Thierry Crouzet

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Le livre : une contexture du flux

Chaque fois que quelqu’un vous dira « J’aime lire des livres. » répondez-lui « Moi, j’aime lire des PDF. » Vous lui montrerez peut-être qu’il dit n’importe quoi.

Un livre est une interface de lecture. Nous avons tendance à oublier que le livre n’est qu’une technologie. Dans une première version de mon prochain livre, j’avais écrit quelques lignes à ce sujet que j’ai depuis coupées parce qu’elle s’éloignaient de mon sujet central.


« Avons-nous encore besoin de parler de livre ? » se demande François Bon. Non puisque tout devient flux ! Des flux qui coulent plus au moins vite, qui parfois s’évasent en grands lacs où nous pouvons nous noyer, des flux qui se resserrent en torrents de montagne, cascadent avant de finir par se perdre dans la mer. Le livre est une contexture particulière du flux à côté d’autres contextures que nous appelons article, post, SMS, tweet…

On devrait même bannir le mot livre et parler de romans, d’essais, de poèmes, de haïkus… Le livre flux n’a plus de frontière explicite tout comme la ville qui se fond dans sa banlieue ou la montagne qui devient plaine sans qu’on puisse définir une limite stricte.

Ce n’est pas l’objet, le livre, qui fait le livre mais la nature même du flux qu’il enferme avec ses qualificatifs spécifiques, comme débit ou puissance, liés au temps qui passe. Ce n’est pas parce qu’un flux est fluide, qu’il circule vite et se métamorphose que nous devons juste le picorer en mode lecture rapide. Nous pouvons le survoler en avion, le franchir par un pont, y plonger et en ressortir immédiatement ou, au contraire, nous y baigner pendant des heures, des jours et mêmes des années comme je le fais avec la correspondance de Flaubert ou avec certains blogs.


On a discuté un peu de tout ça chez Hubert Guillaud, hier matin, puis hier soir.

Si notre époque se caractérise par l’information liquide, les textes qu’ils soient courts ou longs doivent aussi devenir liquides. Les figer sur le papier, dans un PDF ou dans tout autre format fermé reviendra à les tuer… à leur interdire le nouvel espace informationnel.

La question est de savoir comment rendre liquide un texte long. Nous avons appris avec les textes courts. Flux RSS. Annotation des pages Web. Surlignage. Commentaires. Nous disposons d’une foule d’outils qui doivent aussi être utilisables avec les textes longs.

Ce n’est pas le cas aujourd’hui. On reste enfermé dans des interfaces propriétaires qui ne nous donnent jamais accès à nos outils préférés (et c’est vrai aussi pour le papier). C’est un peu comme s’il fallait changer de stylo chaque fois qu’on change de support d’écriture. Absurde.

Pourquoi en sommes-nous là ? Parce que nous n’arrivons pas à nous mettre dans la tête qu’il faut oublier le livre (une technologie) et penser flux (information liquide).

Après avoir eu un Sony PRS-505, j’ai un 600. C’est un appareil encore catastrophique parce que ses créateurs eux aussi pensent livre, lecture déconnectée, isolée. Nous avons besoin d’un appareil de lecture confortable pour les yeux tout en ayant tous nos outils à portée de la main… Il ne faut pas confondre l’interface de lecture, le device (qui doit permettre de lire au lit comme dans un hamac, seul ou pas seul, au choix), avec l’interface logicielle, la façon d’interagir avec la matière immatérielle.

Du texte long au flux

Un blog est un texte long si on regarde ce qui a été publié sur une longue période. Je pense mon blog comme une continuité. J’imagine qu’il pourrait être relu comme un journal intime ou comme une correspondance. On est entre les deux.

Sur un blog, on publie le plus souvent sans savoir ce que l’on publiera ensuite. On publie à la vitesse de la pensée. Journal intime. Correspondance. Il m’arrive parfois d’accumuler des billets. De les travailler sur plusieurs jours mais c’est rare. Le blog reste une esquisse pour moi, souvent en amont d’un texte long.

Avec mes textes longs, je peux me battre des mois, même des années. C’est la grande différence, pas nécessairement perceptible pour le lecteur mais pour l’auteur oui. On ne peut pas écrire la même chose dans le temps réel et dans le temps du repenti.

Sur un blog, le texte devient long a posteriori. En revanche, le texte long apparaît publiquement une fois complété dans toute sa longueur. Il est long a priori. Il forme un tout, avec un début, un développement, une fin.

Dans certains cas, nous avons besoin de cette forme longue a priori. Pour mon livre sur le flux, je n’avais pas le choix par exemple. Si j’avais balancé mes premiers textes, je n’en serais pas où j’en suis aujourd’hui, j’aurais à coup sur moins approfondi. Maintenant, je pourrais déverser mes idées dans un autre ordre, les bloguer a posteriori, mais j’aurais été incapable de les mettre en place sans le travail solitaire sur le texte long.

Devons-nous voir le texte long comme une esquisse ? Ce qui était jadis le travail final ne doit-il être qu’un préambule ? J’ai du mal à le croire. Si je n’avais pas l’idée de créer un texte qui se tient, avec une cohérence dans le style, encore une fois les idées ne seraient pas venues. Un écrivain pense en écrivant. C’est mon cas en tout cas. Je suis incapable de lister mes idées puis de les mettre en forme. C’est l’écriture qui a ce pouvoir.

