Archive : January 2008

Bernard Szajner : de la difficulté de créer

31 Thursday January 2008

À l’instigation d’Henri Alberti, j’ai rencontré Szajner, un sexagénaire avec des projets de jeune homme. Son métier : créer des animations lumineuses. Son art : toucher à tout, à la lumière bien sûr pour la sculpter, à la musique aussi pour créer de subtiles ambiances électroniques.

Alberti nous a connecté parce que je suis un fan de Magazine et parce que le chanteur de magazine Howard Devoto a enregistré un disque avec Szajner. Pour ma génération, Devoto est un mythe, l’animateur d’un des groupes les plus créatifs de la fin des années 1970, qui influença le son de toute une génération.


J’ai découvert Magazine avec Shot By Both Sides avant de découvrir Definitive gaze.


Je ne pouvais pas résister à croiser quelqu’un qui avait travaillé avec Devoto. C’était pour moi faire un voyage près d’un quart de siècle en arrière.

Szajner m’a longuement parlé de la difficulté de diffuser sa musique alors même qu’il a enregistré un disque avec une figure de la culture rock. Je lui ai demandé pourquoi ne pas réveiller Devoto. Il m’a dit qu’il avait perdu Howard de vue depuis quelques années et qu’aujourd’hui Howard travaillait dans une boîte d’informatique.

Vous y croyez. Johnny Halliday vit de sa musique et pas Devoto. C’est une banalité de reconnaître que les artistes ne vivent pas toujours de leur art mais c’est rageant. Flaubert, Van Vogt, Proust… la liste pourrait s’étendre à l’infini. J’espère que Szajner trouvera un label pour sa musique et des mécènes pour ses sculptures afin de briser la malédiction.


Szajner en 1984, déjà sombre… et pour finir je n’ai pas trouvé Shot By Both Sides version Radiohead… aucun respect ces jeunes blogueurs.

Super-principe de précaution

28 Monday January 2008

Entre vos commentaires et quelques brefs mails échangés avec Nassim Nicolas Taleb après la publication de mon billet sur le GIEC, j’ai peut être réussi à clarifier ma position.

Point de départ

  1. L’avenir est imprévisible.
  2. Le GIEC peut analyser justement la situation présente mais ne peut pas prévoir l’avenir.
  3. Les gouvernements se servent des prévisions, celles du GIEC entre autres, pour nous asservir.
  4. En conséquence, agissons par nous-même, au niveau local, pour empêcher d’aggraver la situation. Construisons l’avenir dont nous rêvons plutôt que d’éviter l’avenir catastrophique qu’on nous prédit.

Taleb est un empiriste comme je pense l’être. Il m’a écrit :

Je refuse de croire que nous sommes devenus soudain très intelligents et lumineux quand on n’a jamais été bons dans le passé. Donc il faut nous protéger des erreurs « scientifiques ».

Je défends la même position. Nous n’avons jamais prévu quoi que ce soit de sérieux qui touche à l’ensemble des sociétés humaines. Et quand nous l’avons fait, comme avec le bug de l’an 2000, nous nous sommes plantés. Je ne vois aucune raison pour que le GIEC fasse mieux.

Maintenant nous pouvons persévérer dans l’empirisme. La biosphère réussit fort bien à maintenir son équilibre depuis des milliards d’années. Le mieux que nous ayons à faire est donc de nous faire discrets en réduisant notre empreinte écologique. Ne jouons pas aux apprentis sorciers. Taleb invoque un « super-precautionary principle » et un « super ecological conservatism ».

Il m’a aussi rappelé, ce qui est un comble puisque c’est mon fond de commerce, que les gouvernements ne contrôlaient pas grand-chose, donc que les prévisions sur lesquelles ils s’appuyaient, qu’elles soient fausses ou non, n’avaient pas beaucoup d’influence. En résumé, laissons les oracles s’amuser et pendant ce temps agissons.

Sans l’appeler ainsi, j’ai toujours milité pour un super-principe de précaution. Pour moi, toute action globale est dangereuse même quand elle est bien intentionnée. La précaution ultime, c’est interdire les actions globales, genre déploiement massif de l’énergie nucléaire, car leurs résultats sont imprévisibles et irréversibles.

