sées ver­tus (ou non) des hommes, cette ques­tion de la sépa­ra­tion de la science et de la phi­lo­so­phie… pfff.… oui, ça m’encourage à élever un peu le débat.

    Ce qui est drôle c’est que je donne sou­vent un cours de métho­do­lo­gie de l’écrit pour des gens d’un plu­tôt bon niveau… je passe dans ces cours un temps fou à encou­ra­ger les étudiants à tra­vailler leurs argu­ments, à dépas­ser les lieux com­muns… etc… et je me rends compte qu’alors que sur ce type d’écrits et dans ce contexte je suis très rigou­reuse, le fait de dis­cu­ter spon­ta­né­ment et de cette façon dans les forums me fait oublier cette rigueur et cette exigence.

    J’espère que mes ex-stagiaires ne me liront jamais, ils seraient morts de rire après tout ce que j’ai pu leur repro­cher ;-) .

    En même temps, si je devais tra­vailler cha­cun de mes com­men­taires comme une dis­sert, je n’écrirais plus… m’enfin, tout de même.

    Enfin bref Henri, très ins­truc­tif. Au fait, je me sens un peu moins nouille par rap­port à notre dis­cus­sion plus haut. je com­mence à voir un peu l’esprit de vos interventions.

  37. gravatar.com Henri Alberti ip:13
    7 February 2007 @ 23:43

    A Iza:
    “je com­mence à voir un peu l’esprit de vos inter­ven­tions.“
    Mes inter­ven­tions ne sont pas com­plè­te­ment au point, je ne suis que lec­teur de ces gens là, je ne les ai pas aidé à écrire leurs bouquins. (-:.

  38. gravatar.com Tataiza ip:7
    8 February 2007 @ 13:48

    J’avais com­pris. Disons que je lis là des choses qui éclairent cer­tains de tes (euh… soyons fous, tutoyons nous, on com­mence à faire connais­sance ;-) ) com­men­taires sans doute éclai­rés par tes lectures .

  39. gravatar.com Roland ip:14
    11 February 2007 @ 15:42

    que l’individu doit se dis­soudre dans le groupe…” ce n’est pas vrai­ment une idée de gauche (si, aussi d’une cer­taine gauche, disons le bol­ché­visme des années 20) c’est d’abord une idée de droitr: de De Bonald à Mus­so­lini et Hit­ler c’est même typique de ces modes de pen­sée; et reli­sez ce que disent les auteurs de livres sur les “corps d’elite” au sujet de l “ordre sérré” des sol­dats mar­chant au pas.

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