
Ce texte, écrit début avril 2009, devait s’intituler Dire non à un monde pour dire oui à d’autres et trouver sa place dans mon prochain livre que j’imaginais initialement comme une narrative nonfiction. Pour reconstituer cette histoire, j’ai interviewé par ordre d’apparition Quitterie Delmas, Jean-Yves de Chaisemartin, Virginie Votier et François Bayrou. Mais, comme souvent quand j’écris, mes projets se transforment et je ne pense pas utiliser cette matière sans mon livre car je veux y traiter de la conscience globale.
C’est l’histoire d’une jeune femme à qui on offre un poste de député européen, un privilège pour lequel les politiciens se battent comme des chiens, et elle dit non. Un non presque irrationnel, de l’ordre du prémonitoire, un non au système, un non à l’ancien monde, un non qui sonne comme une exhortation à une nouvelle forme d’engagement politique, à une nouvelle société, à une nouvelle civilisation. Un non qui devient un oui retentissant et qui pourrait devenir un cri de ralliement.
Nous sommes le mercredi 3 décembre 2008.
L’endettement des pays, des entreprises et des individus atteint 120 % du PIB mondial : 60 000 milliards de dollars dont une grande part en créance irrécouvrables ! La Banque Centrale Européenne, après avoir prôné la rigueur monétaire pendant vingt ans, suggère « une injection massive de pouvoir d’achat dans l’économie », ce qui revient à accroître les déficits , donc les dettes, donc stimule la cause même du mal.
Bernard Madoff, l’ancien patron du Nasdaq, l’auteur de la plus gigantesque fraude financière de tous les temps, risque 150 ans de prison. Les tenants du libéralisme économique appellent au secours les États. Des milliards sortent de nulle-part pour aider les banques et autant de milliards partent en fumée dans l’instant. Les indices boursiers ne cessent de s’effondrer, c’est la crise économique la plus sérieuse depuis 1929.
– Les salauds, disent la plupart des gens en même temps qu’ils voient le chômage augmenter. C’est toujours les mêmes qui s’en mettent plein les poches.
L’écœurement est à son comble. L’argent coule à flot pour sauver les banques mais pas pour tirer de la rue les SDF, soulager les familles qui vivent dans la pauvreté, régler les problèmes écologiques, rénover le système éducatif… L’hypocrisie de ceux qui prétendaient qu’ils n’avaient pas les moyens de sauver le monde de la misère éclate aux yeux de tous.
Il est près de vingt heures. Quitterie Delmas ne peut s’empêcher de penser aux mauvaises nouvelles qui s’accumulent jour après jour. Depuis qu’elle a pris le métro, ligne 13 en direction de la mairie de Saint-Ouen, elle n’a guère souri. Elle se demande à quoi bon consacrer une nouvelle soirée à discuter avec les militants du parti démocrate, le Modem, jadis appelé UDF, dont elle est membre depuis cinq ans. Elle se sent fatiguée, épuisée, dégoûtée.
Elle songe à ses deux garçons, Côme six ans et Marin quatre ans, qui ne tarderont pas à se coucher et qu’elle embrassera en silence tard dans la nuit. À son mari qui soutient son engagement politique. Au petit déjeuner du lendemain matin, où elle imposera le silence à toute sa famille pour ne rien manquer des informations et être capable de répondre à toutes les questions que les journalistes pourraient lui poser.
Le métro vient de passer la station La fourche. Comme si elle avait froid, ou parce qu’elle sait que dehors il fait un froid terrible, Quitterie resserre autour de ses épaules sa veste de cuir, s’enroule dans une immense écharpe noire. Elle porte en dessous un bustier blanc, presque son uniforme de militante. Avec son jean moulant et ses bottes de rocker, elle a un petit côté BCBG tempéré par un regard espiègle.
Quitterie repense à son engagement politique. C’est quelque chose qu’elle a en elle, une marque dans son ADN. Chez les bonnes sœurs, elle défendit les autres filles jusqu’à se faire renvoyer. Au Lycée, bien que cancre de la classe, elle devint déléguée. Après son école de commerce, elle passa un an à vendre des tires bouchons, des verres et des carafes de vin. Destin presque logique pour celle dont ses amis disait qu’elle était le seul point commun entre Mère Teresa et une bouteille de whisky. Mais bon, ça ne pouvait pas durer. Quel sens politique avait son action ? Elle s’amusait à rencontrer des cavistes et à goûter des grands crus mais elle se sentait inutile. Ce qu’elle faisait n’avait aucune influence sur la vie des autres. C’était indifférent.
En 2002, à vingt-quatre ans, elle rejoignit une association de solidarité et collabora avec des ONG comme Greenpeace, Les amis de la terre ou Max Havelaar pour lesquelles elle mena des campagnes d’éducation au développement durable. Il faut imaginer l’entrée d’une pépée parisienne, plutôt branchée, dans un HLM de Montreuil, au 2B comme on dit, sur le plateau des ONG où c’était cheveux gras, dreadlocks, tongs… Deux mondes se rencontrèrent en faisant des étincelles.
Les nouveaux collègues de Quitterie étaient des extrémistes dans leur genre. Hyper pointus sur les nouvelles énergies, les OGM, le commerce équitable, aigris à force de crier dans le vide, ils avaient tendance à dénigrer ceux qui ne partageaient pas leur vérité. Quitterie réussit à les persuader de vulgariser les messages afin de toucher le cœur des gens. Pour elle, les sentiments ont plus de poids que les arguments rationnels.
