L’erreur de Christophe Colomb

Colomb

C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne envie de tout planter là. Nicolas Bouvier

Christophe Colomb apparaît comme le crapaud fou emblématique. Alors que depuis Marco Polo les explorateurs cherchaient à atteindre la Chine et l’Inde par l’est, il se tourna vers l’ouest. Une forme de folie le poussa à découvrir une nouvelle route maritime. Dès sa jeunesse, il se persuada d’autres possibilités, sentiment qu’il partageait avec nombre de ses contemporains.

Au xve siècle, les astrologues annoncent la fin des temps, le retour de Jésus, des bouleversements gigantesques et irréversibles en préparation du Jugement dernier. Le cardinal Nicolas de Cues avait supposé qu’en 1452 s’achevait la période de mille ans prophétisée par Saint-Jean Batiste dans son Apocalypse :

– Puis je vis descendre du ciel un ange, qui avait la clef de l’abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans. […] Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison. Et il sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour la guerre […]

Nicolas de Cues visita Constantinople en 1437. Il constata la poussée des Turcs qui, à plusieurs reprises, avaient déjà encerclé la ville. Il savait que le rêve d’une humanité chrétienne, porté depuis les croisades, ne tenait plus qu’à un fil. Quand la capitale byzantine chute en 1453, juste deux ans après la naissance de Christophe Colomb, les Chrétiens subissent un profond traumatisme. Une route se ferme, un monde s’achève, celui du moyen-âge, un autre ne veut pas encore naître, celui de la renaissance. Les hommes doutent face à l’avenir incertain.

Ce n’est pas un hasard si Christophe Colomb devint cartographe. Il avait besoin d’un plan qui lui donnerait la force d’explorer l’autre monde. Dans sa jeunesse, il quitta l’atelier de tisserand de son père pour parcourir les mers connues, pour expérimenter ce qui était possible avant de se lancer dans l’impossible a priori.

Autour de 1474, on le trouve sur l’île de Chios, un des principaux points d’échange entre l’Occident et l’Orient. Il y acheta du mastic, une gomme produite à partir de la résine d’un arbuste apparenté au pistachier, aujourd’hui encore prisée pour soulager les maux d’estomac, fabriquer des bonbons ou parfumer des alcools comme l’Ouzo. Il ramena le mastic à Gène, de là il l’expédia vers toute l’Europe.

Deux ans plus tard, le 31 mai 1476, il embarqua lui-même à bord d’une flottille marchande qui devait acheminer du mastic vers Lisbonne, Londres, l’Irlande et les Flandres. La flottille se composait de trois galères, d’un lourd transporteur armé et de six nefs plus légères, dont l’une battait pavillon bourguignon.

Après avoir franchi le détroit de Gibraltar et longé les côtes espagnoles, la flottille approcha du cap Saint-Vincent au sud du Portugal. Au petit matin du 13 août, Christophe Colomb et les autres marchands génois aperçurent une flotte de guerre d’une trentaine de navires qui fonçait sur eux. Elle battait pavillon portugais ou français, normalement alliés, mais semblait désireuse d’en découdre.

Son capitaine, le corsaire Guillaume de Casenove avait pris le prétexte de la présence d’un pavillon bourguignon pour attaquer. Il était Français et la France était en guerre avec la Bourgogne. Il estimait légitime de s’emparer de toutes les cargaisons. Deux des galères génoises réussirent à fuir en direction de Cadix. Le reste de la flottille où se trouvait Colomb fut prise à l’abordage.

Les marchands se défendirent avec toutes les armes à leur disposition, faisant preuve d’une bravoure inattendue. Des dizaines d’homme succombèrent. Plusieurs navires coulèrent de part et d’autres. La nef au pavillon bourguignon sombra. D’autres bateaux emmêlés par les câbles d’abordages s’embrasèrent. Plutôt que de périr brûlés, Christophe Colomb se jeta à la mer. Il agrippa un aviron, et tantôt nageant, tantôt se laissant porter, il dériva, implorant Dieu de lui venir en aide.

