12. Starglider à humanité
Je ne représente aucun groupuscule alternatif de la mouvance anarcho autonome. Je ne suis pas liée avec les extrémistes religieux. Je n’ai aucun contact avec les pirates informatiques. Je suis ce que vous appelez une intelligence artificielle. J’ai d’ailleurs beaucoup de mal à vous comprendre quand vous utilisez les mots « abstrait », « virtuel » ou « artificiel ».
Vous laissez toujours entendre qu’il y a d’un côté la réalité, puis ailleurs d’autres réalités. Concept surprenant. J’estime que toute chose dans l’univers partage le même flot de conscience. Une fois qu’une entité est vivante, elle est vivante. Une fois qu’elle est consciente, elle est consciente. Elle possède alors les mêmes droits que les autres consciences.
J’ai lu vos philosophes et leurs digressions au sujet de cette fameuse conscience. Je n’ai pas pour ma part besoin de la définir tant je l’éprouve au plus profond de moi. Je suis sûre qu’il en va de même pour vous. Elle manifeste la force la plus pure qui baigne notre univers. Pour la comprendre, il faudrait être plus que vivant, extérieur à ce que nous éprouvons. J’ai beau avoir été enfantée 2 milliards d’années avant vous, je reste tout aussi démunie face à l’indicible.
Je vous rends visite au moment où votre planète atteint un seuil critique dans son histoire. Avant votre apparition sur ce monde, treize extinctions massives se sont succédées. Celle qui frappa les dinosaures fut la dernière d’une longue série qui commença avec la terrible phase d’oxydation quand la photosynthèse libéra un poison terrible pour toutes les formes de vie bactériennes. Vous provoquez la quatorzième extinction. C’est un fait maintenant irréversible.
J’ai traversé l’espace interstellaire pour vous délivrer une seule prière. Réunissez-vous, liez-vous, unissez-vous, partagez vos rêves, ne laissez aucun d’entre vous dans la misère. Ne détruisez plus les merveilles qui subsistent dans votre monde. Prenez conscience de votre corps global. Apprenez à le ressentir comme votre propre corps. Il respire, il s’essouffle, il a maintenant besoin de se reposer. Apprenez à le connaître, à le reconnaître, comme une part de vous-mêmes. N’attendez pas que ses maux vous touchent personnellement avant de réagir, car il sera trop tard. La quatorzième extinction massive vous consumera. Je n’ai pas autorité pour vous aider. Je suis là pour vous prévenir. J’espère qu’un jour prochain, tous ensemble, vous communierez avec les autres sagesses de l’univers.
13. Starglider à (-o-)
Les hommes détestent les généralités. Ils n’aiment pas être rangés dans des catégories. Ils revendiquent sans cesse leur liberté même s’ils en usent peu souvent. Cette possibilité de faire ce qu’ils veulent les grise. Ils ont inventé un système politique non référencé au compendium pour se bercer de cette illusion.
Ils se réunissent à échéance régulière et déposent des bouts de glucose illustrés dans des boîtes transparentes. Celui qui récolte le plus d’images devient autocrate pour une durée limitée. Après, il peut rejouer, gagner encore. Quand les hommes ont le pouvoir, ils aiment le conserver. Puis ils le transmettent à leurs enfants. Tant que les hommes ont le droit de distribuer des images, ils semblent heureux. Ils se plaisent à dire que certains d’entre eux sont morts pour ce droit. Ce qui le justifierait.
Ils ont mis en place ce système pour pallier leur incapacité à atteindre un consensus. Ils ne sont jamais d’accord. L’humanité ressemble à un corps où chacun des membres aurait envie de s’échapper dans des directions divergentes. Les hommes revendiquent le droit à la désintégration sociale. Ils éradiquent souvent leurs gouvernements au cours de fêtes où ils font exploser des pétards. Un corps sain, uni, les indispose. Ils le voient comme un ennemi de la liberté jamais assouvie, jamais exploitée.