Depuis cette époque, dans les cafés où Quitterie passe des heures à refaire le monde, elle commande du vin bio ou de la bière bio, un peu trop sans-doute, façon de calmer le stress. Même si le serveur ne peut pas la satisfaire, le lendemain elle commande à nouveau du vin bio ou de la bière bio. C’est sa façon de faire de la politique pratique.
Quitterie est loin d’être parfaite. Elle fume des cigarettes qui n’ont rien de bio. Elle mange souvent sur le pouce sans se préoccuper d’où viennent le pain, le saucisson ou le fromage qu’elle engloutit sans modération. Ce régime alimentaire plutôt désordonné n’affecte pas sa ligne, pas encore en tout cas. Le travail acharné la maintient en forme. Quitterie est fonceuse, compétitive, batailleuse, elle ne s’arrête jamais.
Au 2B, tout le monde était politisé : anarchistes, écolos, gauchistes ou socialistes. Un jour, la carte d’identité de Quitterie circula sur le plateau. Quitterie Delmas, c’est son nom de femme, Quitterie Galouzeau de Villepin, c’est son nom de jeune fille. Ses collègues prirent alors conscience que Quitterie avait le même visage acéré que Dominique de Villepin, alors ministre des affaires étrangères de Jacques Chirac, admiré pour ses discours à l’ONU contre la guerre en Irak mais de droite. Scandale. Une ennemie dans la demeure.
Quitterie expliqua qu’elle n’avait croisé qu’une fois Villepin, un cousin issu de germain. Le calme revint mais Quitterie restait agitée. Au même moment, elle s’était plongée dans le livre d’Ingrid Betancourt, La rage au cœur. Quand elle allumait la TV, lisait la presse, écoutait la radio, elle avait la rage. Avec quelques années d’avance, elle aurait pu chanter la chanson écrite plus tard par Keny Arkana :
– Parce qu’on a la rage, on restera debout quoi qu’il arrive, La rage d’aller jusqu’au bout et là où veut bien nous mener la vie, Parce qu’on a la rage, on pourra plus s’taire ni s’asseoir dorénavant on s’tiendra prêt parce qu’on a la rage, le cœur et la foi !
Comme Keny Arkana, Quitterie ne supportait plus ce qu’elle entendait, ce qu’elle voyait, ce monde qui s’autodétruit, il lui fallait se battre, il lui fallait s’engager, participer à « la révolution mondiale et spirituelle ». Elle ne voyait qu’une solution entrer en politique, prendre la carte d’un parti, militer, se faire élire, changer les lois. Mais à qui se rallier ?
Elle consulta le père de Dominique de Villepin, le meilleur ami de son grand-père décédé. Il lui ouvrit les portes de l’UMP. Non, Quitterie ne se sentait pas de droite. Elle admirait les entrepreneurs, elle savait qu’il fallait créer des richesses, mais le libéralisme aveugle de la droite lui déplaisait. Elle ne pouvait pas plus s’encarter dans un parti de gauche, trop souvent pleurnichard, trop souvent à revendiquer et à bloquer les changements. Les Verts l’auraient tentée mais ils étaient déjà en décomposition. Par ailleurs, elle n’oubliait pas que, si elle rejoignait la gauche, elle se fâchait avec certains de ses amis et parents. Si elle rejoignait la droite, elle se fâchait avec ses collègues des ONG. Elle choisit le centre de François Bayrou. Il pouvait devenir une plateforme pour les meilleures idées d’où qu’elles viennent.
Dans une ville, les trottoirs de gauche et de droite appartiennent à tout le monde. Les dérèglements climatiques ne sont pas plus de droite ou de gauche. Pour Quitterie, la lutte des hommes contre la surchauffe planétaire qu’ils ont eux-mêmes provoquée succède à la lutte des classes. Elle avait le désir d’établir le dialogue entre toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté. C’est ainsi qu’elle rejoignit l’UDF, le 4 octobre 2003, et que sa carrière politique débuta. Elle rêvait d’être élue pour décider à quelles ONG iraient les subventions. Elle en avait assez de voir toujours les mêmes récolter tous les budgets, cela parce qu’ils étaient les plus anciens et les mieux implantés.
Alors que le métro tressaute en passant la porte de Saint-Ouen, Quitterie songe à ses premiers faits d’arme chez les centristes. Le jour de son adhésion, à la fin de la réunion, elle dit à un élu qu’il n’y avait ni jus de fruit bio ni café bio au buffet. Un peu hypocrite Quitterie ? Comme s’il lui arrivait de boire un jus de fruit lors d’un cocktail ? En tous cas, elle parla de l’économie sociale et solidaire, elle insista sur l’importance du phénomène. Elle était repérée ou plutôt elle s’était fait remarquer.
Un mois plus tard, elle se retrouva animatrice du groupe des étudiants de Paris. Que des Science Po. Que des mecs. Après trois heures de réunion où elle n’osa leur parler, impressionnée par leurs connaissances, leurs théories de la macro-économie, elle leur demanda ce qu’ils comptaient faire concrètement. Le blabla c’était bien beau mais le monde ne changerait pas tout seul. Grand blanc. Lors de la réunion suivante, bis repetita. Au bout de deux heures, Quitterie stoppa les parlotes. Elle demanda à nouveau aux étudiants ce qu’ils comptaient faire. Ils décidèrent d’écrire un tract et elle découvrit les rouages administratifs, presque kafkaïen dans lesquels s’empêtrent les militants.
