Archive : February 2008

Geneve

29 Friday February 2008


Thierry Crouzet

Je lis Michéa

28 Thursday February 2008

Dans un commentaire, Krysztoff m’a suggéré de lire L’empire du Moindre mal de Jean-Claude Michéa. Ce livre remonte à l’origine du libéralisme et tente de définir les implications de la doctrine libérale.

Depuis que j’ai publié Le peuple des connecteurs, on m’a traité de tout, on a cherché à me ranger dans toutes les vieilles catégories, depuis la gauche jusqu’à la droite. Je me suis aussi souvent vu qualifié de libéral. Dans l’article où Krysztoff est intervenu, article que j’espérais humoristique, mais qui n’a ni fait rire les libéraux, qui l’ont pris aux sérieux, ni leurs adversaires, qui ont cru que j’étais sérieux, j’ai proposé une esquisse de définition du libéralisme.

Un libéral est quelqu’un qui avant tout se libère des habitudes et préfère le changement à la stagnation. Un libéral est anticonformiste. Un libéral veut que les gens qui l’entourent le surprennent et diffèrent de lui. Un libéral est pour le progrès, entendu au sens biologique d’évolution. Pour obtenir mieux que ce qu’il a déjà, il accepte le risque d’avoir moins bien. Pour autant il n’est pas inconséquent, il peut très bien pratiquer un super principe de précaution, un tel principe étant libéral puisqu’il suppose que la prudence ultime revient à nous responsabiliser individuellement.

Krysztoff me reprochait semble-t-il de ne pas utiliser le même sens pour libéral que Michéa. Je ne sais pas ce qu’est le libéralisme, je cherche juste à définir ce que pourrait être une nouvelle politique. Je me suis dit que lire Michéa m’aiderait à préciser certaines positions. Je viens de terminer le premier chapitre de son livre. Ma conclusion : je ne suis pas libéral, je ne me reconnais pas dans ceux que Michéa appelle les libéraux. Quand je parle de libéral, j’entends homme libre, je ne pense pas à un modèle politique, d’où la confusion qui peut surgir.

Le cinquième pouvoir n’est pas une doctrine libérale mais il se construit grâce à des hommes libres et responsables, mes fameux connecteurs. Je ne suis donc pas un libéral mais un connecteur.

Je me suis dit que je publierai des remarques en vrac suite à la lecture de chacun des chapitres de Michéa. Avant de me lancer dans un prochain billet, je voudrais terminer cette introduction par une remarque au sujet du très court texte préliminaire de Michéa. Voici comment il commence :

Winston Churchill disait de la démocratie qu’elle était le pire des régimes « à l’exception de tous les autres ». Il serait difficile de trouver une formulation plus appropriée de l’esprit libéral.

Je suis d’accord avec la lecture de Michéa. Cette affirmation de Churchill est éminemment désabusée. Elle sous-entend que nous sommes incapables d’instaurer un monde meilleur que celui que nous connaissons. Michéa ajoute :

[…] le libéralisme doit être compris, et se comprend lui-même, comme la politique du moindre mal.

Quand j’écoute les politiciens dit libéraux, je ne peux qu’être d’accord avec cette conclusion préliminaire. Mais j’ai envie de revenir au texte original de Churchill :

Democracy is the worst form of government - except for all those other forms, that have been tried from time to time.

Michéa comme la plupart des gens qui citent Churchill oublient la fin de l’aphorisme. Churchill y ouvre la porte pour d’autres systèmes, il ne ferme pas l’histoire. Au contraire, il nous suggère d’essayer des combinaisons inédites pour inventer un monde meilleur. Une chose est sûre : un empire du moindre mal ne me convient pas du tout. Je rêve d’un empire du bonheur maximal.

Le libéralisme il est vrai s’appuie sur une forme d’autorégulation primitive, celle du marché (comme le démontre fort bien Michéa plus loin). Il est en ce sens un projet mort car il n’essaie plus rien.

Là où Michéa fait une lecture critique, j’essaie maintenant de trouver des solutions. Je me fous de combattre le libéralisme. Il crèvera si nous trouvons mieux. Et nous allons trouver. Aujourd’hui, nous devenons des connecteurs. Au travers des réseaux, nous pouvons mettre en place de nouvelles formes d’auto-organisation. Là où le marché dominait en maître, il sera noyé dans une multitude de réseaux.