Dans une vaste perspective de décentralisation, je suis en revanche pour libérer les initiatives individuelles, les prises de risques à très petites échelles qui, si elles ne sont pas plus prévisibles, ont plus de chances d’être réversibles. Dans tous les cas, il vaut mieux de petites erreurs que de grandes erreurs. Je crois que nous devons imiter l’évolution. En fonctionnant comme elle, en adoptant une approche biologique, nous avons une chance de maintenir un vieil équilibre dont la plupart des interactions nous échappent.

Point d’arrivée

  1. L’avenir reste imprévisible mais laissons les oracles jouer avec.
  2. Le GIEC nous révèle que nous saccageons le monde en ce moment même.
  3. Les gouvernements ne contrôlant rien, nous ne pouvons pas compter sur eux pour éviter les dérèglements climatiques.
  4. Les actions globales ayant des résultats imprévisibles et irréversibles, privilégions les actions locales.

Pour sauver Pacco

27 Sunday January 2008


Hungry Planet

26 Saturday January 2008

Le photographe Peter Menzel a fait le tour du monde et a photographié des familles avec la nourriture qu’elles consomment en une semaine. Résultat : un livre Hungry Planet et un PowerPoint qui circule sur le web. En le parcourant, je me suis dit que je préférais manger comme les pauvres. Pour bien s’alimenter, il faut aujourd’hui être riche ou pauvre.

Je ne suis pas un révisionniste

25 Friday January 2008

Mais je suis un provocateur. Quand tout le monde dit blanc, je dis noir même si je pense blanc. Pour moi, c’est une façon de survivre, de maintenir l’existence de mon identité, de me prouver la possibilité de la liberté (toute relative car mon opposition est presque automatique).

Quand j’étais adolescent, le disco était la musique à la mode et j’écoutais d’obscurs groupes punks comme Magazine. Il y a en nous certains traits qui ne changent pas avec les années. Même si je les identifie, je suis incapable de les contrôler, je n’en ai même pas envie.

Dire le contraire de ce que pense la majorité, plus que la majorité la quasi-totalité des autres, c’est une façon pour moi de laisser le débat en vie, de donner une chance à la conversation qui nous emporte loin dans la nuit.

Quand je me trouve avec des gens qui doutent du réchauffement climatique, de ses dangers, je suis un écologiste intégriste, je prône la décroissance. Quand je suis avec des gens qui s’agenouillent devant les prévisions du GIEC, je ne change pas totalement de camps, mais je crie au loup. Le GIEC est un rapport écrit par des hommes et nous n’avons à nous prosterner devant aucun texte tel qu’il soit.

Je me suis longtemps battu au cours de conversations pour défendre la position d’un réchauffement climatique dangereux pour l’homme. Ce n’était pas facile. Des hommes libres ont peu à peu agité cette idée jusqu’à ce qu’elle s’impose. Maintenant qu’elle est là, nous devons préserver notre droit de penser différemment. Si plus personne ne pense différemment, nous risquons de nous enfermer dans une dictature du politiquement correct. Toute évolution sociale s’effectue parce que peu à peu des gens pensent autrement que la majorité. C’est comme ça que l’esclavage a été aboli et que le réchauffement climatique sera pris à bras le corps.

J’aime la différence, cette différence de potentiel qui fait que les choses restent en mouvement, du chaud au froid, du noir au blanc, du salé au sucré… Je déteste les accords parfaits. Dès que je sens un groupe en accord parfait, je suis mal à l’aise, je suppose qu’il y a un truc louche de nature sectaire. Fréquenter l’année dernière des militants politiques a souvent provoqué chez moi des nausées. Pour me guérir, je réagis donc en m’opposant, souvent violement.

Je dis tout ça pour expliquer le malentendu que j’ai pu laisser planer au sujet du réchauffement climatique. Voici ce que je pense vraiment, si tant est que vraiment puisse avoir un sens.

  1. Je n’ai aucun doute qu’il se produit en ce moment un réchauffement climatique préoccupant. Il suffit de regarder les courbes d’évolution des températures ou de constater le recul des glaciers.
  2. J’accepte que l’homme est en large part responsable de ce réchauffement comme l’explique le GIEC. On ne peut pas extraire des énergies fossiles et les cracher dans l’atmosphère indéfiniment sans l’affecter.
  3. Je crois même comme l’imagine Lovelock que nous risquons de franchir des seuils, sorte de transition de phase, qui précipiteront la biosphère vers des états déplorables pour l’humanité.
  4. Je suis donc persuadé que si nous ne changeons pas de mode de vie, nous allons devoir affronter des temps difficiles.
  5. En conséquence, je suis pour que nous agissions et, comme je ne crois pas à la capacité de nos gouvernements à agir, je t’ente d’agir à mon échelle (par exemple en installant chez moi le solaire et une pompe à chaleur) et j’espère que nous ferons tous de même.