Six mois après son adhésion, les hommes du député-maire André Santini lui proposèrent une place sur la liste pour les élections régionales 2004. Dès lors, certains vieux militants se mirent à la détester parce qu’elle avait obtenu en un rien de temps ce dont ils rêvaient depuis des années. Elle découvrit les chapelles, les conclaves, participa à des dîners secrets où des coups d’état se préparaient. Malgré ce côté obscur de la politique, et sans doute de la nature humaine, Quitterie déploya une belle énergie, fut appréciée des jeunes militants, tout en cachant jusqu’au bout qu’elle était enceinte de Marin.
À l’occasion du référendum européen de 2005, l’équipe de François Bayrou lui proposa un poste à plein temps au siège de l’UDF. Elle devint attachée parlementaire. À vingt-sept ans, Quitterie rejoignait les rangs des professionnels de la politique. Elle n’en conservait pas moins la rage. La crise des banlieues de novembre 2005 lui apparut non comme la révolte d’une minorité mais comme le cri d’angoisse de toute une génération qui ne trouvait pas sa place dans la société.
Pour Quitterie, la solution à ce problème et bien d’autres ne pouvait que dépasser les clivages, être transpartisane. Au café Bourbon, en face de l’Assemblée nationale, elle organisa des rencontres entre les jeunes de tous les partis. Ils étaient presque en phase sur tout, ils partageaient les mêmes valeurs, les mêmes espoirs. Ils souffraient du prix exorbitant des loyers, de la pollution, de la mauvaise humeur générale. Ils devinrent amis malgré leur camp respectif, ils formèrent une entité libre, sans représentant, sans chef, sans lutte de pouvoir.
Quitterie milita alors pour le RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) initiée par l’Alliance pour la planète. Intégrer au développement économique les préoccupations sociales et environnementales ne constituait pas un sujet de discordes entre les jeunes militants de tout horizon. Ils savaient que pour assurer la survie d’une humanité composée de près de sept milliards d’humains, bientôt de neuf, il fallait inaugurer de nouvelles pratiques. La croissance à tout prix n’avait plus beaucoup de sens. Leurs solutions pour l’avenir différaient mais leur volonté, leur ambition, leurs objectifs se confondaient. Plus Quitterie parlait avec eux, plus elle sentait qu’il existait une manière coopérative de faire la politique.
Mais la vieille logique la rattrapa. En 2006, lorsqu’elle constata qu’il n’y avait qu’un seul candidat pour le poste de représentant des jeunes UDF, elle se lança dans la campagne, avant tout pour que la démocratie fonctionne au sein du parti. Les cadres, notamment l’incontournable Marielle de Sarnez, tentèrent de la dissuader. L’adversaire de Quitterie était Jean-Yves de Chaisemartin, le fils d’un des actionnaires de Marianne et ancien PDG du Figaro. Elle reçut des menaces, certains de ses colistiers furent découragés ou débauchés par des députés, des maires ou d’autres personnalités, mais elle persévéra, découvrant la puissance d’Internet et des blogs lors d’une campagne électorale.
Au final, elle perdit, mais de 38 voix sur près de 900. Elle apprit que ses adversaires avaient fraudé lors du scrutin. Elle découvrit que le principal intéressé, Jean-Yves de Chaisemartin n’était pas le responsable mais que ses supporters trop zélés avaient truandé le système de vote électronique. Jean-Yves, lui, n’avait aucune preuve explicite de la magouille. Cette histoire l’énervait. Il n’avait pas envie d’imiter les socialistes qui passent leur temps à s’entredéchirer et à se regarder le nombril.
La démocratie interne n’obsédait pas jean-Yves autant que Quitterie. Pour lui, les élections internes dans un parti n’ont aucune espèce d’importance. On entre dans un parti pour se présenter devant les Français. C’est seulement ainsi que l’ont fait de la politique, que l’on gagne de la légitimité. On n’entre pas dans un parti pour se présenter en interne et voter en interne. Pour quelle raison le parti se structurait-il comme l’ensemble de la société ? Est-ce qu’une entreprise se structure comme l’ensemble de la société ? Non, pas plus qu’un club de foot ou qu’une bande d’amis.
Jean-Yves voulait se battre pour que les représentants du peuple représentent effectivement le peuple. Voter ne suffit pas. Si on n’a le choix qu’entre deux candidats, on n’a pas réellement le choix de son représentant. On a beau voter pour le Président de la république, on vote surtout pour qui on nous dit de voter. Pour Jean-Yves, la démocratie n’est possible qu’avec la mise en place d’une réelle représentativité, c’est-à-dire la mise au vote de tous les postes représentatifs avec non-cumul des mandats. Il juge la France arriérée de ce point de vue. Par exemple, le peuple n’élit pas plus les représentants des agglomérations ou des communautés de communes que les sénateurs. La représentation est confisquée.
François Bayrou finit par imposer le calme. Il promit à Quitterie des temps meilleurs et lui conseilla en attendant de prendre des vacances. Elle sortit de cette mésaventure avec un mauvais sentiment. Elle estima que l’argumentation théorique de Jean-Yves n’avait que pour effet de brouiller les esprits. Pour elle, la démocratie commence avec le droit pour chacun de donner son avis et d’être entendu. Elle se persuada alors que les jeunes politiciens ressemblent à leurs ainés. Il existe si peu de places pour eux dans la hiérarchie qu’ils sont prêts à s’entretuer et à user de la langue de bois pour des miettes de pouvoir. C’était soi-disant les règles du jeu. Elle les accepta dans l’espoir de les changer. Elle allait en faire son premier objectif politique.