Tous ceux qui sont comme moi continueront d’écrire des textes longs. Ils s’efforceront de les achever et de les peaufiner. Par la suite, ils auront la liberté d’exprimer leur pensée sous d’autres formes, plus fluides. À mon sens, le texte long est l’occasion de déclencher ces autres formes. C’est ce que j’ai vécu avec Le peuple des connecteurs et Le cinquième pouvoir.

Depuis un an, avec Croisade, je pratique un genre intermédiaire entre le blog et texte long. Comme les feuilletonistes, j’ai une vague idée de l’histoire générale mais je n’ai rien écrit à l’avance. Le livre s’écoule, il est fluide… Cette méthode n’est pas toujours applicable. Proust n’aurait pas pu écrire la recherche de cette façon ou Morin sa méthode.

Comment diffuser le texte long ?

Certains disent comme avant. Ça marche très bien. Pourquoi changer ? C’est l’avis par exemple de Deladus.

Ils envoient leurs PDF sur le Net comme on les envoie aux imprimeurs et basta (oubliant que quand on publie un livre ont a de multiples occasions d’interagir avec les lecteurs… dédicaces, journalistes, conférences).

Les diffuseurs de PDF estiment le nombre de download, donnée techniquement sans guère de signification avec tous les bots qui rodent, à moins de se fier peut-être à un outil pointilleux comme Google Analytics. Et ils croient que ce chiffre peut être comparé au nombre de ventes dans le circuit traditionnel.

Un livre vendu à 1 000 exemplaires en librairie serait-il distribué à 1 000 exemplaires s’il était gratuit ? Non. Le fait de devoir débourser indique un intérêt qui dépasse la simple curiosité étanchée par un clic. Pour cette seule raison, nous ne pouvons pas nous contenter de balancer nos textes dans le vide intersidéral.

J’ai par ailleurs exprimé pourquoi j’attachais de l’importance à l’interactivité comme force créative. En tant qu’auteur, j’avoue que j’ai du mal à m’en passer, que c’est une nouvelle dimension que nous explorons et qui forcément oriente nos productions dans des directions que nous sommes les premiers à pouvoir explorer.

Dès que de nouveaux pigments sont apparus, des nouvelles peintures ont été disponibles, les peintres les ont exploitées. Je ne vois pas pourquoi nous autres écrivains nous ne ferions pas pareil. L’outil a toujours influencé l’art. Il n’y a pas d’art sans outil (certains étant embedded bien sûr). L’interactivité est notre nouvel outil, pour le meilleur et pour le pire.

Dedalus écrit « le lecteur a un droit imprescriptible au silence et à l’anonymat. » Personne ne remet en question ce droit mais l’auteur, lui, peut vouloir une autre relation avec ses lecteurs et certains d’entre eux peuvent avoir envie d’une autre relation. D’une cocréation.

C’est mon cas. J’écris pour créer des liens. Non pas seulement pour me faire du bien. J’imagine faire aussi du bien au lecteur. Et j’estime normal qu’il puisse avoir l’occasion de se manifester. D’interagir avec moi et avec les autres lecteurs. C’est ainsi que nous nous spiritualiserons, que nous nous détournerons de plus en plus du domaine matériel pour mener une vie riche en rencontres. Lire a longtemps été un acte consumériste, lié à l’objet livre. Nous devons dépasser ce stade.

Pour le feuilleton style Croisade, l’interaction se produit au lancement de l’histoire, les premières semaines, quand les choses sont imprécises… après elle n’est plus nécessaire, le lecteur est embarqué ou il a déserté. Mais le roman n’est qu’une forme d’écriture. Avec un essai, on a besoin de l’intelligence collective à tout moment, du début à la fin, l’interactivité est une nécessité. Et même dans un roman, je trouve dommage le silence du lecteur. J’aurais envie qu’il habite le texte d’une autre façon.

Fluidifier les textes longs

L’interaction ne peut survenir que s’il y a fluidité, passage du solide au liquide. Comment les auteurs à la recherche de l’interactivité peuvent-ils rendre liquide un texte long ?

Après la publication, nous devons offrir toutes les possibilités développées pour les textes courts. Faciliter l’annotation à tous les niveaux du texte pour créer des débats locaux. C’est une façon automatique de découper les textes longs en textes courts.

Est-ce suffisant ? Sans une communauté motivée et passionnée, il ne se passera rien. Nous aurons juste découvert une façon de lire plus agréable et plus complète que sur le papier.

Quand je lis un roman, je n’ai pas envie d’annoter chaque paragraphe. C’est bien d’avoir ces options, c’est une potentialité, pas une nécessité.

Une autre stratégie consiste peut-être à simuler la fluidité. Il ne s’agit plus de déverser un texte de but en blanc mais de lui donner vie, de tenir compte de ce qui se passe dans les paragraphes déjà publiés avant de publier les suivants. C’est ce que nous faisons dans un blog. Les commentaires influencent la suite.

Le texte long initial ne doit pas être sacré mais ouvert. Sinon il ne s’agit que d’un découpage en feuilletons, un simulacre de fluidité. À ce jour, je ne vois pas d’autres possibilités que de désacraliser le texte long initial. Avec mon manuscrit sur le flux, j’ai envie d’explorer cette piste.