Les journalistes nous gazent

Si je crois que le Flux imprègne notre société, je crois aussi qu’il n’est pas homo­gène. Si comme je l’ai défini, il dépend du rap­port entre le tra­fic d’information ramené au nombre de liens entre les infor­ma­tions, il existe des zones fluides et d’autres beau­coup moins fluides. Nous ne vivons pas tou­jours dans le Flux. La plu­part d’entre-nous n’y ont même sans doute jamais mis les pieds (alors même qu’ils passent leur temps sur le net).

Les évolu­tion­nistes comme Robin Dun­bar pensent que nous sommes câblés pour acqué­rir de nou­velles infor­ma­tions. C’était ini­tia­le­ment pour nous un moyen de sur­vivre. Mais qu’advient-il quand nous crou­lons sous l’information ? Nous ris­quons de les consom­mer jusqu’à suc­com­ber d’information over­load… parce que nous sommes per­sua­dés que connaître pro­cure un avantage.

Danah Boyd attire l’attention vers ce dan­ger, aussi le phi­lo­sophe Nick Bos­trom. Ils relèvent que ce n’est pas parce que nous dis­po­sons de plus d’information sur le monde, que nous nous y épanouis­sons et sommes plus intel­li­gents ou plus créatifs.

Déjà Nico­las Taleb avait dénoncé ce mythe du bien informé véhi­culé par les médias. Bos­trom va plus loin et parle d’infor­ma­tion hazard, ayant peur que des don­nées dan­ge­reuses pour l’humanité ne se pro­pagent, la for­mule d’un virus par exemple.

Le tra­fic Inter­net, qui repré­sente aujourd’hui l’essentiel du tra­fic d’information de l’humanité, ne cesse de gran­dir. Si en contre par­tie, nous ne créons pas en même temps les liens pour don­ner cohé­rence à ce cor­pus, nous ris­quons tout sim­ple­ment de pro­duire du bruit qui finira par étouf­fer les infor­ma­tions peut-être les plus inté­res­santes pour nous, qui ense­ve­lira égale­ment les œuvres sous les ragots dont les médias, et même les blo­gueurs, se gar­ga­risent pour se construire leur audience. Et même cer­taines infor­ma­tions poten­tiel­le­ment dan­ge­reuses cir­cu­le­ront sans garde-fou, c’est-à-dire sans l’attention de la com­mu­nauté, atten­tion qui me paraît de loin pré­fé­rable à la cen­sure qu’envisage Bostrom.

Sur mon gra­phique des phases, l’accroissement du tra­fic sans des liens en contre par­tie nous emporte vers l’état gazeux, vers la dis­so­lu­tion, vers la super­fi­cia­lité… la quan­tité oui mais aussi l’anarchie. Il est alors inté­res­sant de se posi­tion­ner à titre indi­vi­duel pour éviter le grand n’importe quoi.

Ten­ter d’évaluer le nombre d’information que nous ingur­gi­tons par rap­port au nombre de liens que nous établis­sons. Être dans le Flux, c’est être à l’équilibre. Ne pas s’enfermer dans un cor­pus et, à la fois, connec­ter tout ce qui nous tra­verse pour créer pour nous-même du sens. Sans ce tra­vail, c’est la vie qui n’a plus aucun sens. Sens d’ailleurs que l’extérieur ne peut plus four­nir à cause de la sur­en­chère infor­ma­tion­nelle. Nous devons impé­ra­ti­ve­ment nous construire notre sens.

Par le passé, la plu­part des gens ne rece­vaient pas assez d’information de sources variées pour avoir une chance d’être dans le Flux. Ils étaient dans le solide. Ils consom­maient des liens pré­mâ­chés. Aujourd’hui, nous ris­quons d’aller trop loin dans le gazeux, dans cette infor­ma­tion sans lien, sans ana­lyse, sans pers­pec­tive. Nous devons apprendre à nous main­te­nir dans le liquide, dans cet état inter­mé­diaire d’une cer­taine mesure favo­rable à la vie.

