Dans Du lisible au visible, texte malheureusement épuisé, Ivan Illich évoque une révolution du livre survenue autour de 1150. Grâce à une douzaine de techniques (amélioration de la ponctuation, retraits, insertion de titres et de rubriques, division en chapitres, index des matières classées dans l’ordre alphabétiques…), le livre devient lisible et la culture de la lecture commence, trois siècles avant l’invention de l’imprimerie.
Cette collection de techniques et d’usages a permis d’imaginer le « texte » comme quelque chose d’extrinsèque à la réalité physique de la page.
Nous avons là les prémisses de XML, du balisage minimal pour donner à un texte toute sa force.
Mais la réflexion de toute une vie de lectures m’incline à penser que mes efforts pour permettre à l’un des vieux maîtres chrétiens de me prendre par la main pour un pèlerinage à travers la page m’ont, au mieux, engagé dans une lectio spiritualis aussi textuelle que la lectio scholastica pratiquée non au prie-Dieu mais devant un bureau.
Illich attire l’attention vers deux formes de lecture. La lectio spiritualis ou lecture livresque : continue, profonde, intense, linéaire, à accès séquentiel, du début à la fin (quand je lis au lit, dans mon hamac, au bord de la mer ou en garrigue). La lectio scholastica : pratique, rapide, avec accès direct à l’information recherchée (quand je lis au bureau, devant mon ordinateur où défilent en continu les fils de conversations). Pour Illich, depuis le XIIe siècle, les technologies d’accès direct n’on fait que se perfectionner (et continuent de le faire avec l’informatique). Illich craignait toutefois que, sous l’influence des ordinateurs, la lectio scholastica devienne la norme et nous détourne définitivement de la lecture livresque, cette lecture au temps long, qui n’aurait été qu’une étape historique.
Dans le texte de 2006, Le livre n’est pas condamné et donc la bibliothèque n’est pas morte, où j’ai trouvé la piste Illich, Michel Roland-Guill est moins pessimiste :
Il est remarquable qu’à partir du moment où la lecture monastique cesse d’être le modèle dominant de la lecture “légitime”, la forme roman s’impose progressivement dans le domaine de la littérature laïque en langue vernaculaire. Le roman est devenu le lieu de cette expérience, de ce voyage spirituel suivi et initiant qui était le sens de la lecture monastique.
Quand je lis sur Internet, presque toujours, je suis en mode scholastica. Mais quand je lis sur mon eReader, je suis en mode spiritualis. L’électronique ne tue pas la lecture livresque, au contraire elle va peut-être fusionner avec la scholastica, nous permettant de basculer d’un mode à l’autre au gré de nos humeurs. Ce serait d’ailleurs logique dans la perspective des flux. Et comme Illich nous pouvons mêmes rêver de nouveaux lieux de lecture :
Avec Georges Steiner, je rêve qu’en-dehors du système éducatif qui assume aujourd’hui des fonctions totalement différentes il puisse exister quelque chose comme des maisons de lecture, proches de la yeshiva juive, de la medersa islamique ou du monastère, où ceux qui découvrent en eux-mêmes la passion d’une vie centrée sur la lecture pourraient trouver le conseil nécessaire, le silence et la complicité d’un compagnonnage discipliné, nécessaires à une longue initiation dans l’une ou l’autre des nombreuses « spiritualités » ou styles de célébration du livre.
Et si la lecture livresque était une façon de vivre une expérience spirituelle ? L’humanité ne s’est-elle pas détournée de Dieu en se tournant vers les romans et les héros romanesques ?









7 September 2009 @ 12:28
Il faut signaler le cas des audiobooks.
Les audiobooks redonnent accès au temps long et continu de la lecture, sans possibilité d’accès direct à une information précise, sans indexation, …
Longtemps dénigrés comme reservés à ceux qui ne savent pas lire, ils ont acquis leur noblesse avec de grands comédiens investissant les textes.
Notamment:
l’intégrale de la recherche du temps perdu, lue par Dussolier, Wilson, Podalydès… (111 CD !)
l’intégrale du voyage au bout de la nuit, lue par Podalydès, (16 CD)
etc.
L’audiobook ramène la lecture “en mode spiritualis”.
C’est aussi le retour à l’origine du récit : l’histoire racontée à l’enfant, le monde magique des contes, Shéhérazade sauvant sa vie par le récit…
7 September 2009 @ 15:21
Oui. Ces 2 modes de lecture se sont déjà rencontré et, à mon avis, sont en train de fusionner avec le numérique. Tant et si bien qu’on ne sait plus ce que lire veut dire : http://www.internetactu.net/2009/04/29/le-papier-contre-l%E2%80%99electronique-44-qu%E2%80%99est-ce-que-lire/
7 September 2009 @ 17:04
[...] This post was mentioned on Twitter by cjacomino and Michel Roland-Guill. cjacomino said: Lecture et spiritualité. A ne pas manquer: http://bit.ly/3j10KN [...]
