L’avenir non-déchiffrable

Synop­sie pour ma confé­rence de ce soir.

  1. Si l’avenir était déchif­frable, nous serions tous tra­ders, nous serions tous riches car nous serions capables de réduire les risques et maxi­mi­ser nos chances de suc­cès. La Bourse n’existerait d’ailleurs plus, de même que les casi­nos (heu­reu­se­ment les Ita­liens donnent un autre sens à ce mot qui lui garan­tit sa pérennité).
  2. Je n’aime pas les experts, j’aime les prendre en train de se trom­per. Il suf­fit de regar­der les pré­vi­sions des taux de crois­sances et les taux de crois­sance effec­tifs pour com­prendre que pré­voir n’est pas chose facile. Pour­tant, en temps nor­mal, comme ces der­nières années, la crois­sance est rela­ti­ve­ment stable. N’empêche les futu­ro­logues se trompent six fois sur huit.
  3. croissance.gif

  4. Il existe des domaines comme la Bourse où les varia­tions ne sont pas bor­nées et où l’exercice pré­vi­sion­nel est beau­coup plus périlleux. L’écrivain amé­ri­cain et tra­der Nico­las Taleb raconte que, début 2004, un ana­lyste lui montre une courbe décri­vant l’évolution du prix du pétrole. Vingt-cinq ans plus tard, le baril devait coû­ter 27$. Six mois plus tard, l’analyste se ravisa, il fal­lait plu­tôt tabler sur 74$. Le baril a fran­chi les 100$ début 2008 !
  5. Les exemples de ce type sont innom­brables. En fait, il suf­fit de prendre une pré­vi­sion du passé et de la com­pa­rer à la réa­lité pour explo­ser de rire. Ste­ven D. Levitt and Ste­phen J. Dub­ner débutent Frea­ko­no­mics en racon­tant que les experts esti­maient que la cri­mi­na­lité amé­ri­caine devait conti­nuer à mon­ter tout au long des années 1990. En réa­lité, autour de 1995, la ten­dance s’est inver­sée, reve­nant au taux le plus faible des 50 der­nières années.
  6. Mais pour­quoi nous efforçons-nous de déchif­frer l’avenir ? Imaginez-vous en chasseur-cueilleurs il y a 150 000 ans, ou même il y a 2 mil­lions d’années. La nuit tom­bait, vous saviez que vous aviez une chance sur dix d’être atta­qué par un fauve, vous saviez que le len­de­main le jour se lève­rait, comme vous viviez en Afrique, vous saviez que le temps serait presque avec cer­ti­tude le même que la veille… Quand vous par­tiez à la chasse, vous aviez une chance sur deux de trou­ver du gibier. Une chance sur vingt d’être blessé. Une chance sur cent de mou­rir. La vie était simple. Elle se répé­tait jour après jour. Elle était pré­vi­sible. Cette idée d’un ave­nir pré­vi­sible s’est alors ancrée au plus pro­fond de nous.
  7. Pré­voir l’avenir est un extra­or­di­naire moyen de sur­vie. On peut pré­voir où se trou­vera le gibier, quand les fruits seront murs, quand il fau­dra chan­ger de cam­pe­ment. Notre cer­veau est devenu un expert en pro­ba­bi­lité nor­male, celles des dés ou des rou­lettes de Casino.
  8. Aux temps pré­his­to­riques, les pré­vi­sions échouaient, mais comme les pos­si­bi­li­tés étaient bor­nées, elles réus­sis­sait aussi sou­vent. Il arri­vait tou­te­fois des impré­vus. Un chef n’anticipait pas la crue qui sub­mer­ge­rait le cam­pe­ment et qui anéan­ti­rait la tribu. Mais comme per­sonne ou presque ne sur­vi­vait à l’imprévu, l’idée de l’imprévisibilité ne pou­vait pas se ren­for­cer dans la mémoire ata­vique de l’espèce humaine. Nous sommes les des­cen­dants de ces hommes qui ont échappé aux évène­ments impré­vi­sibles. Nous sommes du coup per­suadé que l’avenir est prévisible.
  9. Cette croyance s’apparente à celle com­mune chez les joueurs : ils sont per­sua­dés que la chance les accom­pagne. Ils se sou­viennent de leurs pre­mières par­ties avec émoi, de leur coup de bol mira­cu­leux. Pour­quoi ? Parce que tous ceux qui n’ont pas eu autant de chance à leur début ont arrêté de jouer. La chance se répar­tit sta­tis­ti­que­ment, c’est tout. Ceux qui ont arrêté de jouer ne sont pas là pour témoi­gner de leur déveine.
  10. Mais nous ne vivons plus au temps pré­his­to­riques. Très sou­vent nous sur­vi­vons aux impré­vus, à la chute du mur de Ber­lin comme à l’émergence d’internet. Nico­las Taleb appelle ces impré­vus impré­vi­sibles des Black Swans. Plus notre société se com­plexi­fie, plus ils sont nom­breux, moins l’avenir est déchif­frable même si nous conti­nuons à croire le contraire.
  11. En nous foca­li­sons sur l’avenir que nous croyons immi­nent, celui dont parle les médias, nous ne voyons pas l’avenir déjà en marche. En poli­tique, c’est désas­treux. Nous vivons dans un monde socia­le­ment désas­treux parce que nos hommes poli­tiques nous font croire qu’ils maî­trisent notre ave­nir et ils usent de cette pos­si­bi­lité pour nous mani­pu­ler. Dans un monde à l’avenir impré­vi­sible, il faut limi­ter les déci­sions glo­bales qui peuvent être catas­tro­phiques. Il faut pro­cé­der par petits essais, petites erreurs, petites cor­rec­tions. Il faut rame­ner les déci­sions et les actions au niveau des citoyens, il faut s’appuyer sur le cin­quième pou­voir, il faut que le cin­quième pou­voir devienne le moteur de la société.
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6 commentaires à “L’avenir non-déchiffrable”