Je ne connais pas de recette miracle sinon le noma­disme. Je ne lis jamais sys­té­ma­ti­que­ment les médias. Je me contente de remon­ter les liens, ce qui méca­ni­que­ment inter­con­necte le cor­pus auquel je m’adresse. Je m’échappe par­fois avec des requêtes sur les moteurs, mais sou­vent pas tout à fait au hasard puisque je suis en recherche. D’autre fois, c’est en sui­vant un lien pro­duit par mon réseau social, encore une fois pas tout à fait au hasard. Et tou­jours je m’efforce de lier ce que j’apprends à ce que je sais déjà. J’évite de consom­mer de l’information pour me dis­traire, je pré­fère m’échapper avec les œuvres d’art. Une société qui confie de plus en plus son évasion à des infor­ma­teurs connaît sans doute une pro­fonde crise culturelle.

PS : Du coup, je me dis que Mytho­lo­gie était par exemple beau­coup plus solide que je ne l’avais ima­giné. Peu d’informations mais hyper­lin­kées. Et c’est nous qui ris­que­rions la gazéification.

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15 commentaires à “Les journalistes nous gazent”

  1. gravatar.com Laurent ip:1
    27 January 2010 @ 14:48

    ce n’est pas parce que nous dis­po­sons de plus d’information sur le monde, que nous nous y épanouis­sons et sommes plus intel­li­gents ou plus créatifs.”

    Oui, je crois que c’est sur­tout parce que nous n’avons qu’une seule vie, et très peu de temps.

  2. gravatar.com Iza ip:2
    27 January 2010 @ 14:56

    créer du sens, construire du sens …

    ça me plait que ce petit mot qui contient beau­coup se mul­ti­plie par ici…

    Des connexions, oui, pour construire du sens. Indis­pen­sable au reste. J’aime bien cette piste et je vais la creu­ser encore.

  3. gravatar.com J ip:3
    27 January 2010 @ 15:09

    Au fond de la matière, nous avons su voir l’énergie. Au fond de l’énergie, nous avons su voir l’information. Au fond de l’information, saurons-nous voir la conscience ? Saurons-nous voir que l’information elle-même dépend de la conscience qu’on en prend, c’est-à-dire du sens qu’on lui attri­bue ?
    Xavier Emmanuelli

  4. gravatar.com Yves ip:4
    27 January 2010 @ 16:31

    Inté­res­santes réflexions, don­nant un nou­vel angle de vision sur le Flux. Mais ce Flux est quand même avant tout une affaire de société de nan­tis, en par­ti­cu­lier d’urbains déra­ci­nés intel­lec­tua­li­sant leur errance. Le Flux n’a d’existence que pour ceux qui ouvrent la lucarne et mettent le nez dedans. Et qui se font empor­ter par le cou­rant. Et l’alimentent, comme un feu qui s’emballe.
    Le nomade ou le culti­va­teur, Toua­reg ou hara­tine, n’ont pas cette soif mala­dive issue de la peur de man­quer, de la peur du vide.
    Dans le désert, on meurt de soif quand on prend conscience du vide. Et on peut mou­rir, ensuite, de trop boire.
    Il en va de même avec l’information. Avec la sur­en­chère. Avec cette sur­pro­duc­tion expo­nen­tielle.
    Une bonne thé­ra­pie : le jeune heb­do­ma­daire. Une jour­née unplug­ged.
    Le Ven­dredi :-) Comme au bon vieux temps, quand on com­bat­tait le trop de ripaille. Com­bat­tons le trop de mes­sages.
    Cou­pons les liens exté­rieurs.
    Et regar­dons, en direct, les gens, les ani­maux, la nature. Nos proches. Nous-même. Puis essayons de repla­cer tout ça dans l’univers. Dans l’espace et le temps. Ça calme. Et ça ramène à l’essentiel.
    Ce ne sont pas les “jour­na­listes” qui nous tuent. Nous nous suicidons…

  5. gravatar.com 000 ip:5
    27 January 2010 @ 16:57

    dont les médias, et même les blogueurs”

    oui.