8 September 2009 @ 14:55
Quelque soit le format et l’époque, dans la lecture livresque, il y aura une minorité qui fera l’effort de lire correctement et une majorité qui lira de travers ( lecteurs mega éduqués et entrainés y compris ).
14 September 2009 @ 1:47
Quel plaisir de lire le nom d’Ivan Illich.
Je garde toujours en mémoire le passage de Vernacular Values qui a pour sujet la grammaire d’Elio Antonio de Nebrija.
[Vernacular Values Part 2: The War Against Subsistence Nebrija Engineers The Artifact: August 18, 1492 - http://u.nu/75383 ]
7 September 2009 @ 16:59
Quand je lis sur Internet (…) je suis en mode scholastica. (…) sur mon eReader, je suis en mode spiritualis. http://bit.ly/IvrP9
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7 September 2009 @ 17:05
Lecture et spiritualité. A ne pas manquer: http://bit.ly/3j10KN
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7 September 2009 @ 17:13
RT @cjacomino Lecture et spiritualité. A ne pas manquer: http://bit.ly/3j10KN
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7 September 2009 @ 17:23
RT @cjacomino Lecture et spiritualité (Thierry Crouzet) A ne pas manquer: http://bit.ly/3j10KN #lecture
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7 September 2009 @ 22:33
RT @cjacomino http://bit.ly/3j10KN Lectio spiritualis vs Lectio scholastic my university memorabilia
nothing is incompatible
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9 September 2009 @ 11:34
Liked “Lectio spiritualis vs lectio scholastic http://bit.ly/1Ec00o Un post spirituel après un post sur le Modem
” http://ff.im/7L1NN
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9 September 2009 @ 13:00
Tout à fait d’accord (notamment pour ce qui est de l’impact de l’une et l’autre lecture), mais je me demande si cela est bien valable pour ceux qui ont appris la lecture “avant”.
Je ne suis pas sûre que cela s’adapte autant pour les plus jeunes et que le temps leur soit donné pour apprendre le goût de la lecture (ce fameux apprentissage). Existe-il de vraies études (pas sondages!) permettant de juger de l’impact de la révolution technologique sur les plus jeunes dans ce domaine ? Je vois de plus en plus rarement de jeunes avec un livre ou même un magazine dans le métro ou ailleurs, par exemple.
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9 September 2009 @ 13:10
Je suis du même avis, c’est ce que que j’explique dans le premier chapitre de Into the flux. Voir le monde blanc, noir, est toujours réducteur. Nous inventons de nouvelles façons de lire, et c’est bon…
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9 September 2009 @ 14:28
pfft, on s’est adaptés à la télé, à la BD, aux mangas, et on s’adaptera encore à d’autres façons de lire.
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9 September 2009 @ 19:50
Je pense qu’il y a toujours eu ces deux modes de lecture. Je crois aussi que dès qu’on parle de monopole pour des pratiques, on se trompe. D’autant que le principe même du codex est de pouvoir s’ouvrir en un geste à n’importe quelle page.. comme le rappelle très justement F Kaplan dans le billet suivant.
La vraie question est ailleurs. J’imagine que je fais partie des Cassandres de l’attention
, mais il faut rappeler qu’un bonne partie de l’économie du Web est fondée sur sa captation.
Autrement dit, Assouline a raison de dénoncer l’idée d’un monopole de la profondeur pour le livre, mais il a tort de ne pas admettre, par exemple, que le modèle de la presse s’inscrit dans un autre tempo qui vise par surcroit à capter l’attention du lecteur pour l’orienter sur les annonceurs. Et c’est évidemment encore plus sophistiqué dans le cas du Web. Même si, bien entendu, on peut aussi lire de façon approfondie ces médias.
Sans doute chacun est libre d’y résister, il n’empêche que le dispositif est construit pour l’orienter au profit de messages intéressés, et que, même si nous en sommes conscient, cela marche. Ce n’est pas le cas du dispositif du livre.
Alors la question première se repose : si le dispositif qui fragmente le plus l’attention devient dominant, en temps comme en légitimité, les générations qui y seront soumis auront moins l’occasion ou l’habitude de s’adonner à la lecture profonde.
Pour le dire d’une troisième façon, le problème est moins technique qu’économique.
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24 September 2009 @ 22:37
Lectio spiritualis vs lectio scholastic http://bit.ly/1ckEJf
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