Le Flux n’est pas une métaphore

Depuis que j’écris sur ce blog, des lec­teurs me ren­voient à Sokal et Bric­mont, me pré­ve­nant des dan­gers des ana­lo­gies, des trans­po­si­tions d’une science à l’autre. J’ai lu Impos­tures Intel­lec­tuelles à sa sor­tie en 1997, j’ai assisté à cette époque aux confé­rences de Bric­mont à Jus­sieu. J’ai même dis­cuté avec lui, tant son texte m’avait mar­qué (et m’avait fait plai­sir en démon­trant l’imposture d’une par­tie de notre intel­li­gent­sia franchouillarde).

Ma démarche aujourd’hui est dif­fé­rente. Quand je découvre une ana­lo­gie, je la com­mu­nique dans l’idée qu’elle pourra pro­vo­quer « un quelque chose » chez cer­tains lec­teurs, pas dans le but d’énoncer une vérité. La vérité m’intéresse peu, je n’y crois même pas. Je m’intéresse à ce qui peut m’aider à vivre, peut-être en aider d’autres. Je ne suis pas dans le quan­ti­ta­tif mais dans le qualitatif.

Main­te­nant il ne faut pas confondre la façon d’arriver à une idée, qui peut suivre un rai­son­ne­ment ana­lo­gique, de l’idée elle-même qui au final peut être débar­ras­sée de l’analogie qui a servi à la construire. Je suis peu à peu ce che­min avec mon hypo­thèse selon laquelle l’information peut occu­per plu­sieurs états, hypo­thèse qui tra­verse ma réflexion sur le Flux.

Je l’ai ini­tia­le­ment intro­duite comme une méta­phore avant de lais­ser entendre qu’il y avait sans doute un moyen for­mel de sor­tir de la méta­phore.

Je viens de publier une bêta 3.0 de L’alternative nomade où, dans le cha­pitre 11, je reviens sur cette idée des trois états, avan­çant quelques argu­ments nou­veaux que je vou­drais pro­lon­ger ici.

Pour se sor­tir de la méta­phore, je pars de la défi­ni­tion de l’information au sens de Shan­non (sinon on bas­cule dans le qua­li­ta­tif uni­que­ment). Par exemple, on peut évaluer l’évolution de la quan­tité de bits sto­ckés par l’humanité au cours du temps. Avant l’écriture, quelques hommes entraî­nés mémo­ri­saient d’immenses chants. Avec l’écrit, on ajoute des pos­si­bi­li­tés (exter­na­li­sa­tion de la mémoire dont parle Michel Serre). L’imprimerie puis le Web pro­longent cette his­toire. De nom­breuses études montrent que cette courbe est sans doute exponentielle.

Une autre don­née me semble plus inté­res­sante pour par­ler du Flux, c’est la quan­tité d’information en mou­ve­ment, autre­ment dit le débit ou le tra­fic. On peut l’évaluer comme le nombre de bits qui cir­culent sur la dis­tance par­cou­rue au cours d’une année par exemple (dis­tance pou­vant être esti­mée dans un espace topo­lo­gique, un réseau par exemple). Là encore on obtient en toute pro­ba­bi­lité une courbe expo­nen­tielle avec les mêmes points d’inflexion que ceux pour la quan­tité d’information.

À par­tir du tra­fic, on peut se poser la ques­tion de la dis­con­ti­nuité ou de la conti­nuité tem­po­relle du Flux (Flux qui pour moi existe depuis que les hommes ont com­mencé à lier des infor­ma­tions entre elles…). Selon moi, il y a conti­nuité du Flux à par­tir du moment où une cer­taine quan­tité de bits est sans cesse en cir­cu­la­tion. On pour­rait dire de même d’un orga­nisme qu’il est vivant lorsqu’un cer­tains nombre de molé­cules cir­culent en lui.

Par exemple, chez les anciens Grecs, quand les phi­lo­sophes dor­maient, le Flux dor­mait pra­ti­que­ment. Il n’y avait presque plus d’échange de bits. Le Flux était dis­con­tinu. Le Flux res­sem­ble­rait à un moteur qui a com­mencé par tous­so­ter, puis par tour­ner de temps à temps, avant de tour­ner sans cesse en pre­nant sans cesse plus de vitesse.