Il s’échoua sur une plage non loin du port de Lagos où il se reposa plusieurs jours avant de regagner des forces. Il se rendit alors à Lisbonne, siège d’une importante communauté génoise. C’est peut-être à cette occasion qu’il rencontra pour la première fois Fernão Martíns, le chanoine de la cathédrale de Lisbonne. Entre 1436 et 1439, cet érudit avait assisté au concile de Florence, en compagnie de Nicolas de Cues dont il devint le médecin attitré. Ils y avaient discuté de la forme du globe et définitivement admis sa sphéricité. Mais à cette conception scientifique propre à la renaissance se mêlait une conception allégorique propre au moyen-âge. Pour Nicolas de Cues, à la surface de la sphère, le centre est nulle part et partout, Dieu se reflète en toute chose.

– Dans la mystique de Nicolas de Cues, voir Dieu équivaut à tout voir comme identique à Dieu et à voir Dieu comme semblable à tout, explique l’historien Denis Crouzet.

Colomb s’appropria cette doctrine. Partir explorer le monde inconnu, c’était partir à la rencontre de Dieu. C’est ainsi que, fin décembre 1476, il reprit sa place à bord des deux galères qui avaient fuit vers Cadix, secondées par d’autres navires génois, et poursuivit son voyage jusqu’en Angleterre, sans doute jusqu’en Irlande et même en Islande. C’est peut-être là que son destin se joua et qu’il envisagea pour la première fois son grand voyage. Avait-t-il lu Aristote ou Fernão Martíns lui en avait-t-il parlé ? En tous cas, il savait que le philosophe athénien avait écrit :

– Les gens qui soupçonnent que la région des colonnes d’Héraclès touche à celle des Indes et que, de la sorte, il n’y a qu’une seule mer, ne semblent pas nourrir des conceptions trop incroyables. Comme témoignage à l’appui de leurs dires, ils citent encore les éléphants dont l’espèce se retrouve en chacune de ces deux régions extrêmes : à leur avis, les extrémités doivent à leur contact cette commune caractéristique.

Cette citation ne manqua sans doute pas de revenir à l’esprit de Colomb quand il visita l’Irlande ou l’Islande. Là, on lui aurait raconté qu’un homme et une femme avaient été retrouvés morts dans deux kayaks attachés l’un à l’autre et venus s’échouer sur une grève orientée à l’ouest. Cet homme et cette femme ne présentaient pas des facies connus. Ils avaient les yeux bridés comme les Chinois que Marco Polo avait rencontrés.

De retour à Lisbonne au début de 1478, Colomb discuta de cette histoire avec Fernäo Martíns qui lui parla alors de son ami l’humaniste florentin Paolo dal Pozzo, dit Toscanelli. Ils s’étaient rencontrés lors du concile de Florence. Toscanelli avait depuis déduit que les Indes étaient plus proches par l’ouest que par l’est. Il avait estimé cette distance à 6 500 milles nautiques de Lisbonne, soit 9 600 kilomètres. Il avait indiqué que l’île de Çypango, c’est-à-dire le Japon, se trouvait encore plus près, si on cherchait à l’atteindre par une route plus au sud.

Fernão Martíns possédait une carte tracée par Toscanelli où on voyait que les Indes, telles que les avaient décrites Marco Polo, faisaient face à l’Europe. L’idée du voyage à travers la mer ténébreuse était en train de germer dans l’esprit de Colomb. Le monde s’écroulait peut-être mais un autre monde attendait que les chrétiens le découvrent et convertissent à leur Dieu les peuples jusqu’alors hors de portée.

Christophe Colomb embarqua sur des navires portugais et explora les côtes africaines jusqu’au golfe de Guinée, visita les Canaries, les Açores, Madères où il découvrit là aussi des signes d’une terre plus à l’ouest. Des oiseaux migrateurs arrivaient parfois de cette direction. Lors des tempêtes des sapins s’échouaient sur les plages même si aucun sapin ne poussait dans la région.

Colomb échangea quelques lettres avec Toscanelli qui lui répondit :

– J’ai la certitude que lorsque ce voyage aura été accomplit, il en résultera pour nos contrées une grande abondance de richesses, notamment en épices et en métaux précieux, écrivit Toscanelli à Colomb qui était en train de se forger une image de plus en plus précise du globe terrestre.