  1. gravatar.com Z ip:1
    23 January 2008 @ 14:55

    Le plus incom­pré­hen­sible dans cet uni­vers, c’est qu’il est com­pré­hen­sible” disait Einstein.

    On retrouve la même inco­hé­rence dans celui qui se veut scien­ti­fique tout en niant que la science cherche jus­te­ment à com­prendre et donc à prévoir.

    Et don­ner des exemples d’imprésivibilité basés uni­que­ment sur des exemples humains montre uni­que­ment que le pro­blème est que l’homme ne se com­prend pas. Et dans ces condi­tions, n’importe quel type d’organisation exté­rieure échouera. Mais peut-être l’homme est-il hors de l’univers ?

  2. gravatar.com Z ip:1
    23 January 2008 @ 14:56

    Et ne me sor­tez pas Gödel, par pitié. Je n’ai pas besoin des prin­ci­pia mathe­ma­tica pour savoir que 1+1=2.

  3. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    23 January 2008 @ 18:41

    Com­prendre n’est pas pré­voir : voir mes articles à ce sujet. On peut très bien com­prendre des sys­tèmes sans être capable d’en pré­voir l’avenir (auto­mate cel­lu­laire par exemple).

    Il va sans dire que pour moi l’homme n’est pas hors de l’univers… sur­tout quand un ami très proche vient à l’instant de m’annoncer que sa mère a un can­cer géné­ra­lisé et foudroyant.

  4. gravatar.com Henri A ip:3
    23 January 2008 @ 20:21

    A Z:
    Dans votre com­men­taire vous uti­li­sez le verbe com­prendre sous trois sens dif­fé­rent au mini­mum. Par exemple, “décrire” n’est pas “com­prendre”.
    “Je n’ai pas besoin des prin­ci­pia mathe­ma­tica pour savoir que 1+1=2.“
    Je suis extrê­me­ment d’accord avec cela, mais quel est le rap­port avec Godel ? Le lan­gage ? Et alors !
    Les indi­vi­dus qui uti­lisent Godel à tout bout de champ, ne font pas long feu ici.

  5. gravatar.com lespacearcenciel ip:4
    24 January 2008 @ 12:59

    Pour tous ceux qui dou­te­raient encore…
    http://www.lespacearcenciel.com/pierre-hillard-leurope-et-nouvel-ordre-mondial-1
    Ami­tiés ;-)

  6. gravatar.com lény ip:5
    25 January 2008 @ 14:06

    Le pro­blème n’est pas tant de vou­loir pré­voir, il est de vou­loir en faire une vérité ou une réa­lité immuable. Vou­loir pré­voir selon moi c’est ce créer une courte vérité comme une marche, juste le temps de poser le pied et de voir ce qu’il se passe conscient de sa fra­gi­lité voir de son non-sens. Comme tu le dis c’est un va et vient, essais contre essais .… mais il faut bien poser de petites cer­ti­tudes éphé­mères pour s’appuyer …
    Désolé, la méta­phore de la marche donc de l’escalier est sur­ement un truc qui me vient d’il y a 120 000 ans, vous savez la trans­cen­dance, le truc du pro­grès qui nous raproche du machin là haut .…;)

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