Quitterie avait ouvert un blog durant sa campagne, Des jeunes libres de s’engager, elle y avait pris goût, elle continua à s’y exprimer. À partir de l’automne 2006, tous les derniers mercredis soirs du mois, elle se rendit au Pavillon Baltard, près de la Bourse de Commerce dans le quartier des Halles. Elle y retrouvait ses amis du café Bourbon et un aréopage de blogueurs, tantôt engagés dans les partis, tantôt francs-tireurs, parfois altermondialistes, décroissants, libertaires où même totalement inclassables.
Quitterie y découvrit une nouvelle fois avec quelle facilité il était possible d’outrepasser les barrières partisanes. Elle se laissa séduire par les discours révolutionnaires qui annonçaient la fin du capitalisme et la crise financière. Elle mit des mots et des idées sur certaines de ses propres pratiques. À l’UDF, elle occupait une petite case dans un vaste organigramme pyramidal, dès qu’elle en sortait, elle devenait membre d’un réseau au cœur duquel elle nouait de plus en plus de contacts. Quelques blogueurs firent d’elle leur égérie. Les journalistes, qui craignaient que la présidentielle 2007 se jouent sur Internet, ne manquèrent pas de la remarquer. Quitterie prit en quelques mois une belle stature médiatique ce qui n’était pas sans enrager ses collègues de l’UDF. Sur les plateaux TV, elle symbolisa le sang neuf en politique, se battit pour les jeunes, pour la transparence, la démocratie au sein de son parti.
Alors qu’elle s’était démenée sur le terrain dans le treizième arrondissement de Paris, Marielle de Sarnez refusa qu’elle se présente aux législatives 2007 dans cette circonscription. On lui proposa de la parachuter ailleurs, elle refusa. Ce fut son premier non. L’année suivante, Marielle lui proposa une position avantageuse sur la liste des municipales de Paris avec la certitude d’obtenir un poste de conseiller municipal rémunéré. Quitterie n’avait toujours pas digéré le désaveu des législatives, elle dit une seconde fois non. Enfin, en juillet 2008, François Bayrou, patron incontestable et incontesté du Modem, lui promit une tête de liste aux élections européennes de 2009. Même en ne récoltant que peu de voix, elle aurait à coup sûr été élue députée. À elle la belle vie. Un salaire confortable de 7 000 euros mensuels, déplacements payés et autres avantages. Mais c’était trop beau.
Quitterie s’était battue pour la transparence et la démocratie et elle bénéficiait du fait du prince. Quelque chose ne passait pas. Si elle se présentait, elle reniait ses valeurs. Son trouble s’amplifia quand elle comprit qu’il n’y aurait pas de débat au sein du parti pour définir le programme lors des élections. Là encore, le prince proposerait et les militants le suivraient.
Quitterie se vit en tête de liste du Modem, en meeting, en débat, en train de dire pour la première fois des choses qu’elle ne croyait pas. Approuver par exemple le traité de Lisbonne imposé contre le vote populaire. Jusque là, dans son blog, dans les médias, dans les cafés démocrates, elle disait exactement ce qu’elle pensait. Personne ne la briefait. Elle comprit que si elle acceptait d’être tête de liste, c’en était fini de sa liberté.
Ces souvenirs et ces idées se bousculent encore dans sa tête lorsque, le 3 décembre 2008, elle quitte le métro à la mairie de Saint-Ouen. Elle allume une cigarette, traverse la rue et fonce vers La Rotonde, une brasserie aux tentures rouges et à la façade décrépie à l’angle du boulevard Jean Jaurès et de la Place de la république. Elle arrive avec quelques minutes d’avances. Une amie, célèbre blogueuse, Zora la Rousse, vient la saluer sans s’attarder. Zora n’est pas encartée. La propagande ne l’intéresse pas. Quitterie ne la comprend que trop bien. À ce moment, son téléphone sonne.
C’est Yann Wehrling, ancien secrétaire général des Verts.
– Je viens d’adhérer au Modem, annonce-t-il.
Quitterie ne saute pas de joie. Elle est même malheureuse car elle sait que Yann veut faire de la politique autrement. Sans réfléchir, elle lui répond :
– Tu arrives, quand je m’en vais.
Les militants entrent les uns après les autres dans La rotonde. Les discussions commencent. Quitterie écoute et ne parle pas. Elle éprouve un immense sentiment de solitude.
– Mais qu’est-ce que je fais ici ? se dit-elle.
Les regards se tournent vers elle, elle ne parle toujours pas. Les militants attendent d’elle ce qu’elle n’est plus capable de leur dire. Que l’Europe, c’est merveilleux. Que le Modem, c’est merveilleux. Que la politique, c’est merveilleux.
Virginie Votier, son inséparable amie, partenaire de tous les combats depuis 2003, elle-même fille de Marie José Votier, cadre du parti, observe Quitterie. Elle sent que quelque chose est en train de se casser.
– Elle n’est plus avec nous, se dit-elle. Ce dont nous parlons ne l’intéresse pas. Elle pense à autre chose.
Après plus de deux heures de débat, quand Quitterie demande au co-animateur de la soirée de conclure, Virginie comprend que plus rien ne va. Ce n’est plus la Quitterie militante qui se trouve à La Rotonde, encore moins la tête de liste d’une élection européenne, c’est une autre Quitterie, déjà très loin. Virginie a l’impression de la voir s’éloigner, comme si une vague l’entraînait vers le large. La Quitterie qu’elle a connue, celle avec laquelle elle a participé à tous les combats pour les jeunes, lui devient étrangère. Virginie éprouve un sentiment de tristesse égal au sentiment de solitude de Quitterie. Elle sait que son amie ne pourra pas se taire jusqu’au bout, il faudra qu’elle parle, elle est trop franche. Virginie ne se trompe pas. Quitterie finit par avouer le fond de sa pensée :
– Vous pouvez discuter autant que vous voudrez des institutions, de l’Europe, du non cumul des mandats, de la démocratie, ce n’est pas comme ça que vous changerez le monde. Aujourd’hui, il n’y a que nos actes qui comptent.