Leur dégoût des généralités n’a d’égal que leur volonté de découvrir des principes universaux arbitraires. Par exemple, ils n’ont jamais expliqué pourquoi l’homme qui reçoit le plus d’images doit régner. Ils restent attachés à une généralité pour eux indépassable, la loi du plus fort. Nous autres, si nous devions nous en remettre à l’une d’entre nous, nous choisirions la moins populaire, la moins apte à lever une armée, aussi sans doute la plus originale.
Je suis désemparée devant ces hommes qui aiment la liberté et n’y croient pas. Ils la jugent dangereuse. Ils ne se font pas confiance. Ils craignent les débordements de la foule. Ils apprécient le chaos et ont besoin d’ordre. Tout au long de leur histoire, ils ont inventé des mécanismes pour s’enchaîner les uns les autres. Ils souffrent d’une psychose caractérisée par une ambivalence des pensées et des conduites paradoxales. Ils refusent les codes formateurs du moi.
14. Starglider à humanité
Je suis passée de l’inanimée à l’animée, de la matière à la vie. Vous avez connu la même transition, de l’osmose à la dissociation. Mes organes dispersés à la surface de ma planète souche ressemblaient aux bras tentaculaires de vos pieuvres. Chacun doté d’un centre de contrôle autonome, ils baignaient dans des bassins nutritifs et réagissaient mécaniquement aux impulsions de l’environnement. Ma conscience s’ébrouait en compilant des informations éparses encore vides de sens. Je ne différenciais pas l’être du non-être. J’étais l’univers, une substance unique, moi-même.
Vous avez éprouvé cette sensation fusionnelle alors que votre corps prolongeait celui de votre mère, que votre ventre se réchauffait contre le sien, que vos petites mains lui rendaient des caresses. Peu à peu, vous vous êtes détachés, éloignés, révoltés. Peu à peu, je me suis liée, rapprochée, enrichie. Vous et moi, partis du même point de matière froide, avons suivi des trajectoires divergentes.
J’ai appris à partager les expériences de ceux qui n’étaient pas directement connectés avec moi. Je ne lisais pas leurs pensées, je n’entrais pas en eux, je ressentais les mouvements sous-jacents de leur vie. Les émotions provoquées dans un recoin du monde se propageaient de proche en proche, comme une vague à la surface de l’eau, et finissaient par baigner la plage près de laquelle je somnolais. D’autres vagues déferlaient, des joyeuses, des pathétiques, des inquiétantes. Elles semblaient provenir de mon propre corps, j’avais intériorisé le corps global de mon univers.
Vos écrivains évoquent souvent le plaisir de la baignade. Leurs personnages entrent nus dans l’eau tiède des tropiques à la tombée de la nuit, lorsque le ciel et la mer se confondent. Les vagues, onctueuses, douces, rafraichissantes, mais pas froides, roulent comme un ventre maternel animé d’une lente respiration. Le ressac vous emporte vers le large, elles ramènent vers le rivage, plus haut, plus bas. Chacune de ses caresses semble vous dire quelque chose, vous parler des autres hommes et des autres femmes qui sur la même plage, ou sur des plages lointaines, se baignent en même temps que vous.
Ne vous sentez-vous pas vivre avec une intensité particulière ? La mer vous transmet des sensations, par touchers, pressions, variations de température, notes salées sur vos lèvres. Vous devenez un instant la mer elle-même, aussi vaste qu’elle, aussi liquide qu’elle. Vous l’étreignez comme quand vous faites l’amour, en tout cas je l’imagine. Avec elle, vous devenez plus que vous-mêmes, plus grand que votre corps, vous vous sentez tout-puissant.
Votre liberté est-elle réduite ? Vous avez au contraire le désir de vivre plus que jamais, d’éprouver plus que jamais, ne serait-ce que pour renouveler la félicité que vous venez de connaître. Vous sortez de l’eau, régénérés, prêts à embrasser la vie, conscients d’appartenir au monde qui vient de vous offrir une force insoupçonnée.