La conti­nuité du Flux peut être regar­dée comme une pro­priété objec­tive du Flux. Je peux être ou ne pas être dans le Flux et le voir comme dis­con­tinu alors qu’il est continu. De même, un his­to­rien qui regarde de loin le Flux, celui qui exis­tait au XIVe pare exemple, peut le voir continu alors qu’il ne l’est pas. Exac­te­ment comme quand on regarde de loin une ligne poin­tillée (ce qui revient à com­pres­ser l’espace et à rap­pro­cher les points). J’estime qu’on peut par­ler de la conti­nuité contem­po­raine du Flux sans trop avoir besoin de par­ler de l’observateur.

La conti­nuité du Flux n’est pas méta­pho­rique pas plus que n’est méta­pho­rique la conti­nuité d’un méta­bo­lisme. Mais, comme pour un méta­bo­lisme, la conti­nuité est insuf­fi­sante pour carac­té­ri­ser le Flux. Pour un orga­nisme, la fer­me­ture, l’autopoïèse, le cycle éner­gé­tique… doivent être pris en compte.

Quan­tité d’information et débit d’information peuvent aider à par­ler du Flux sans pour autant le cir­cons­crire avec pré­ci­sion. J’ai alors repensé aux trois états gazeux, liquide et solide. Pour les corps phy­siques, ces états dépendent de la nature des liens qui lient les molé­cules, ce qui revient à par­ler de den­sité ou de structure.

Dans un gaz, peu de liai­sons entre les molé­cules. Dans un liquide, des liai­sons mal­léables. Dans un solide, des liai­sons étroites et solides. Je ne peux m’empêcher de pen­ser aux liai­sons entre les infor­ma­tions. Lâches avec le lan­gage, puis solides avec l’écrit, puis de plus en plus fluides jusqu’à ce que le Web arrive.

C’est un rai­son­ne­ment ana­lo­gique qui me met sur la piste mais au-delà je ne suis plus dans l’analogie. Les liens entre les infor­ma­tions existent bel et bien. Ils peuvent être quan­ti­fiés, leur durée de vie esti­mée, ils peuvent être sui­vis… Pour par­ler d’état pour l’information, il faut donc être capable de tra­cer un dia­gramme des phases à par­tir de ces para­mètres objectifs.

Voilà à quoi je me hasarde (voir illus­tra­tion). L’axe hori­zon­tal indique l’évolution du débit/trafic, l’axe ver­ti­cal la quan­tité de liens rame­née à la quan­tité d’information. Si le tra­fic aug­mente et qu’il n’y a pas de lien, les infor­ma­tions se dis­persent (et nous avons du mal à les mémo­ri­ser ainsi qu’à les utiliser).

Quand le nombre de liens aug­mente, on donne de la cohé­rence à un cor­pus, on le soli­di­fie en quelque sorte (la Bible). Il y a sans doute une zone où débit et nombre des liens amène l’information dans un état inter­mé­diaire entre le solide et le liquide (état qui maxi­mise le tra­fic tout en mini­mi­sant la déper­di­tion éner­gé­tique – état liquide pour l’eau).

Je suis bien sûr dans la spé­cu­la­tion mais sur des bases non ana­lo­giques (j’utilise des concepts propres à l’information pour par­ler d’information). À ce jour, je ne sais pas à quoi res­semble le dia­gramme, je ne sais même pas s’il y a des phases à pro­pre­ment par­ler (des chan­ge­ments de struc­ture). Le lien mathé­ma­tique entre la for­mu­la­tion selon Shan­non et la ther­mo­dy­na­mique me laisse juste ima­gi­ner qu’on a une chance d’obtenir des résul­tats com­pa­rables (je suis trop vieux pour pous­ser plus loin ces calculs).

Spé­cu­la­tion hasar­deuse, je me dis que sur le dia­gramme des phases on peut tra­cer la tra­jec­toire de l’information vu par l’ensemble de l’humanité. Ini­tia­le­ment gazeuse, elle est entrée dans le solide pour se glis­ser vers le liquide (véri­table nais­sance du Flux). Je ne sais pas quand la tran­si­tion s’est effec­tuée, si elle s’est déjà effec­tuée, je ne sais sur­tout pas vers où la tra­jec­toire pour­rait nous mener… peut être vers l’état hypercritique.

