Thierry Crouzet

Don, échange, partage…

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Alors qu’il y a deux ou trois ans, on me traitait de fou parce que j’annonçais une terrible crise de la complexité, avec la potentialité de violences insurrectionnelles, c’est aujourd’hui Le Monde qui aborde ces sujets sans que personne ne soit particulièrement choqué.

Je crois que l’émergence d’une nouvelle civilisation, celle des réseaux, au sein de l’ancienne, celle des pyramides, provoque les crises économiques, sociales, écologiques, politiques, spirituelles… Si cette hypothèse d’une nouvelle civilisation est fondée, nous ne sortirons des crises qu’en comprenant les nouveaux mécanismes qui se développent. C’est ça qui m’intéresse et non pas la violence inhérente à toutes crises de grande envergure.

Si on voit le monde social comme un réseau, on ne peut plus se comporter comme si on le voyait comme une pyramide. L’ascension vers le sommet n’a plus de sens par exemple. L’accomplissement n’est plus d’escalader en écrasant les autres mais en étendant le réseau, en créant de nouveaux liens, en devenant un hub.

Dans le réseau, les rapports ne sont plus dominés par les anciens mécanismes commerciaux, je vends, j’achète, mais par des mécanismes encore vagues : le don, l’échange, le partage…

Hier, je discutais avec un ami qui instinctivement, depuis toujours, vit dans la société des réseaux, et il m’a dit se méfier de la logique du don. Ça lui rappelle le colonialisme. L’occident venant donner la civilisation.

Pour ma part, je n’aime pas trop l’échange car il a encore une connotation commerciale. Échange, c’est je te donne et tu me donnes en contrepartie.

J’imagine que dans la nouvelle civilisation la contrepartie ne serait pas une condition nécessaire. Quand des musiciens mettent en téléchargement leur musique gratuitement, la contrepartie est facultative. Les fans font un don uniquement s’ils le désirent.

Leur don n’a pas pour but de payer l’œuvre qu’ils possèdent déjà, ni de rétribuer le travail passé, mais, à mon sens, d’encourager le travail à venir. « J’aime ce que tu fais. Je veux que tu continues. Je te soutiens. Je participe à ton travail à ma façon. Je partage avec toi une expérience. »

Pour moi, la nouvelle civilisation remet le partage au centre de la vie. Nous partageons des moments, des plaisirs, des expériences, des émotions, des rêves, du travail… Quand on crée un lien dans un réseau, il est réciproque, il marche dans les deux sens (le web, encore unidirectionnel, reste très primitif). Créer un lien, c’est nécessairement un partage.

La civilisation consumériste a détruit ces valeurs. Je crée un truc puis je vais faire de la pub pour presque te forcer à payer ma création. Le créateur disparait du processus. Tu payes un objet pour le posséder. L’opération s’achève à ce moment. Si tu es satisfait, tu reviendras consommer et je ferai tout pour t’y inciter.

Tu payes pour rémunérer ce qui est passé non pour te tourner vers l’avenir et investir dans quelque chose d’hypothétique. En tous cas, c’est mon cas. Quand je vais acheter des pâtes au supermarché, je n’ai pas l’impression de participer à la création des pâtes de prochaine génération. Tout ce processus est totalement impersonnel. L’achat est désincarné.

Dans la logique du partage, c’est tout le contraire. Tu te retournes vers le créateur pour l’encourager. C’est un dialogue, même s’il peut-être minimaliste quand on achète de la musique.

Partager, ça évoque aussi pour moi la tarte qu’on découpe. Le gâteau il n’est pas infini. Tu partages ce que tu as au moment du partage. Bien sûr tu peux préparer un nouveau gâteau, mais tu ne le partageras qu’à ce moment. On a trop longtemps fait comme si le gâteau était infini, on l’a trop longtemps partagé par anticipation.

Je suis conscient que tout cela n’est pas encore clair mais il y a quelque chose qui pointe, quelque chose qui se met en place… Dans ce processus, la technologie a un grand rôle à jouer car elle facilite le partage.

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14 commentaires pour “Don, échange, partage…”

  1. phyrezo
    27/02/2009 @ 12:00

    a ce sujet :

    Sur le don
    Appel d’Edgar Morin pour les Biens communs

    et

    sur la refonte de nos modèles économique
    Jeff Jarvis “What would Google Do ? ” video de présentation de son ouvrage. ReadWriteWeb prétends à la censure en France

  2. Thierry Crouzet
    27/02/2009 @ 12:11

    Je viens juste d’écouter le début du talk de Jarvis (j’écouterai la suite plus tard car il fait un temps sublime dans le Midi et je vais me promener en garrigue). Mais Jarvis a dit tout de suite des trucs qui m’horrifient… Google, la compagnie qui a connu la croissance la plus phénoménale de tous les temps… comme si c’était un critère qui avait encore du sens en 2009. :-) Surtout quand on sait que cette croissance implique le totalitarisme.

  3. Michèle
    27/02/2009 @ 16:30

    Dans l’achat de légumes, fruits, oeufs, pain, etc. avec les AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) on encourage le petit producteur par le biais d’un abonnement, c’est différent d’acheter ses légumes au supermarché. Ca fonctionne aussi par réseaux, mais ce n’est ni de léchange, ni du partage, ni un don, par contre c’est un pari sur l’avenir. On revient au système de mon grand-père maraîcher qui réservait certains carrés de son champ pour ses meilleurs clients. Constat : en parallèle des réseaux sur internet et aussi grace à eux, on revient à des petits réseaux d’entraide locaux, des groupements d’achat, des après-midi d’échange de vêtements, des journées de bénévolats dans les municipalités.