Jamais plus de conspiration

26 Tuesday February 2008

Tout ce que j’écris dans le domaine politique présuppose une chose : la complexité ne se contrôle pas. J’espère expliquer plus ou moins bien pourquoi dans Le peuple des connecteurs, j’espère que la seconde édition sera plus claire à ce sujet.

Si la complexité se contrôle, il n’y a pas de place pour un cinquième pouvoir, pas de place pour une société de connecteurs, pas de place pour un monde libre. Un tel monde n’a jamais vraiment existé à ce jour parce que la complexité, faute d’outils d’interconnexion point-à-point, n’avait pas atteint le seuil qui empêche toute forme de contrôle. La complexité était bien sûr présente mais elle laissait se maintenir des poches de contrôlabilité exploitées abondamment par les dictateurs, puis par le système productiviste. Ils usent aujourd’hui de ces poches jusqu’à la corde.

Mais dès que la complexité atteint un seuil de toute évidence franchi depuis longtemps dans nos sociétés, les théories conspirationnistes ne peuvent avoir de fondement. Pour qu’une conspiration soit possible, il faudrait maîtriser de trop nombreuses boucles de feedback, il faudrait faire taire trop de gens, avoir trop de chance. Une conspiration, telle que les imaginent les affabulateurs a posteriori, est tout simplement impossible à imaginer a priori.

Il est certes possible de rêver des coups fabuleux mais ce n’est pas pour cette raison qu’ils se réaliseront tels qu’ils ont été rêvés. Tous ceux qui ont lancé des business le savent. Seules les idées simples peuvent être mises en œuvre (et tant bien même elles nous échappent encore). Pour agir, nous ne connaissons rien de plus efficace que la méthode de l’essai et de l’erreur. Elle peut avoir des conséquences stupéfiantes, comme dans le cas de l’évolution biologique, mais jamais prévisibles, jamais contrôlables.

Personne de sérieux n’accuse l’évolution d’être une conspiration, sauf quelques auteurs de science-fiction. Que des coups de billard improbables aboutissent à des télescopages miraculeux, c’est le propre d’un système complexe, tout ou presque y est possible. Et comme le disait Borges « En un temps infini, tout arrive à tout homme. »

On ne peut pas d’un côté vouloir l’émergence d’un cinquième pouvoir, de l’autre croire aux conspirations. Il y a pour moi une contradiction insoutenable entre les deux perspectives. Plus les puissants perdent le contrôle des individus, moins il y a de place pour les conspirations.

Les conspirationnistes, ces puissants maîtres du monde, ont beaucoup mieux à faire que de jouer au billard à cinquante bandes. Ils réduisent déjà nos libertés pour reprendre le contrôle de nos vies. Au nom de la menace terroriste, au nom de notre survie, ils nous assujettiront pour se donner eux-mêmes une chance de survivre. Mais nous pouvons vivre sans eux, il leur suffirait de l’admettre pour régler un énorme problème dans le monde.

Je crois qu’ils ne l’admettront pas, ils seront forcés de le faire. Le monde est lancé sur la voie technologique. Renoncer à la technologie pour les puissants est suicidaire. Malheureusement pour eux la technologie démultiplie aussi le pouvoir des individus, donc le pouvoir de libération… Tout cela n’est pas joyeux : un nouveau type de conflit se dessine.

Comme je le disais à Henri dans un commentaire, les mesures liberticides sont logiques du point de vue d’une structure centralisée. Les États centralisés existent, sous-prétexte qu’ils nous protègent, dans le but de nous contrôler (nos impôts, nos mouvements, nos activités…). Mais il y a déjà longtemps qu’ils ne nous protègent plus de la misère et maintenant ils deviennent incapables de nous protéger des terroristes.

Pour survivre, les États centralisés doivent par tous les moyens rétablir leur contrôle. Si cette pente se confirme, les tentations dictatoriales devraient se multiplier. Pas besoin de conspiration. Quand un puissant veut plus de puissance, il la prend. Ça commence déjà comme ça dans les cours de récréation.

Ne cherchons pas à compliquer l’univers plus qu’il ne l’est. À force de chercher la petite bête, nous allons oublier de voir l’éléphant qui fonce sur nous.

Pauvre con

24 Sunday February 2008

Tout le monde en parle de cette vidéo…

J’y vois la surpuissance que les nouvelles technologies accordent aux individus. Un homme refuse de serrer la main du chef de l’État, celui-ci l’air de rien n’est pas à la hauteur de sa fonction et s’est l’embrasement médiatique. Un individu sans même le vouloir a une puissance de frappe faramineuse. Les terroristes sont partout. Nous devenons tous des terroristes. La guérilla globale a commencé.