Colomb établit alors sa propre carte. Il s’appuya sur les calculs effectués au ixe siècle par Al-Farghani. Cet astronome arabe, dit l’Alfragan dans l’encyclopédie de Diderot, avait estimé que, au niveau de l’équateur, chacun des 360 degrés de la circonférence valait un peu moins de 57 milles. La terre mesurait donc 20 400 milles. C’est à ce moment que Colomb commit une erreur monumentale. Alfragan travaillait en milles arabes de 1 973,5 mètres, Colomb travaillait en milles romains de 1 481 mètres. La terre pour lui mesurait 30 000 kilomètres, 10 000 de moins que pour Alfragan !

Une fois les dimensions de l’ensemble définies, il restait à disposer le continent euro-asiatique sur le globe. À la suite des autres cartographes génois, Colomb estima que le continent s’étendait sur 225 degrés de longitude, valeur exagérée par rapport au 160 degrés réels. Il l’augmenta d’ailleurs de 30 degrés cette valeur pour prendre en compte le décalage vers le large de l’île de Çypango. Colomb avait réduit la circonférence terrestre et démesurément augmenté celle de l’Europe et de l’Asie. La mer ténébreuse se rétrécit comme peau de chagrin, apparaissant à peine plus large que la Méditerranée prise dans son grand axe.

Colomb se sentait maintenant habité d’une mission quasi divine. Il avait le devoir de porter à la connaissance de l’Occident la réalité du monde. Il s’en était fait une image fausse mais il avait la certitude absolue qu’il avait raison. Il lui fallait partir, quitte à ne pas revenir, pour prouver qu’un autre monde était possible, que les Chrétiens pouvaient en posséder la totalité, accomplissant en quelque sorte le dessein de Dieu tout en s’enrichissant.

Colomb n’était pas encore un savant des lumières sous l’influence de Descartes. Il croyait aux textes sacrés qui prétendaient que l’eau couvrait seulement un septième de la terre. Sa carte se devait de rejoindre l’imaginaire et de le renforcer. Colomb n’allait pas risquer sa vie juste parce que sa raison le justifiait mais parce qu’il avait la foi. Le nouveau monde était plus à créer qu’à découvrir.

Mais Colomb serait-il parti sans carte ? Non. Elle matérialisait son intuition. Donnait quelques repères. Comment partir, comment revenir. Surtout elle demandait à être complétée. Elle fixait en quelque sorte ce qui serait possible ou impossible, imposait les règles du jeu. On pouvait naviguer dans une direction plutôt que dans une autre. Surtout, on pouvait partir aux antipodes de l’Occident parce qu’on ne partait pas tout à fait vers l’inconnu.

La carte rend possible le voyage aller et retour. Elle ne condamne pas le crapaud fou à une errance solitaire. Il peut regagner le monde connu et témoigner de ses découvertes. Il peut raconter, décrire, situer, insuffler à d’autres l’envie de partir à leur tour, communiquer sa folie. Sans carte, il n’est pas pris au sérieux, son aventure ne crée pas l’histoire, elle a même tendance à échapper aux historiens. Ainsi, bien avant Christophe Colomb, des crapauds fous partirent à travers la mer ténébreuse et accostèrent en Amérique.

En 1933, dans la vallée de Toluca non loin de Mexico, les archéologues excavèrent une tombe datant d’avant l’invasion espagnole. Ils y découvrirent une minuscule terre-cuite représentant la tête d’un homme barbu. Son style, étranger à celui des civilisations précolombiennes, rappelle celui de statuettes identiques produites par les artisans romains sous le règne de Septime Sévère. Une datation par thermoluminescence indiqua que la tête avait été cuite en l’an 200. Hypothèse : une galère romaine, peut-être emportée par une tempête, aurait traversé l’Atlantique.

En 499, vingt ans après la chute de Rome, le moine taoïste Heishui appareilla depuis la Chine en direction de l’est et découvrit une terre qu’il baptisa Fusang. Déjà Amérique ou simplement l’île de Sakhaline ? Nul ne le sait et ainsi naquit en Asie la légende d’un autre pays plus à l’est. En 990, l’Islandais Leif Ericsson aborda les côtes du Labrador. Faute d’une carte, faute d’une représentation du monde adéquate, lui aussi ne songea pas qu’il avait abordé un nouveau monde. De même les Polynésiens, lors de leur migration d’île en île aurait peu à peu traversé le Pacifique pour finir par toucher les côtes chiliennes.