  4. Thierry Crouzet
    27/02/2009 @ 16:54

    Pour moi c’est du partage. Car tu t’engages sur l’avenir, donc tu vas partager la vie du producteur.

  5. Antonin
    27/02/2009 @ 17:01

    Bien sur, par les évolutions technologiques la culture du don se développe dans le secteur de la production immatérielle. Cela ne fait aucun doute, il suffit de voir l’ampleur que prend le logiciel libre et le thème de l’économie social et solidaire qui revient en force.
    De plus, les technologies permettent de faire sauter les intermédiaires ce qui rend plus facile la création d’un lien entre consommateur et créateur. (système amap)

  6. Thierry Crouzet
    27/02/2009 @ 17:40

    @Phyrezo J’ai commandé le livre de Jarvis… j’en parlerai. Sa conf est vide en revanche, en tout cas pour moi.

  7. phyrezo
    27/02/2009 @ 18:10

    j’ai peur que tu ne trouve la bouquin creux de la même manière non ?

  8. Thierry Crouzet
    27/02/2009 @ 18:11

    Je l’ai commandé pour voir comment il était fait… ;-)

    Ce qui m’effraie c’est la naïveté affichée par Jarvis… Il a regardé qu’une face de google.

    Sinon le livre a un éditeur français ;-)

  9. Didier
    28/02/2009 @ 18:25

    Bonjour Thierry et bonjour à tout les participant(e)s du peuple des connecteurs,

    Dans cet esprit de partage, j’aurais aimé avoir votre avis sur l’essai “Internet & Création“. Cet ouvrage défend la liberté des échanges entre internautes et un financement de la création. Il nous livre un véritable plaidoyer pour changer notre regard sur l’internet et développe des propositions concrètes pour organiser leur futur commun.
    Le livre est disponible chez In Libro Veritas et est également téléchargeable gratuitement, une vidéo du débat organisée lors de la présentation du libre est visionnable (et téléchargeable) chez Libre Accès.

    Au plaisir de lire vos ré@ctions

  10. Thierry Crouzet
    28/02/2009 @ 20:20

    Je l’ai pas lu. J’ai assez souvent donné mon avis sur le sujet, en conf ou ici sur le blog. Notamment l’année dernière suite à une conférence à Marseille.

    http://blog.tcrouzet.com/2007/10/24/hacker-culture/
    http://blog.tcrouzet.com/2007/10/29/hacker-culture-le-remake/
    http://blog.tcrouzet.com/2007/10/14/le-hack-artistique/
    http://blog.tcrouzet.com/2007/10/12/culture-et-technologie/
    http://blog.tcrouzet.com/2007/10/10/culture-20/
    http://blog.tcrouzet.com/2007/11/07/signer-le-code/

    Je dois en oublier. Dans un livre que je vais peut-être écrire, j’ai prévu tout un chapitre sur la culture, c’est-à-dire sur les nouvelles formes.

    Je vais regarder le livre. J’espère que l’auteur parle pas que de législation, Hadopi et autres conneries françaises qui n’ont aucune conséquence sur la création en général.

  11. Didier
    28/02/2009 @ 20:44

    @ Thierry, je n’ai pas encore lu ce livre mais je pense que je vais me visionner la vidéo ce soir.
    Au plaisir d’en parler, donc :)

  12. Phyrezo
    1/03/2009 @ 00:25

    Y a des gens qui n’ont rien compris :

    je rentre d’une soirée on discutait de pb de droit sur internet, il y avait un X et un createur de start-up et l’X dit :

    “le probleme c’est de savoir ce qu’on veut faire de l’internet”.

    J’ai cru que j’allais tomber de ma chaise, je luis ai demandé:

    “c’est qui on ?” et la discussion c’est arrêté…

  13. Thierry Crouzet
    1/03/2009 @ 09:25

    ça fait mal… moi je lâche pas le morceau avec des mec comme ça, je les mords et je les lâche pas. ;-)

    Rien que de lire tom com ça me rend fou. J’ai envie d’aller trouver le mec et l’étriper. C’est comme si internet était devenu une ressources naturelle qu’il fallait exploiter et gaspiller.

  14. Berlol
    14/03/2009 @ 16:00

    Très content de trouver chez vous cette si claire distinction entre pyramide et réseau.
    Pour ce qui est du don, partage, etc., également d’accord sur les points de méfiance (j’en ai parlé par exemple dans “Anonym@t et bénévol@t sont dans un bateau…”, paru chez F. Bon [ http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?page=ispip-article&id_article=372 ]).
    Et avant même de lire les commentaires, j’ai pensé à mes Å“ufs et à mes tomates (et d’autres choses) que je reçois, ici, à Tokyo, par un contrat avec un petit producteur, via une coopérative. Ce type de contrat s’appelle en japonais “teikei”, ce qui implique de montrer son visage, d’avoir un rapport humain direct. J’ai régulièrement des nouvelles du fermier et des poules, par exemple…
    Outre le côté anecdotique, voire artificiel toujours possible, j’ai bien, comme vous le disiez, l’impression non pas de seulement payer mes Å“ufs mais en effet d’encourager le producteur, de soutenir son travail pour qu’il puisse le continuer, pour notre bien commun. (Et de mon côté, je veux bien enseigner le français à ses enfants, s’il les inscrits dans ma fac).
    Et donc, si les mots “partage” ou “don” gênent, il est possible de dire “encouragement” et bien sûr “soutien”, peut-être un peu galvaudé (et en évitant le “support” anglais…)

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