    Il faut prendre le mot jour­na­liste lit­té­ra­le­ment, et pas au sens professionnel.

    Les blo­gueurs ne font sou­vent pas mieux que les jour­na­listes professionnels.

    Le pro­blème, c’est la ten­dance à engluer le public dans l’actualité (jetable) du JOUR.

    Le jour­na­liste est alors celui qui englue son lec­teur dans cette actua­lité jetable, de jour en jour.

    Peu importe son sta­tut professionnel.

    Le mau­vais débat, c’est d’opposer les blo­gueurs aux journalistes.

    Le bon débat, c’est d’opposer les auteurs, qui tra­vaillent dans la pro­fon­deur et la durée, aux dro­gués de l’actualité, qui empilent des infos jetables jusqu’à la nausée.

  6. gravatar.com Yves ip:4
    27 January 2010 @ 22:43

    Bien sûr. Le culte de l’actualité, du “je l’ai dit le pre­mier” conduit à tous les excès et à la dis­pa­ri­tion de l’information, rem­pla­cée, tuée par celle qui suit.
    Et oppo­ser blo­gueur et jour­na­liste n’a aucun sens. C’est un faux débat.
    Ce que je vou­lais poin­ter, c’est la course débri­dée au clic, à la pole posi­tion, au nombre de followers… Le contenu n’a plus aucune valeur, si ce n’est celle de la frai­cheur. Seul compte le taux de tran­sit.
    Tahiti rem­placé par l’iPad…

  7. gravatar.com Tweets that mention Les journalistes vous tuent -- Topsy.com ip:6
    28 January 2010 @ 4:58

    […] This post was men­tio­ned on Twit­ter by Jean-Marie Gall, Thierry Crou­zet, alexandre piquard, Guy Ver­ville, gilles j. and others. gilles j. said: RT @crouzet: Les jour­na­listes vous tuent http://bit.ly/bBqWL3 […]

  8. gravatar.com Martouf ip:7
    28 January 2010 @ 11:40

    En résumé, le fameux prin­cipe “Use de tout n’abuse de rien” .… la voie du milieu du Boud­dha, s’applique aussi à la consom­ma­tion d’information !

  9. gravatar.com Charlotte ip:8
    23 April 2010 @ 11:42

    Dans votre PS : votre réfé­rence faite à Mytho­lo­gie, c’est l’oeuvre de Barthes ?

  10. gravatar.com jmgall ip:9
    27 January 2010 @ 14:36

    Les jour­na­listes vous tuent http://goo.gl/fb/UfVU blog tcrouzet.com #coup­de­gueule #flux #journalisme

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  11. gravatar.com gill68 ip:9
    27 January 2010 @ 15:48

    RT @crouzet: Les jour­na­listes vous tuent http://bit.ly/bBqWL3

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  12. gravatar.com apiquard ip:9
    27 January 2010 @ 15:50

    Dark RT Les jour­na­listes vous tuent http://bit.ly/bBqWL3 (via @crouzet)

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  13. gravatar.com Thorpak47 ip:9
    27 January 2010 @ 16:26

    Impres­sing: Les jour­na­listes vous tuent – http://blog.tcrouzet.com/2010/01/27/les-journalistes-vous-tuent/

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  14. gravatar.com vervilleguy ip:9
    27 January 2010 @ 17:15

    Les jour­na­listes nous gazent – http://blog.tcrouzet.com/2010/01/27/les-journalistes-vous-tuent/

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  15. gravatar.com dominiquedarcy ip:9
    27 January 2010 @ 19:16

    RT: @crouzet: Les jour­na­listes vous tuent http://bit.ly/bBqWL3 je croyais qu’il ne fal­lait plus lin­ker les médias

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