Le cinquième pouvoir militaire

22 Friday February 2008

Les nouvelles technologies favorisent la décentralisation et la redistribution des pouvoirs. Ainsi émerge le cinquième pouvoir. J’ai jusqu’alors négligé la décentralisation du pouvoir militaire.

J’ai bien quelque fois évoqué Al-Qaïda comme exemple de réseau contre lequel les systèmes centralisés ne peuvent rien, sans pousser plus loin cette réflexion. En lisant Brave New War de John Robb, je prends conscience que le cinquième pouvoir n’est pas seulement médiatique, politique et économique, il est aussi militaire.

John Robb montre qu’un seul homme ou que de petits groupes peuvent à eux seuls mettre à genoux des grands groupes industriels (l’affaire Kerviel à la Société Générale en France) ou des États (l’attaque hacker contre l’Estonie). Nous sommes exactement dans un cas de figure propre au cinquième pouvoir : des individus seuls peuvent tout.

Plus la technologie progresse, plus elle se popularise, moins il y a de différence entre la technologie dont dispose les États et les individus. Ce processus me paraît irréversible. L’informatique jadis réservée à une élite de chercheurs est dorénavant entre nos mains. Chacun de nous dispose d’une fantastique puissance de simulation. Si les nanotechnologies tiennent leurs promesses, nous disposerons tous de la capacité de manipuler la matière. La génétique elle-même se popularisera.

Ainsi lorsque chacun de nous disposera d’une puissance créative maximale, le cinquième pouvoir atteindra son apogée. La globalisation sera un lointain souvenir car les grandes corporations n’auront plus d’avantage significatif par rapport aux individus. En revanche, les terroristes deviendront tout-puissants. John Robb affirme que ce phénomène est déjà à l’œuvre. Que les États tels que nous les connaissons, épiphénomène historique, vont disparaître. Tout système centralisé devient une cible trop tentante pour les activistes isolés.

Lorsque, comme en Irak, un groupe fait sauter un pipeline, il engendre des pertes économiques des millions de fois supérieures au coût de l’opération. Lors des attaques du 9/11, il s’est exactement produit le même phénomène : les États-Unis se lancent dans une guerre épuisante pour laver leur honneur, un honneur affecté à moindre coût par une poignée d’hommes.

This new method of warfare offers clear improvement (for our enemies) over traditional and military insurgency. It offers guerrillas the means to bring a modern nation’s economy to its knees and thereby undermine the legitimacy of the state sworn to protect it.

Pour Robb, les nouveaux guérilleros ne sont pas des terroristes car ils ne visent pas nécessairement la terreur mais la déstabilisation économique. Il parle de guérilla globale car les guérilleros n’en veulent pas à un État en particulier mais à des pratiques globales. Les gens qui ne seront pas heureux dans le monde pourront essayer de le changer par la force. Ils ont d’ailleurs déjà pris les armes. Le cinquième pouvoir a sans doute débuté son existence par la violence, bien avant de devenir une force médiatique ou économique.

Alors que je pense à tout ceci, je tombe sur une interview de Raphael Sagarin dans NewScientist où il est question de s’inspirer des systèmes biologiques pour améliorer nos systèmes de défense.

One clear lesson is that the species or systems that have been around the longest, adapted to many different environments and captured the most resources have a structure of fairly limited central control, with a lot of autonomy. […] It is in stark contrast to the most visible US response to the attacks of 9/11, which was to create this enormous Departement of Homeland Security. You can see the result: individual organization do not get enough autonomy and cannot make decisions in a timely manner. They cannot respond and adapt without having to go up through many layers of command. It’s more to do with keeping power, jobs and budgets than security.

Maintenant que nous ne pouvons plus ignorer la face guerrière du cinquième pouvoir, nous devons nous efforcer de développer la face pacifiste car les États eux ne nous protègeront pas. Ils ne sont plus adaptés au nouveau monde technologique qui est en train d’apparaître, un monde où chacun de nous est tout-puissant.

Rechange tout ça

19 Tuesday February 2008

C’était le 20 et 21 février… un spectacle vivant animé par quelques célèbres connecteurs.

Passage chez Blogbang

18 Monday February 2008


 
Petit dialogue avec Julien Braun.