Gandhi avait dit :
– Vous devez être le changement que vous voulez voir dans ce monde.
Quitterie connait cette célèbre citation et se l’est appropriée. Quand elle lança au café Bourbon les rencontres entre les jeunes de tous les partis, elle induisit déjà les changements qu’elle voulait voir dans le monde. Elle n’attendait pas d’être élue pour faire de la politique, elle ne quémandait rien aux élus, elle agissait. Maintenant elle suggère la même chose aux militants qui la regardent médusés.
Virginie comprend que c’est fini. Quitterie le comprend aussi sans avoir besoin de réfléchir, par instinct, guidée par son intuition. Comme traversée d’une vision prémonitoire, elle se voit au bord d’un précipice. Un pas de plus et elle plonge, elle en prend pour vingt ans et après il sera trop tard. Non, elle ne sera pas candidate aux élections européennes.
Beaucoup de gens lui avaient dit que c’était la chance de sa vie. Qu’elle s’ouvrait un destin extraordinaire. Ses amis des ONG lui avait adjoint de se présenter car ils avaient besoin d’elle à Bruxelles pour appuyer leurs idées. Tout le monde lui conseillait d’y aller. C’était une chance d’accumuler en cinq ans une immense expérience. Une fois élue, elle pourrait dire ce qu’elle voudrait.
Non, ce soir glacial de décembre 2008, Quitterie pense à tous ceux qui l’ont soutenue. Aucune des valeurs qu’elle veut incarner en politique n’ont présidé à sa nomination. Pas de vote. Pas de débat. Pas de transparence. Au contraire, elle bénéficie d’une décision de François Bayrou qui gère son parti comme une entreprise. En soit, rien d’extraordinaire, tous les patrons font la même chose chaque jour, mais Quitterie rêve d’autres mécanismes décisionnels, plus concertés, plus ouverts, plus participatifs.
Ce n’est pas jouable, se dit Quitterie. Si elle accepte le fait du prince, elle donne du poids à ceux qu’elle combat. En quittant La rotonde, elle fume cigarette sur cigarette. Ses amis qui la ramènent à près de minuit en voiture fument aussi comme pour cacher leur chagrin dans la brume. Tous savent que Quitterie n’est plus tout à fait avec eux.
Elle se remémore quelques unes des personnalités politiques qu’elle a croisées durant les cinq dernières années. Elle ne veut pas leur ressembler. Elle ne veut pas devenir chantre de la démocratie à la TV et une fraudeuse à l’intérieur de son parti. Elle ne veut pas devenir méchante, parano, effrayée à l’idée de la trahison d’un proche. Elle sent que sa place est avec ses amis. Avec Aliette chez qui elle achète son poisson. Avec ses collègues de bureau. Avec les gens avec qui elle discute au café Bourbon ou ailleurs. Avec sa famille. C’est avec eux qu’elle veut changer le monde, pas depuis Bruxelles.
Moins d’une semaine plus tard, Quitterie adresse un mail à François Bayrou pour lui annoncer sa démission du Modem. Il ne veut pas l’entendre, il prend la décision à la rigolade, puis s’énerve, lui demande ce qu’elle désire encore, lui conseille une nouvelle fois de prendre des vacances. Pour la première fois, elle parle réellement politique avec lui. Elle lui répète qu’il a déçu ses attentes et celles d’une foule de militants. Elle ne l’accable pas, elle lui reste attachée, même dévouée. Seulement, comme toutes les personnalités politiques de sa génération, il est le fruit d’un système, un système qu’elle veut transformer. Elle veut tenter autre chose, non pas en concurrence, mais en parallèle, suivant une autre route.
Pendant qu’elle parle à François Bayrou, elle l’imagine élu Président de la république. Elle reste persuadée qu’il serait digne de la tâche et à la hauteur des responsabilités. Elle sait qu’elle aurait alors un poste près de lui mais elle sait également que les apparatchiks auraient aussi des postes. Elle ne veut pas de ça pour la France, elle ne veut pas les cautionner, elle ne veut pas les accompagner.
– Ces hommes ont les mains sales, dit-elle à ses amis. Pour se maintenir près du pouvoir, il faut tricher, il faut trahir, c’est la règle du jeu. Nous sommes gouvernés par des gens comme ça.
Non, Quitterie n’est pas naïve. Elle découvre ce que tout le monde pense tout bas mais elle le découvre de l’intérieur après avoir rêvé de changer les règles du jeu. Elle s’est donné une chance, elle ne pourra se reprocher de ne rien avoir tenté. Il est temps d’essayer autre chose, de regarder ailleurs. Nous devons nous changer nous même puis changer le monde comme le suggéra Gandhi. La révolution est d’abord psychologique.
Après cet entretien avec François Bayrou, le 17 décembre 2008, Quitterie ne communique plus. Elle réfléchit à l’avenir. Le 6 février 2009, un article du Monde évoque son départ du Modem et elle sort de son mutisme. Le lendemain, elle publie sur son blog un manifeste qu’elle adresse à sa génération . On comprend alors qu’en disant non au système, Quitterie a dit oui à une autre forme d’engagement.