Je m’inquiète en revanche quand le GIEC joue à l’oracle, invoque la convergence des modèles, propose des scénarios du futur plus ou moins catastrophiques, mais jamais trop catastrophiques pour ne pas paniquer les foules (le GIEC reste une institution politique).

Le rapport du GIEC que je n’ai jamais lu dans sa totalité est d’ailleurs très modéré. Il y a sans cesse des guillemets, le ton n’est ni affirmatif ni péremptoire. C’est toujours dans le style « dans l’état actuel de nos connaissances, nous pensons que probablement il se passera ça. » Je ne peux pas dire que les scientifiques du GIEC jouent les Nostradamus. Ils sont prudents mais leur prudence ne les empêche pas de tendre vers un avenir plus qu’hypothétique.

Je m’inquiète quand des milliers de scientifiques s’accordent sur ce qui sera alors que jusqu’à ce jour nous n’avons jamais réussi à prévoir ce qui sera, en tout cas pour nous être-humains d’un point de vue global. Quelles avancées de ces dernières années nous permettent d’être soudain aussi sûrs de nous ?

Il existe des millions d’hommes convaincus que les femmes doivent porter le voile, mais leur nombre pas plus que leurs convictions ne leur donnent raison. Le nombre de scientifiques du GIEC en accord, leur rigueur, leur intelligence ou leur notoriété ne donnent aucun poids à leurs prévisions. Je crois que nous vivons l’émergence d’un dogme au nom de la science.

Les scientifiques restent des hommes. Si l’un d’eux n’est pas d’accord avec la majorité de ses collègues, il se retrouve ostracisé. Mal vu, pas promu, moins bien payé, il a peu d’avantage à ne pas penser comme tous les autres. La synchronisation autour des positions dominantes est naturelle. Il faut souvent une nouvelle génération pour casser un dogme avant d’en construire de nouveaux.

J’oppose donc une méfiance de principe par rapport aux prévisions du GIEC, même si je ne mets pas en doute les observations, les constations et les explications de ce qui se passe aujourd’hui. Je me méfie parce que l’avenir n’est pas là et que personne ne sais ce qu’il sera.

Le GIEC a effectué un travail faramineux. Mais il n’est pas la seule association humaine à déployer autant d’efforts pour prévoir l’avenir. Les acteurs des marchés financiers, avec plus de moyens, plus d’hommes et sans doute pas moins d’intelligence, restent incapables de prévoir les cours, sinon à les anticiper sur de minuscules périodes, tout comme le font les météorologues pour le temps des jours à venir.

Pourquoi les membres du GIEC seraient-ils plus doués ? Il s’agit bien pourtant de prévoir l’avenir d’un système tout aussi complexe, même plus complexe, car la biosphère inclue entre autres les places boursières et les activités économiques qui en découlent.

Le climat est-il plus stable, plus serein ? Je n’en ai pas l’impression. L’évolution des températures ressemble étrangement aux fluctuations boursières, à l’échelle près. Si nous savons prévoir le climat à long terme, nous devrions être capables de prévoir l’avenir à long terme d’autres systèmes complexes, la Bourse par exemple. Je ne crois pas que ce soit le cas.

Les membres du GIEC construisent des modèles qui expliquent le présent à partir du passé puis, naturellement, ils les projettent vers l’avenir. Systématiquement, ils découvrent un avenir inquiétant alors ils s’inquiètent, nous nous inquiétons, à juste raison. Mais l’avenir n’est inquiétant que parce que le présent est inquiétant. Les modèles ne prévoient rien. Ils ne font qu’amplifier les observations présentes, que tirer plus fort la sonnette d’alarme. Bravo, c’est nécessaire, c’est une raison de plus pour agir.

Mais restons-en là. Les prévisions m’apparaissent alors comme des outils de management des foules. Elles nous indiquent une direction à suivre, des pièges à éviter, des choses à inventer. Le cyberspace a, par exemple, été imaginé avant que Tim Berner Lee ne le rende possible.