Au xive siècle, cent avant avant Colomb, l’amiral eunuque Zheng He explora les côtes de l’Inde, Ceylan, Zanzibar et Madagascar. Il franchit éventuellement le cap de Bonne-Espérance et navigua jusqu’en Amérique du Sud. Ce voyage n’eut pas plus de suite que les précédents. Rien ne poussait les Chinois à étendre leur territoire déjà immense et surtout ils croyaient encore que le monde était plat.

Les histoires ne manquent pas pour nous indiquer que des crapauds fous découvrirent l’Amérique avant Christophe Colomb mais il fut le premier à le faire avec une carte qui, bien que fausse, lui permit non seulement de revenir mais de crédibiliser sa découverte. Grâce à la carte, son voyage s’inscrivit dans l’histoire, devint prétexte à d’autres voyages. Une sorte d’accumulation constructive s’accomplit, les actes de chacun des crapauds fous qui le suivirent se renforcèrent, se consolidèrent pour le pire et le meilleur. Quand on quitte le monde connu pour un autre monde sans en posséder une carte, on s’en va se perdre. Quand on part avec la carte, on s’en va inventer une nouvelle civilisation.

Sans la carte, les crapauds fous imitent ceux qui ont découvert l’Amérique avant Christophe Colomb. Ils ne participent pas à un processus cumulatif. Ils ne construisent pas grain à grain un même tas de sable. Ils se dispersent et leurs actes courageux se noient dans le bruit de l’ancien monde. Sans la carte, tout voyage est voué à l’échec. Entre le théorique et l’action, il y a la carte. Elle rend possible le passage de l’une à l’autre. Christophe Colomb l’avait compris au point de façonner une carte à la mesure de son ambition.

On peut d’ailleurs se demander s’il serait parti vers le nouveau monde s’il n’avait pas commis une erreur monumentale. Sans intervertir les milles romains et arabes, sans exagérer la taille de l’Europe et de l’Asie, Colomb aurait dû affronter un océan de plus de 20 000 kilomètres. Aucun marin ne s’y serait risqué, d’autant plus que, en 1488, le Portugais Bartolomé Díaz avait réussit à franchir le cap de Bonne espérance, prouvant qu’il existe une route de contournement de l’Afrique pour atteindre l’Inde.

On peut même se demander si l’erreur de Colomb ne résulte pas de la volonté inconsciente d’oblitérer la réalité pour rendre possible l’aventure. Il disposait de tous les éléments pour établir une carte d’une grande précision. Il avait étudié les textes d’Alfragan qui, lui-même, avait travaillé à partir de La Géographie de Claude Ptolémée. Cette géographie, écrite au iie siècle, comportait une erreur grossière que n’avait pas manqué de corriger Alfragan. Ptolémée avait indiqué une circonférence terrestre de 180 000 stades, soit environ 33 000 kilomètres.

Pourquoi Christophe Colomb évita-t-il de se fier à Ptolémée, auquel ses contemporains faisaient plutôt confiance, pour au final aboutir à une mesure encore plus fausse ? Peut-être se détourna-t-il de Ptolémée parce que ce dernier avait évalué le monde habité, des îles Canaries à la Chine, large de 180 degrés. Cette étendue relativement réduite impliquait un océan trop immense pour être navigué. Elle ne pouvait pas satisfaire le désir inconscient de Colomb.

Ce qui est encore plus étrange c’est que longtemps avant Ptolémée, au iiie siècle avant Jésus-Christ en Alexandrie, Ératosthène avait lui aussi écrit une géographie. Suivant une méthode d’une rigueur implacable, il avait estimé la circonférence terrestre à 250 000 stades alexandrins, soit environ 42 000 kilomètres. De même, il avait estimé l’étendue du monde habité à 180 degrés. Il était donc évident, dès cette époque, que la distance entre l’ouest et l’est était immense et d’une certaine façon infranchissable.

Contemporain d’Archimède, Ératosthène vécut l’âge d’or de la science grecque. Pour lui, le monde plat et minuscule dans lequel vivaient mentalement tous ses contemporains devint soudain sphérique et surtout immense. Il aurait construit une mappemonde où les terres habitées ne représentaient tout au plus qu’un quart de la surface. Il aurait discuté de la possibilité d’autres continents au milieu de l’océan. D’une certaine façon, il ne restait qu’à explorer cet inconnu. Mais les Grecs, pas plus que les Romains, les premiers Chrétiens ou les Arabes, ne s’y hasardèrent. Il fallut attendre l’erreur de Christophe Colomb pour oser l’impensable.