Elle explique sa décision tout d’abord de façon presque irrationnelle. Sa peur de se perdre. Sa peur de devoir mentir. Sa peur de lancer des promesses intenables. On finit par deviner que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase n’est pas vraiment la politique magouille qui se donne trop souvent en spectacle à la TV. Quitterie s’en était accoutumée, même plutôt bien, puisqu’elle avait atteint le sommet de son parti. Au fond, elle ne dit pas non à tout cela, c’est une sorte de fatalité inhérente au système. Quitterie ne dit pas non, elle dit oui à autre chose. Le ton de son texte s’altère peu à peu, elle annonce qu’il faut s’engager dans une nouvelle voie :
– Décrocher. Penser différemment, sortir du cadre. Se donner les moyens de faire de la politique comme nous le voulons. Se donner les moyens de construire l’alternative. Se donner les moyens de la transition que seuls nous pouvons prendre en charge. Ça n’existe pas ? Très bien, inventons.
Quitterie n’a pas renoncé à la politique bien au contraire. Mais où veut-elle en venir ? Elle lance un appel à tous ceux qui dans la société civile, les entreprises, les partis, les syndicats… veulent inventer un nouveau monde, des nouveaux mondes.
– Ces femmes et ces hommes libres sont connectés, il faut accélérer ces connexions, ces synergies, ces créations de richesses, ces échanges culturels, ces mutualisations, ces nouvelles règles du jeu, économiques, financières, sociales, médiatiques, environnementales. Nous sommes les seuls à pourvoir prendre en main la phase de transition, ce passage à une nouvelle société. Et nous avons besoin de certains de nos aînés, prêts à nous accompagner et à nous transmettre leurs valeurs.
N’est-ce pas un appel indirect à François Bayrou, à l’homme ? Plutôt que poursuivre un poste qui lui permettrait hypothétiquement d’agir, Quitterie prône l’action immédiate, pas la révolution mais l’engagement constructif.
Elle ne rêve plus de représenter qui que ce soit et de devenir le fer d’une lance portée par des milliers d’autres personnes. Elle veut faire des choses concrètes avec les gens qui l’entourent. Elle veut être la pointe de la lance qu’elle manie elle-même. Suivant l’adage, les petits ruisseaux font les grandes rivières, elle veut passer de la représentation à l’action, de la démocratie représentative à la démocratie de terrain. Elle a cessé de rêver à la démocratie idéale où chacun donnerait son avis, cette démocratie participative dont Ségolène Royal s’était fait la championne lors de la présidentielle 2007. N’y-a-t-il pas une façon beaucoup plus simple de mettre en œuvre la démocratie, une démocratie de personne-à-personne ?
Quitterie sait que c’est possible, elle ne sait pas encore comment, elle a juste confiance. Elle sait qu’elle souffrira, qu’elle devra changer de costume, se remettre en question, se retrousser les manches, mettre les mains dans le cambouis. Le marketing politique tout comme la politique marketing ne l’intéressent plus.
– Ne plus rien déléguer. Agir, faire, nous même. Ne plus compter sur eux, ils font ce qu’ils peuvent avec leur compréhension du monde. Compter sur nous. Moi, je compte sur vous. Se concentrer. Sur ce qui est possible. Là où nous avons la main. Sans compromis. En commençant par remettre tout en cause. […] Je suis aux côtés des millions de femmes et d’hommes qui sont en train de construire la transition, en inventant de nouvelles entreprises, de nouvelles banques, de nouveaux lieux d’échange. Dans nos immeubles, dans nos quartiers, dans notre pays, dans le monde.
Qu’entend Quitterie par transition ? Elle évoque la naissance d’une nouvelle civilisation qui serait en train de germer dans la notre, une civilisation nouvelle, jeune, que nous serions de plus en plus nombreux à construire. Avec l’âme d’une exploratrice, d’une pionnière, elle veut défricher les terres vierges dont elle a deviné l’existence à force de fréquenter ses amis des ONG et de dépasser les frontières partisanes.
Elle sait qu’un autre monde est possible et que nous n’avons guère d’autres choix que de nous y risquer. Les politiciens ne s’y hasarderont pas car ce monde ne s’invente pas pour eux, il s’invente même sans eux, sans leurs émoluments. C’est un monde encore trouble, imprécis, mal cartographié, dangereux sans doute. Il est facile de s’y perdre, d’y prendre peur, de le fuir pour revenir dans le monde familier et confortable.
Quitterie sait qu’elle peut changer d’avis, qu’elle peut renier son reniement, qu’elle peut finir par accepter un poste à Bruxelles ou ailleurs. François Bayrou n’en doute pas d’ailleurs.
– Elle a choisi une forme de militantisme autre que politique, c’est un choix respectable, déclare-t-il publiquement . Je n’ai pas de doute que nous nous retrouverons.
Mais qu’est-ce que la politique ? Est-ce seulement gagner une élection ? Hervé Torchet, un admirateur inconditionnel de Quitterie écrit alors :
– Bayrou veut devenir. Il veut devenir Président. Quitterie veut faire.
Nous n’avons pas besoin d’être élu pour faire de la politique. Les membres des associations le prouvent tous les jours, tout comme les entrepreneurs qui mettent en œuvre une économie sociale et solidaire en même temps que respectueuse de la planète. Nous faisons tous, à notre échelle de la politique quand nous installons le chauffage solaire chez nous, quand nous consommons bio, quand nous choisissons une banque éthique, quand nous évitons de prendre la voiture… Siéger à une assemblée, devenir maire ou Président n’est qu’une façon parmi d’autres de faire de la politique.