Information irréductible

16 Saturday February 2008

Un article de presse doit être intelligible en lui-même. Il doit s’auto-suffire. Les choses qu’il ne définit pas doivent être connues de l’ensemble des lecteurs. Tous les journalistes s’appliquent cette règle, même ceux qui rédigent les communiqués de l’AFP ou de Reuters. Pour ma part, je me refuse à proposer une information digeste car à mon sens elle pose beaucoup de problèmes.

  1. Pour être compris universellement, un journaliste doit repréciser le cadre, placer des limites, définir… il doit se répéter d’article en article. Je trouve ça fastidieux, vous me direz que le job veut ça, mais je trouve ça encore plus fastidieux pour le lecteur qui perd beaucoup de temps à lire ce qu’il sait déjà. Pour cette seule raison, j’ai renoncé à lire la presse. L’idée que le lecteur ne sait rien a priori, très répandue depuis de longues années, me paraît néfaste à la qualité de la presse.
  2. Mais le lecteur sait des choses. Le journaliste suppose que nous savons ce dont tout le monde parle. Plus il traite de sujets à la mode, moins il a besoin de préciser le cadre, plus son travail est simplifié. Tenté par la facilité, il parle de plus en plus des sujets à la mode, sujets qui se renforcent les uns les autres… et les journalistes finissent par dire tous la même chose… tout ça parce qu’ils veulent diffuser une information digeste. Au final, elle devient si digeste qu’elle n’est plus une information mais seulement un rabâchage.
  3. Je voudrais maintenant opposer l’auteur au journaliste. L’auteur n’a pas le souci de l’intelligibilité immédiate. Il construit peu à peu un univers où il intègre lecteur après lecteur. Un auteur se pratique dans la durée, il ne se consomme pas. Accéder à son œuvre demande parfois un peu d’effort mais après nous pensons avec lui. Il m’arrive ainsi de dire par inadvertance « Flaubert m’a dit … ». Puis je dois me reprendre pour préciser « J’ai lu dans la correspondance que … ». En quelque sorte, Flaubert est devenu mon ami intime à force de le lire, ce qu’aucun journaliste ne sera jamais pour moi.
  4. J’aborde mon blog comme un auteur. Je ne cherche pas à écrire des billets autosuffisants parce que je suppose que mes lecteurs ont lu d’autres billets avant et qu’ils participent à l’histoire de ma pensée. Alors chaque fois qu’on me dit que je n’ai pas défini tel ou tel mot je m’irrite car j’ai déjà employé chacun des mots que j’emploie, je leur ai peu à peu donné un sens… un sens qui est peut-être le mien mais qui est en cohérence avec ma pensée. Si vous lisez une lettre et que vous découvrez que l’auteur a « pioché » le matin, vous penserez peut-être qu’il a travaillé dans son jardin. Si vous savez que cet auteur est Flaubert, vous commencerez à douter du sens de « pioché ». Si vous êtes familier de Flaubert, vous saurez exactement ce qu’il entend par « pioché ».
  5. Je ne dis pas qu’il faut que tous les journalistes deviennent des auteurs mais je crois que nous ne devons pas perdre l’habitude de lire les auteurs. Je n’ai jamais rien appris d’important en lisant les journalistes mais des auteurs ont changé ma vie. On ne change pas la vie de quelqu’un avec du digeste, du parfaitement défini, de l’objectivité, du sans ambiguïté.
  6. Les blogueurs peuvent chercher à imiter les journalistes, ils peuvent les commenter ou les critiquer mais, il peuvent aussi devenir des auteurs, construire au fil de leurs billets, courts ou longs, une histoire. Nous ne sommes pas condamnés à nous glisser dans des costumes taillés pour d’autres en un temps déjà éloigné.
  7. En Alexandrie, au IIIe siècle avant Jésus-Christ à l’époque d’Ératosthène, les écrivains se passionnèrent pour les textes brefs. Callimaque, le plus grand poète de son temps, affirmait « Grand livre, grand mal ». En sommes-nous au même point ? Je vois une analogie troublante. En Alexandrie, la science grecque connaissait son apogée en même temps que son art et sa philosophie périclitaient. Or une époque pour être pleine et entière ne doit négliger aucune de ses dimensions.

En famille vers Paris

15 Friday February 2008


Préface aux connecteurs

15 Friday February 2008

Avant la diffusion intégrale de l’enregistrement audio de la nouvelle édition du Peuple des connecteurs, voici la nouvelle préface lue par Tata Iza.