Imaginer le futur, c’est se donner une chance de le construire. C’est un exercice magnifique et jouissif. Sans lui nous ne serions même pas homme. Mais nous ne devons pas imposer nos imaginations comme des réalités déjà advenues, inscrites en quelque sorte dans le marbre…

L’avenir est ouvert, personne ne peut nous prédire ce qu’il sera.

Pour moi, il n’y a rien de sacré. Plus les gens diront que le GIEC fait un travail formidable, plus je serais sceptique. Comme je l’ai dit, je ne mets en cause les conclusions du GIEC, je suis juste un peu effrayé quand l’immense majorité d’une communauté se met d’accord sur une vision de l’avenir.

Merde il ne s’agit pas d’un avenir simple comme de dire que demain nous épuiserons le pétrole. Il s’agit de prévoir l’avenir de la biosphère dans laquelle s’agiteront bientôt neuf milliards d’humains. Nous ne faisons pas face à des problèmes statistiques normaux, nous sommes dans un domaine dominé par les lois de puissance et non par des courbes de Gauss.

Le consensus sur quelque chose de non-advenu me fait frémir, que ces gens soient des scientifiques ou pas n’y change rien. Quand nous nous projetons dans l’avenir d’un système aussi complexe que le climat, quand nous affirmons ce qui sera, même avec une marge d’erreur, je deviens sceptique même si ce n’est pas mon habitude.

Notes 1

Un modèle n’a pas besoin de prendre en compte tous les paramètres pour être réaliste. Lors des simulations, une fois qu’on a découvert les interactions fondatrices et qu’on obtient des résultats en accord avec les observations, on gagne souvent peu à complexifier le modèle.

Je n’accuserai donc pas les modèles invoqués par le GIEC d’être incomplets.

Mais une fois que nous avons découvert un modèle qui décrit le passé et le présent, rien ne nous autorise à croire qu’il va décrite l’avenir. Pourquoi ? Il existe souvent des dizaines de modèles concurrents qui expliquent le passé et le présent et qui, prolongés, donnent des avenirs divergents.

Tant que nous ne disposons pas de tous les modèles possibles du passé (et de tous les réglages de ces modèles), chose impossible il me semble, nous ne pouvons pas connaître l’avenir. Que tous les modèles du GIEC convergent ne prouvent rien quant à l’avenir.

Par ailleurs, les modèles ne peuvent pas intégrer les imprévus, la survenue des black swans de Taleb. J’admets que les modèles retenus par le GIEC sont bons en l’absence de black swans mais les black swans surviennent presque toujours.

Pour moi, le GIEC nous dit, si rien de spécial ne se produit, il se produira ça. Mince ce n’est pas du tout bon. Nous avons donc de bonnes raisons de nous faire du souci. Se faire du souci ne fait pas forcément de mal et, dans le cas présent, peut même faire du bien.

Tirer la sonnette d’alarme est une bonne chose… en déduire que nous pouvons connaître l’avenir est très pernicieux.

Je me bats juste contre l’amalgame qu’il y a entre imaginer des avenirs possibles, ce que fait le GIEC, et croire que nous pouvons prévoir l’avenir, ce que pensent trop de gens.

Notes 2

Notre science repose sur l’idée que les phénomènes sont reproductibles et que nous pouvons expérimenter. Elle cherche à expliquer ce qui existe et à trouver les lois qui le régissent.

Pour tester les lois de la gravitation, nous pouvons effectuer les mesures de Galilée quand nous le voulons. On peut construire un laboratoire n’importe où. Mais comment tester les modèles climatiques ? Nous n’avons pas d’autre choix que d’attendre l’avenir qu’ils prédisent car nos simulations, nos meilleurs laboratoires dans ce cas, n’intègrent pas les imprévus qui surviennent dans la réalité.

Nous pouvons donc dire dans telle condition il se passera ça mais nous n’avons aucune idée si ces conditions se produiront un jour.

Ce n’est bien sûr pas une raison pour ne pas agir. Je dis justement que nous devons agir parce que la situation est déjà inquiétante.

Notes 3

Je ne suis donc pas contre les conclusions du GIEC mais contre l’idée que nous pouvons prévoir l’avenir et, en conséquence, l’influer en réaction à la prévision. Cette idée n’est pas dans le rapport du GIEC qui néanmoins, par son existence, la renforce chez beaucoup de gens… et nous entrons sur le terrain politique, terrain sur lequel le rapport du GIEC s’inscrit, que les scientifiques le veuillent ou non.