Quitterie en est convaincue. Elle veut tenter l’aventure d’une autre forme d’engagement. Elle ne sait pas encore trop comment mais elle a l’intuition qu’il existe une myriade de possibilités nouvelles. Certains se perdront aussi sur cette voie mais nous finirons par trouver un passage vers un nouvel état du monde. L’accumulation des expériences finira par engendrer un mouvement irréversible.
Quitterie a reçu des centaines de mails, des centaines de commentaires sur son blog, on a parlé d’elle dans les forums, sur Facebook, sur Twitter. Des encouragements, des insultes. Un anonyme qui semble-t-il la connait bien a professé une critique terrible :
– C’est elle aussi une « fille de », gamine Galouzeau de Villepin, qui boit de la bière bio dans son jean moulant, tout en fumant clopes sur clopes, et qui aura bientôt son cancer. C’est un peu un Gandhi qui serait boulimique et dirait aux autres de faire la grève de la faim. J’aimerais des gens qui se gouvernent eux-mêmes, qui font les choses eux-mêmes, et pas juste des intermédiaires qui disent ce qu’il faudrait que soit la société.
Comme en réponse à ce commentaire, presque dans l’anonymat, Jean-Yves de Chaisemartin, l’ancien adversaire de Quitterie chez les jeunes centristes, se démène. Depuis deux ans, le nouveau maire de Paimpol dans les Côtes d’Armor a lancé une entreprise qui cultive des algues. Son but : produire des protéines sans utiliser l’eau potable. Il pense que sa technologie pourrait aider l’Afrique notamment à gagner son indépendance alimentaire même dans le cas d’une crise de l’eau.
Comme Quitterie, Jean-Yves a lui aussi quitté le Modem, guère satisfait par la structure du mouvement. Il a lui aussi refusé d’être député européen. La liste UMP/Nouveau centre lui avait offert la troisième position pour la région ouest, soit l’assurance d’être élu. Convaincu que le cumul des mandats est le mal principal de la démocratie, il ne pouvait trahir son idéal. Pour lui, quand on occupe plusieurs postes de représentants, on ne représente plus rien. Il y a confusion entre des intérêts souvent incompatibles.
Jean-Yves a estimé qu’il serait plus efficace en restant dans sa ville, dans son entreprise où il invente concrètement l’avenir, cet avenir qui le passionne. Malgré son diplôme complémentaire à Science-Po, Jean-Yves reste un jeune ingénieur, un technicien qui rêve de trouver des solutions, d’inventer, d’améliorer. Il ne veut pas tant changer le monde que le faire avancer pour que nous y soyons plus heureux. Il pense que c’est à chacun de le faire, à son niveau, dans ses activités professionnelles, associatives et, y compris, politiques.
Comme François Bayrou, il a l’impression que Quitterie renonce à cette voie ou plutôt qu’elle veut changer le système de l’extérieur alors que lui reste confiant qu’on peut le faire de l’intérieur, comme si le système pouvait se réformer lui-même. Jean-Yves n’appartient plus à aucun mouvement politique traditionnel mais il sait que, le moment venu, il retrouvera une place dans l’un d’entre eux. Quitterie, elle, ne croit plus à cette approche. Quand ses amis, ses partisans, même des personnalités connues comme l’ancien patron du WWF, lui ont demandé de créer un nouveau parti, elle leur a signifié que, selon elle, les partis n’étaient plus capables de transformer la société.
– Laissons les élus faire leur travail, essayons autre chose, inventons autre chose, en parallèle, dit-elle.
Un peu comme au café Bourbon ou avec ses amis blogueurs, elle rêve d’un mouvement organique plutôt qu’organisé. Une force qui transcende les positions des uns et des autres. Un commentateur a résumé la situation en citant l’Éloge de la fuite d’Henri Laborit :
– Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime.
Quitterie se révolte contre l’idée reçue selon laquelle on change le monde à travers les partis politiques. Non. Ils n’ont d’autre but que d’amener des hommes et des femmes au pouvoir. Conçus pour la bataille électorale, ils ignorent l’art de la gouvernance, l’art le plus noble de la politique, celui qui cherche à harmoniser nos sociétés. Changer le monde, ou plutôt le construire, demande un engagement quotidien de chacun de nous. Il est temps de cesser de critiquer les gens au-dessus de nous, il est temps de cesser de se plaindre, il est de temps de se retrousser les manches, il est temps, en quelque sorte, d’imiter Jean-Yves de Chaisemartin et d’agir concrètement.
– Nous sommes nombreux à partager les mêmes idées, le même espoir et nous sommes à gauche, à droite, au centre et ailleurs. Nous sommes partout, écrit un autre commentateur.
Si Quitterie avait dit oui à François Bayrou, oui à la députation, elle aurait fait ce qu’on attendait d’elle. Rien d’extraordinaire en fin de compte. Elle aurait été une députée parmi d’autres comme on peut être un ministre parmi d’autres. En disant non, elle a dit oui à la transition. Elle a fait ce choix du fond du cœur, par instinct, poussée par une force tellurique. Avec franchise. Avec ses trippes mais sans nier son ADN tourné vers la politique.
Quitterie a agi par conviction sans songer que son non pouvait devenir un appel. Elle n’a pas orchestré son départ du Modem. Elle n’a pas planifié son avenir politique. Elle ne fait que le pressentir en même temps qu’elle devine d’autres possibilités existentielles. Sans cette conscience indistincte, floue, à préciser au fil des rencontres, elle n’aurait peut-être pas dit non. Mais l’espoir l’a maintenant gagné. Malgré elle, parce qu’elle est ce qu’elle est, une politicienne née, elle agite son étendard et montre la direction. Sans même y croire, encore moins l’espérer, par devers elle, elle entraîne peut-être par son propre mouvement les changements auxquels elle aspire.