Influencé par Nicolas de Cues, Colomb attachait plus d’importance aux prophéties qu’aux connaissances objectives. Pour lui, connaître la surface du globe revenait à connaître les visages de Dieu et préparait l’homme à vivre une nouvelle époque. Quelle aurait été sa surprise de survoler la terre et les mers depuis l’écran d’un ordinateur, et de constater qu’au fond nous attendons toujours et encore une révolution imminente.

Le rôle joué par l’irrationnel dans la découverte de Christophe Colomb nous prouve que la précision seule, que la connaissance seule, ne suffisent pas à nous faire passer d’une époque de l’humanité à une autre. Si tel était le cas, les Alexandrins du iiie siècle seraient partis explorer l’inconnu. S’ils ne l’ont pas fait, c’est parce que rien ne les poussait à se dépasser. Ils étaient les derniers enfants d’une vieille civilisation qui mourrait peu à peu.

L’humanité a dû attendre près de deux millénaires entre la découverte théorique d’Ératosthène et le voyage quasi mystique de Christophe Colomb. D’une certaine façon, les Grecs succombèrent d’avoir trop attendu. Ils ne surent pas exploiter la modernité qu’Ératosthène leur révélait. Ils avaient la carte du nouveau monde mais il leur manquait les trois autres critères qui caractérisent les crapauds fous : la folie, la contrainte et la chance.

Peut-être qu’en refusant la folie, qu’en s’enfermant dans leurs traditions, les Grecs se suicidèrent. Les biologistes ont découvert que les organismes ne pouvaient qu’évoluer. Quand on a voulu faire régresser le patrimoine génétique d’une mouche drosophile, en altérant leur environnement, on a constaté que c’était impossible, comme si la vie se tendait en avant. Une espèce évolue, tout au moins se maintient à un état d’équilibre, ou disparaît. Non pas que la vie possède une direction prédéterminée mais plutôt comme si, par sa logique interne, elle avait le devoir d’explorer de nouvelles combinaisons. Nous aussi ne sommes sans doute pas faits pour la stagnation. Nous ne pouvons pas refuser les portes qui s’ouvrent à nous. Nous devons laisser s’exprimer le crapaud fou qui est en nous.

Depuis Christophe Colomb, nous n’avons cessé de perfectionner nos cartes géographiques. Nous avons fini par circonscrire la surface du globe. Nous avons mêmes cartographié la lune et mars mais ces cartes ne guident pas encore les crapauds fous faute d’une technologie adéquate. C’est dans une autre direction, non spatiale mais structurelle, que nous sommes devenus des topographes de plus en plus habiles.

Nous avons découvert que nos sociétés elles-mêmes pouvaient être cartographiées. Nous pouvions relever les interactions entre les hommes, les contraindre, les diriger et aboutir à des cartes sociales tout aussi vitales que les représentations géographiques. Elles se sont souvent ancrées en nous au point que nous oublions qu’elles ne sont que des cartes et en aucune manière la réalité. Nous ne songeons pas à les remettre en cause alors qu’elles façonnent nos vies. C’est à ce stade qu’entrent en jeu les crapauds fous. Ils comprennent plus ou moins intuitivement une théorie formulée à l’intention des empereurs romains par Strabon :

– La géographie tout entière est orientée vers la pratique du gouvernement, écrivit-il. Il serait plus facile de contrôler un pays si l’on connaissait ses dimensions, sa situation relative, les particularités originales de son climat et de sa nature.

La carte est un outil de pouvoir, un pouvoir sur l’espace, sur les hommes, sur nous-même. Avec des cartes géographiques plus précises, nous avons facilité nos voyages. Avec des cartes sociales plus précises, nous faciliteront peut-être la politique, c’est-à-dire l’art de vivre ensemble et de gérer la cité. Ces cartes nous aideront peut-être à résoudre les crises auxquelles nous nous confrontons, qu’elles soient globales ou individuelles.

PS : Encore un texte écrit en vu d’un livre abandonné en route, ma spécialité depuis quelque temps. Il devait suivre l’introduction sur les crapauds fous.