Note 4

Le rapport du GIEC, en créant le consensus, a le mérite d’harmoniser les hommes, de les faire se serrer des coudes dans un but… c’est merveilleux car il peut en découler de véritables avancées. En même temps, je ne peux m’empêcher de penser que les religions ont toujours eu cette force d’orienter le cours de l’histoire. Au fond de moi, j’aimerais que nous choisissions, chacun par nous même, en homme libre, la direction que nous indique le GIEC.

Nous nous y engagerions avec bonheur, avec joie… et non tête baissé comme sous le joug d’une énième dictature. Les rapporteurs du GIEC sont peut-être réalistes, je suis à coup sur utopiste. Les gouvernements se serviront des prévisions climatiques pour nous manager par la peur. Entre les mains des hommes de pouvoir, les prévisions sont des armes de répression.

J’espère encore que nous pouvons atteindre à l’harmonie sans en passer par là, une harmonie qui naîtrait de la différence et qui prendrait en compte la réalité contemporaine sans avoir besoin d’agiter des catastrophes à répétition, qui d’ailleurs, comme elles ne sont pas là, ne réussissent pas à faire peur à la plupart des gens. Depuis longtemps, il n’y aurait plus de fumeurs si les menaces de problèmes à venir suffisait à nous faire changer d’attitude. Au final, je crois que les prévisions servent avant tout à donner des armes à ceux qui veulent nous assujettir.

Connecteurs audio voix5

25 Friday January 2008

Yann vient in extrémis s’ajouter à l’équipe des lecteurs de la seconde édition du Peuple des connecteurs. Il nous reste à distribuer les chapitres et à choisir un rythme de lecture, je suis plutôt pour du rapide, mais je connais le texte par-cœur. Avez-vous l’idée d’une musique qui pourrait donner le rythme.

Pacco : dessinateur

24 Thursday January 2008


Connecteurs audio voix4

23 Wednesday January 2008

Celine Giusiano vient compléter l’équipe des lecteurs. J’attends plus que la confirmation de Tata Iza. Je distribue le texte semaine prochaine… et j’espère qu’on arrivera à boucler pour le 16 février, date anniversaire de la sortie du Peuple des connecteurs.

L’avenir non-déchiffrable

23 Wednesday January 2008

Synopsie pour ma conférence de ce soir.

  1. Si l’avenir était déchiffrable, nous serions tous traders, nous serions tous riches car nous serions capables de réduire les risques et maximiser nos chances de succès. La Bourse n’existerait d’ailleurs plus, de même que les casinos (heureusement les Italiens donnent un autre sens à ce mot qui lui garantit sa pérennité).
  2. Je n’aime pas les experts, j’aime les prendre en train de se tromper. Il suffit de regarder les prévisions des taux de croissances et les taux de croissance effectifs pour comprendre que prévoir n’est pas chose facile. Pourtant, en temps normal, comme ces dernières années, la croissance est relativement stable. N’empêche les futurologues se trompent six fois sur huit.
  3. croissance.gif