C’est le tra­fic et les liens qui font le Flux. Pas le tra­fic seul, pas les liens seuls. Un tra­fic sou­tenu avec des liens légers impli­que­rait sans doute une explo­sion de l’espace infor­ma­tion­nel. Les liens consti­tuent l’armature du Flux, sa peau, ils l’empêchent d’exploser. Le tra­fic et les liens créent la conti­nuité du Flux. Par le passé, il était dis­con­tinu faute de suf­fi­sam­ment de liens (on s’arrêtait de lire, on devait chan­ger de biblio­thèque…) et de suf­fi­sam­ment d’activité en cha­cun de ses points. Il y avait les liens et l’activité mais pas tou­jours simul­ta­né­ment. L’activité de réveillait pas sans cesse les liens.

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6 commentaires à “Le Flux n'est pas une métaphore”

  1. gravatar.com Iza ip:1
    25 January 2010 @ 14:48

    Je me sens un peu comme si j’avais mangé un 15 tonnes pleine poire (je me suis fait arra­cher une dent de sagesse ce matin) et je suis encore pleine de drogue au fond de mon lit … mais en pas­sant deux reflexions (embrouillées donc, évidemment).

    La pre­mière : c’est dingue !!! je par­lais de l’externalisation de la mémoire selon Michel Serres hier !!! seren­di­pity, quand tu nous tiens, c’est tout de même fou. (ce qui est fou, c’est com­bien cette démons­tra­tion m’a mar­quée, j’y fait sou­vent réfé­rence … hier c’était pour endi­guer une forte crise de tech­no­pho­bie de … ma belle mère, qui m’accusait de faire de mes enfants des monstres dége­né­rés — en leur mon­trant des TIC et en valo­ri­sant leur usage-. Je lui ai répondu que mes enfants étaient des mutants, certes, mais que je m’en ren­dais par­fai­te­ment compte et que j’essayais de faire en sorte que ça leur porte bon­heur, et pas l’inverse).

    La seconde, c’est juste en pas­sant le mot clé qui me revient sou­vent en te lisant : le SENS. la connec­tion ne vaut rien sans le sens qu’elle prend pour nous. Tes ana­lo­gies sont pré­cieuses car elle aident à trans­mettre le sens que tu donnes aux choses (et pas parce qu’elles sont scientifiques).

    Le flux nous donne l’occasion de valo­ri­ser cette valeur ajou­tée là, si pro­fon­dé­ment humaine, si liée à ce que nous sommes (le lien avec l’individuation) : par­ta­ger le sens.

    Et c’est là la force que nous avons, dont nous pro­fi­tons si peu finalement.

    Le quelque chose autour de l’action col­lec­tive est là aussi à mon sens. Ce n’est pas un “moins disant” col­lec­tif, un cata­plasme sur l’invidualité triom­phante. Non, pour moi, c’est la pos­si­bi­lité de construire du col­lec­tif plus solide, plus riche, plus vrai. Et je dis ça sans rien renier d’actions col­lec­tives plus tra­di­tion­nelles qui me sont chères. Mais je m’y suis aussi suf­fi­sam­ment cassé les dents (tiens, c’est mar­rant comme cette méta­phore m’est venue faci­le­ment) pour savoir qu’elles n’ont rien à perdre à .. muter ?

  2. gravatar.com Thierry Crouzet ip:2
    25 January 2010 @ 14:55

    Les deux der­nières par­ties du livre ne parle que de l’individuation et de ses consé­quences col­lec­tives jus­te­ment… Il ne peut y avoir de société vivable, pas­sion­nante, que si nous sommes indi­vi­dués. C’est aussi le secret de l’intelligence col­lec­tive (que le mimé­tisme empêche).

    Soigne-toi…

  3. gravatar.com FraserPierre ip:3
    25 January 2010 @ 17:06

    Le Flux n’est pas une méta­phore http://ow.ly/10ahg

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  4. gravatar.com nchambaud ip:3
    25 January 2010 @ 18:42

    Le Flux n’est pas une méta­phore http://bit.ly/91IxAc

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  5. gravatar.com FraserPierre ip:3
    25 January 2010 @ 19:09

    RT @PierreTran: Le Flux n’est pas une méta­phore http://bit.ly/6UgnoV (@crouzet)

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  6. gravatar.com Mgandon ip:3
    25 January 2010 @ 23:05

    RT @crouzet: Le Flux n’est pas une méta­phore http://bit.ly/6UgnoV

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