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7 commentaires à “L’erreur de Christophe Colomb”

  1. gravatar.comUnivers ip:1 a écrit :

    Encore un petit effort et cette tentative ( http://www.youtube.com/homeprojectfr) finira par enfin correspondre au point de vue que nous avions développé il y a peu ici :
    http://blog.tcrouzet.com/2007/11/05/facebook-et-la-politique/#comment-47765

  2. gravatar.comHenri A ip:2 a écrit :

    “Le rôle joué par l’irrationnel dans la découverte de Christophe Colomb nous prouve que la précision seule, que la connaissance seule, ne suffisent pas à nous faire passer d’une époque de l’humanité à une autre.”
    J’espère que cela n’a aucun rapport avec la “précision” que je préconise à longueur de journées ? Précision maximale à posteriori et jamais à priori.

  3. gravatar.comPaul de Montreal ip:3 a écrit :

    Allez, allons y dans les analogies de haute voltige.
    Oui, une bonne carte est un très précieux guide (comme un business plan) et j’imagine que FaceBook vaut 10G$ en capitalisation boursière pour cette cartographie des liens sociaux et Google plus de 100G$ pour la cartographie des sites internet.

    Sauf que sans un bon bateau et équipage capable de faire la traversée elle devient presque inutile. Colomb a faillit périr corps et âmes avec sa belle carte. Que l’histoire occidentale ai retenu ce navigateur plutôt qu’un des ses possibles prédécesseurs romains, chinois ou viking n’a pas si grande importance.

    L’histoire des découvertes raconté en Europe est parfois tronquée. Il faut un “vainqueur”, une star et parfois on oublie d’autres civilisations comme les chinois qui ont découvert par ex. la poudre à canon bien avant l’Europe. Je pense que cette histoire là a participé à une certaine fierté européenne. L’histoire des vainqueurs est à dissociée de l’histoire “réelle”. Elles peuvent se recouper mais ce n’est pas une obligation. Si elle s’en écarte trop ça devient une légende ou une propagande.

  4. gravatar.comPaul de Montreal ip:4 a écrit :

    L’explorateur génois, Cristoforo Colombo, ne semble pas beaucoup passionner les foules. Je trouve personnellement ce texte plus intéressant et inspirant que les 10 commandements.

  5. gravatar.comErrant ip:5 a écrit :

    “ne semble pas beaucoup passionner les foules”

    Quand on fait de la polémique, on nous accuse de saboter les débats et d’être un troll,

    mais quand on ne fait pas de polémique, personne commente et tout le monde se fout du sujet.

    On attendait ici les commentaires de fond d’Iza, puisque le sujet n’avait pas été saboté par un vilain troll, elle pouvait s’exprimer “en terrain digne”.

  6. gravatar.comPaul de Montreal ip:6 a écrit :

    @Errant,
    Je débarque apres 3 mois d’abscence alors j’ignore que represente ce “on”.

    Entre être passioné et s’en foutre, il y a certainement toute une gamme de sentiment.

    Je sais ce que c’est d’être traité de “Troll”. J’ai justement reçu mon baptême pas plus tard qu’hier sur Centpapiers, un site de “journalisme citoyen” québécois. Si je passe pour un troll alors nous sommes probablement tous des trolls ici :lol: à part Iza bien sur.

  7. gravatar.comespérance ip:7 a écrit :

    Bonjour Thierry,

    Dommage que tu n’as pas continué l’histoire de Christophe Colomb. Ce texte est remarquable d’intelligences pour décrire l’intuition de Christophe Colomb pour partir vers le Nouveau Monde. Tu démontres également l’importance de la géographie qui se décline pas seulement pour établir des cartes, mais aussi à envisager des stratégies d’avenir pour notre monde sur la base de calculs (et de statistiques).

    Il serait bien que tu puisses après avoir terminé la vie d’Eratosthène pour écrire celle de Christophe Colomb. Il faut dire que tu es davantage biographe qu’écrivain de science-fiction. Tu es plus à l’aise lorsqu’il y a un fil conducteur comme la trame d’une vie pour imaginer ce qui a bien pu se passer dans la tête
    de tes héros…

    Tu arrives toujours à dénicher une information inconnue du grand public comme le premier ordinateur analogique connu (mécanisme de l’antiquité) pour nous épater par tes connaissances… Aussi nous te remercions pour tes
    articles de fond.

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