  4. Il existe des domaines comme la Bourse où les variations ne sont pas bornées et où l’exercice prévisionnel est beaucoup plus périlleux. L’écrivain américain et trader Nicolas Taleb raconte que, début 2004, un analyste lui montre une courbe décrivant l’évolution du prix du pétrole. Vingt-cinq ans plus tard, le baril devait coûter 27$. Six mois plus tard, l’analyste se ravisa, il fallait plutôt tabler sur 74$. Le baril a franchi les 100$ début 2008 !
  5. Les exemples de ce type sont innombrables. En fait, il suffit de prendre une prévision du passé et de la comparer à la réalité pour exploser de rire. Steven D. Levitt and Stephen J. Dubner débutent Freakonomics en racontant que les experts estimaient que la criminalité américaine devait continuer à monter tout au long des années 1990. En réalité, autour de 1995, la tendance s’est inversée, revenant au taux le plus faible des 50 dernières années.
  6. Mais pourquoi nous efforçons-nous de déchiffrer l’avenir ? Imaginez-vous en chasseur-cueilleurs il y a 150 000 ans, ou même il y a 2 millions d’années. La nuit tombait, vous saviez que vous aviez une chance sur dix d’être attaqué par un fauve, vous saviez que le lendemain le jour se lèverait, comme vous viviez en Afrique, vous saviez que le temps serait presque avec certitude le même que la veille… Quand vous partiez à la chasse, vous aviez une chance sur deux de trouver du gibier. Une chance sur vingt d’être blessé. Une chance sur cent de mourir. La vie était simple. Elle se répétait jour après jour. Elle était prévisible. Cette idée d’un avenir prévisible s’est alors ancrée au plus profond de nous.
  7. Prévoir l’avenir est un extraordinaire moyen de survie. On peut prévoir où se trouvera le gibier, quand les fruits seront murs, quand il faudra changer de campement. Notre cerveau est devenu un expert en probabilité normale, celles des dés ou des roulettes de Casino.
  8. Aux temps préhistoriques, les prévisions échouaient, mais comme les possibilités étaient bornées, elles réussissait aussi souvent. Il arrivait toutefois des imprévus. Un chef n’anticipait pas la crue qui submergerait le campement et qui anéantirait la tribu. Mais comme personne ou presque ne survivait à l’imprévu, l’idée de l’imprévisibilité ne pouvait pas se renforcer dans la mémoire atavique de l’espèce humaine. Nous sommes les descendants de ces hommes qui ont échappé aux évènements imprévisibles. Nous sommes du coup persuadé que l’avenir est prévisible.
  9. Cette croyance s’apparente à celle commune chez les joueurs : ils sont persuadés que la chance les accompagne. Ils se souviennent de leurs premières parties avec émoi, de leur coup de bol miraculeux. Pourquoi ? Parce que tous ceux qui n’ont pas eu autant de chance à leur début ont arrêté de jouer. La chance se répartit statistiquement, c’est tout. Ceux qui ont arrêté de jouer ne sont pas là pour témoigner de leur déveine.
  10. Mais nous ne vivons plus au temps préhistoriques. Très souvent nous survivons aux imprévus, à la chute du mur de Berlin comme à l’émergence d’internet. Nicolas Taleb appelle ces imprévus imprévisibles des Black Swans. Plus notre société se complexifie, plus ils sont nombreux, moins l’avenir est déchiffrable même si nous continuons à croire le contraire.
  11. En nous focalisons sur l’avenir que nous croyons imminent, celui dont parle les médias, nous ne voyons pas l’avenir déjà en marche. En politique, c’est désastreux. Nous vivons dans un monde socialement désastreux parce que nos hommes politiques nous font croire qu’ils maîtrisent notre avenir et ils usent de cette possibilité pour nous manipuler. Dans un monde à l’avenir imprévisible, il faut limiter les décisions globales qui peuvent être catastrophiques. Il faut procéder par petits essais, petites erreurs, petites corrections. Il faut ramener les décisions et les actions au niveau des citoyens, il faut s’appuyer sur le cinquième pouvoir, il faut que le cinquième pouvoir devienne le moteur de la société.

Alors peut-on déchiffrer l’avenir ?

23 Wednesday January 2008

Demain, je discute de cette question, c’est donc l’occasion de résumer ma position. Elle est avant tout pragmatique. Comme les futurologues qui tentent de prévoir l’évolution de nos sociétés se trompent presque systématiquement, nous devons vivre comme si l’avenir était indéchiffrable.

J’aime bien rappeler que les experts prévoyaient en 2002 que le pétrole atteindrait les 100 dollars en 2020, que, au cours des années 2000, la criminalité aux États-Unis devait devenir vertigineuse alors qu’elle atteint aujourd’hui sont plus bas niveau depuis 50 ans, que la croissance serait de x pourcent alors qu’elle est de y… ou que nombre de climatologues dans les années 1970 annonçaient une période de glaciation. Je n’ai même pas besoin de trop charger nos gouvernants qui nous annoncent tel ou tel chiffre au sujet du chômage.

Nous nous trouvons dans la même situation que face au hasard, ce problème étant d’ailleurs lié au précédent. Que le monde repose ou non sur un hasard intrinsèque, nos vies n’en restent pas moins sujettes au hasard. De notre point de vue, le hasard existe, les joueurs le vivent avec intensité.

Avant de savoir si l’avenir est déchiffrable, on pourrait d’ailleurs se demander si le passé et le présent le sont. Je crois que non. Il suffit de lire des livres d’histoire, surtout quand ils n’ont pas été écrits à la même époque, pour découvrir combien les interprétations des évènements peuvent être diverses. Un exemple canonique : les causes de la première guerre mondiale que je discute un peu dans Le peuple des connecteurs.