Un mois plus tard, François Bayrou n’en revient toujours pas du courage de Quitterie. Lui aussi lui conserve toute son affection. Assis dans son bureau de la rue de l’Université à Paris, devant sa bibliothèque, avec tous les livres qu’il aime tant et qui l’inspirent, il sourit avec tendresse. Lui aussi ne doute pas de la possibilité d’une nouvelle civilisation. Il a donné sa vie pour elle. Mais il est sûr qu’elle ne peut se construire que par la démocratie, une démocratie pour lui nécessairement représentative.
Il se souvient de sa jeunesse quand il était militant non violent dans la lignée de Gandhi et de Lanza del Vasto. En 1974, alors qu’il campait sur le Larzac, il croyait à l’autogestion, il croyait que les hommes pouvaient se gérer eux-mêmes. Il n’y croit plus. L’expérience lui a appris qu’il faut des leaders. Non pas des managers, des leaders qui entraînent les autres et qui sont capables de leur insuffler de l’enthousiasme. C’est sa vocation.
Pour François Bayrou, en démocratie, les leaders émergent au cours des élections. Mais Quitterie n’aspire-t-elle pas à autre chose ? Gandhi était un leader et il n’a jamais été élu. Si des autocrates dirigent certaines entreprises, des leaders en stimulent d’autres. L’élection n’est-elle pas qu’un révélateur parmi d’autres ?
Si, comme le devine Quitterie, le monde change à tel point qu’il ne peut plus être assimilé à l’ancien monde, il faut l’accompagner de nouvelles pratiques, plus réactives, plus dynamiques, plus consensuelles, plus transparentes, plus ouvertes… Quitterie a fait du chemin depuis son combat pour la démocratie interne dans son parti. Elle rêve d’une démocratie immédiate, permanente, de proche en proche, de proximité.
François Bayrou sourit encore. Il se dit que le monde ressemble à un arbre, il change lentement. Pour lui, depuis 2500 ans, les hommes sont restés les mêmes. Il ne veut pas entendre les prophètes qui annoncent la révolution la plus gigantesque depuis la sédentarisation de notre espèce. Non, il croit à la continuité, à la force tranquille. Les crises se suivent et le monde se succède à lui-même, à peine différent. D’ailleurs à chaque génération, des oracles annoncent l’écroulement final et la vie continue, même malgré des guerres atroces. La fin du capitalisme, de la société de consommation, de la démocratie représentative… tout ça serait utopique.
François Bayrou entend Quitterie quand elle lui parle de la détresse morale et spirituelle de sa génération. Mais là encore, peut-être parce qu’il est croyant, il pense que ces problèmes ne se résolvent que par une conversion intérieure qui n’est pas du ressort du politique. Et si c’était cette conversion que Quitterie appelait ? Non pas une conversion d’un Dieu à un autre mais plutôt d’une absence de spiritualité à une spiritualité tournée vers l’homme.
Quitterie n’a-t-elle pas le désir, inavoué et inavouable, d’insuffler le changement au plus bas niveau de la société, à son niveau personnel et à celui de ses parents, de ses voisins, de ses amis… dans l’espoir que ce changement se propage de proche en proche ? Pour François Bayrou, il s’agit d’un rêve de jeunesse. D’un espoir insensé que lui-même a pu jadis partager mais qu’il juge illusoire.
Le monde change-t-il lentement comme un arbre qui pousse au fil des saisons ou de brusques révolutions peuvent-elles le chambouler ? Quitterie ne sait pas trop. Elle imagine un météorite qui viendrait précipiter les bouleversements climatiques comme au temps des dinosaures. Mais les crises de cette ampleur sont exceptionnelles. Les hommes en rêvent par goût pour l’aventure plus qu’ils ne les vivent. Nous aimons les histoires, nous voulons que nos vies soient des histoires.
Au-delà de ces chimères, Quitterie ressent tout de même une force profonde. Elle a la sensation qu’une rumeur gronde dans la société, s’agite au tréfonds de chacun de nous. Et si le changement était déjà advenu ? Et si simplement nous étions incapables de le voir ? Cette force nouvelle et indistincte n’a-t-elle pas déjà poussé Quitterie à dépasser les vieux clivages politiques ? Si son instinct ne la trompe pas, son non pourrait devenir symbolique d’un choix que des millions de gens ont effectué en même temps qu’elle, souvent même avant elle, et que des millions d’autres s’apprêtent à répéter.
Pendant ce temps Jean-Yves de Chaisemartin travaille dans son usine d’algues. Il construit à Paimpol un centre pour favoriser les énergies renouvelables de la mer et il pense souvent la fameuse phrase de Jaurès :
– Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel.
Une autre phrase, de Brel cette fois, lui sert de leitmotiv :
– L’avenir dépend des révolutionnaires mais se moque bien des petits révoltés.
Où ranger Quitterie ? Et avec eux, les hommes et les femmes qui refusent des carrières prometteuses, les entrepreneurs qui refusent que leur société grandisse, les sportifs qui refusent la compétition aveugle. Révolutionnaires ou révoltés ? Visionnaires ou idéalistes ? Des gens comme eux ont toujours existé. De Henry David Thoreau à Christopher McCandless décrit par Jon Krakauer dans Into the Wild, des hommes et des femmes ont dit non pour mener une autre vie. Quelque chose toutefois semble aujourd’hui différer. Ce mouvement jadis marginal devient peut-être de grande ampleur. Tous ces nonistes ne fuient pas la société, mais, au contraire, véritables pionniers, ils la réinventent de l’intérieur.
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