Le présent m’apparaît encore plus cryptique que le passé, même si je joue souvent à le déchiffrer. C’est un exercice utile, nous avons besoin de nous construire des repères, mais ces repères sont arbitraires.

Aujourd’hui, certains, dont moi, perçoivent l’émergence d’un cinquième pouvoir, une émergence aux conséquences sociales, politiques et économiques gigantesques. Nos hommes de pouvoir et leurs experts ne semblent pas du même avis, ils continuent à s’agiter dans un autre monde, en fait le monde qu’ils croient déchiffrer. Des divisions divergentes cohabitent. Le présent se prête donc à une multitude de déchiffrages. Pour l’avenir, cette multitude doit être élevée à une puissance gigantesque.

Déchiffrer l’avenir, c’est donc au mieux essayer de trouver au présent des faits émergents et jouer à les extrapoler. Nous avons alors toutes les chances, pour ne pas dire 100% de chances, de nous fourvoyer.

Par exemple, si nous sommes 9 milliards sur Terre, nous pouvons estimer nos besoins alimentaires et énergétiques, en déduire des mesures rationnelles. Mais que valent ces mesures, si nous sommes incapables, de prévoir nos évolutions technologiques. Si nous mettons au point la fusion nucléaire, les piles bactériologiques où la synthèse enzymatique de l’hydrogène, nos mesures énergétiques seront caduques.

Or nous vivons dans un monde dominé par les black swans, ces brusques imprévus dont parle Nicolas Taleb. Plus notre société se complexifie, plus nombreux sont les black swans, moins nous sommes capables de prévoir l’avenir ou même de déchiffrer des avenirs possibles.

Cet exercice passionne néanmoins les gens. Beaucoup d’auteurs réussissent des bestsellers avec ce sujet, tout simplement parce que nous avons envie de nous préparer à l’avenir. Au fond de nous, nous croyons que l’avenir est prévisible parce qu’à l’origine de notre espèce cet avenir était prévisible. C’était un avenir sans black swans… et quand l’un survenait, tout le monde succombait. Les gens qui survivaient étaient donc ceux qui, par chance, évitaient les imprévus, donc vivaient, de leur point de vue de survivant, dans un monde relativement prévisible.

Mais aujourd’hui, le plus souvent, nous survivons aux black swans. L’expérience faisant, nous apprendront que l’avenir est indéchiffrable. Peut-être serons-nous alors plus apte à vivre le présent.

Se pose alors le problème du principe de précaution. D’une certaine, façon il a pour but d’empêcher le surgissement de black swans négatifs. Nous imaginons les pires scénarii et tentons de les prévenir. Mais l’histoire de ces dernières décennies nous prouve que rien n’a été anticipé, pas plus internet, la chute du mur de Berlin ou le crack boursier de 2001. Empêcher ce qui est imprévisible est impossible, on se contente donc de limiter des risques identifiés. Mais au final réduisons-nous les risques ? Sans doute pas car il vaut mieux combattre une ennemi connu qu’un monstre encore informe. Ainsi, aujourd’hui, les maisons de disques s’écroulent, terrassées par un virus venu de nulle-part : le P2P.

Notes

  1. Comme dans le monde physique, il existe de lois humaines a priori invariantes. Par exemple, la distribution des richesses entre les individus semble suivre une loi de puissance de type Pareto, dans toute les sociétés quel que soit le régime politique (ce qui démontre la faible influence des politiciens). Nous pouvons donc prédire qu’une telle loi restera valable tout comme la gravitation. Mais cette loi suppose que l’homme reste un homme naturel. Une fois dotés de capacités quasi-télépathiques, seront-nous encore assujettis à cette loi ? Je ne le parierais pas.
  2. Si nous voyons la société humaine comme une multitude de systèmes auto-organisés, nous comprenons immédiatement qu’il suffit de changer quelques règles pour aboutir à une société nouvelle. Internet, j’en suis persuadé, est en train de changer les règles élémentaires d’interaction entre chacun de nous, ne serait-ce qu’en autorisant l’émergence des longues traînes. Internet est un black swan qui n’a pas fini de déferler.
  3. Plaçons-nous dans le rêve transhumaniste. Si nous vivons des siècles, serons-nous encore en train d’interagir comme aujourd’hui ? J’en doute.