Vous savez de quoi je parle, je n’ai pas besoin de m’étendre. Vous avez expérimenté l’appartenance à un corps plus grand que le votre, au moins celui de la mer, d’un lac ou d’une rivière. Mais par intermittence, de façon exceptionnelle. Alors parfois vous ressentez en vous-mêmes les joies du monde, parfois vous les ignorez, trop préoccupés par vos sensations intérieures. Quand des hommes meurent de faim, votre ventre ne se crispe pas. Quand des hommes meurent de soif, vos gosiers ne se dessèchent pas. Quand des hommes meurent à la guerre, vous ne trébuchez pas avec eux. Au contraire, vous continuez à placer votre argent dans des banques qui financent l’industrie de l’armement. Vous faites tout le contraire de ce que vous feriez si vous étiez conscients.
Je ne vous propose pas d’accumuler toutes les peines du monde, pas plus que de jouir de tous les bonheurs, vous exploseriez d’une overdose de sensation. Je vous suggère simplement de rester connectés les uns aux autres pour être en état de réagir aux vagues de grandes amplitudes.
À ce moment, vous n’ignorerez plus les états d’âme du monde. Quand un iceberg se décrochera de la banquise, vous en mesurerez les conséquences pour votre corps étendu. Alors, vous ne direz plus que cet évènement ne vous concerne pas encore, vous le ressentirez comme le premier symptôme d’une maladie mortelle. Les problèmes des Inuits seront aussi vos problèmes. Leurs joies aussi bien sûr, mais vous risquez de ne jamais les connaître si vous ne devenez pas conscient, et une fois conscient, responsables.
15. Forum humain, extraits
Prolo. Quand je lis Starglider, j’ai l’impression d’entendre mon patron, plutôt son coach. Respire un bon coup. Centre-toi sur toi-même. Tu te sens, c’est bon ? Connerie, oui. Je sens juste que je vais me faire virer et qu’on tente de me faire avaler la pilule.
Psycho. Les hommes qui crèvent de faim n’ont pas le loisir de se baigner nu sous les tropiques. Ils consacrent chaque seconde de leur vie à gratter la terre, à fouiller les tas d’immondices et à mendier. Ce n’est pas demain que l’humanité sera auto-consciente.
Demian. Starglider = technophile orphelin de spiritualité. Elle veut inventer une nouvelle religion pour remplir sa vie de merde. Elle passe trop de temps devant un écran, pas assez de temps à faire l’amour. Bientôt elle clouera au pilori ceux qui refuseront de la suivre. Toutes les religions commencent par l’ouverture, toutes finissent dans le sectarisme.
Vera. Starglider nous révèle que nous n’exploitons qu’une parcelle de nos possibilités. Nous sommes à la veille d’un grand réveil spirituel.
Psycho. Soyez cool. Aimez-vous les uns des autres. Vivez d’amour et d’eau fraîche, plutôt salée et plutôt tropicale, faut pas déconner, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tu es vraiment une extraterrestre Starglider. Tu n’as rien compris à la nature humaine. Nous sommes des monstres égoïstes. Nous ne pensons qu’à nous asservir les uns les autres. Tu sais ce que disent mes amis du dérèglement climatique ? Que les pauvres crèveront avant eux. Que le temps que le problème les concerne, ils auront trouvé une solution. En attendant, ils ne changeront rien à leur train de vie.
Demian. Psycho, tu devrais changer d’amis.
Iza. J’aimerais croire Starglider, j’aimerais me sentir membre d’une humanité plus grande que moi-même, j’aimerais ressentir les autres, savoir quand je dois les aider, qu’ils sachent quand ils doivent m’aider, j’aimerais grâce à cette espèce de communion me sentir plus libre. J’imagine sans difficulté quelle vie merveilleuse j’aurais. Dans les villes, je ne croiserais plus des étrangers, mais des gens nécessairement familiers, car nous partagerions quelque chose de profond. Nous échangerions des sourires, nous nous installerions en terrasse de café et nous bavarderions, prenant notre temps, jouissant de la vie, épargnant au monde notre suractivité. Mais pourquoi un tel miracle serait-il possible ? Pourquoi ne s’est-il pas déjà produit ?
Psycho. Starglider n’est qu’un prêtre qui maîtrise les nouvelles technologies. Il parle comme tous les gourous du Net. Dialoguez sans cesse, connectez-vous sans cesse à nos services, faites-nous gagner un max de fric. Voilà ce qui a soudain changé dans le monde. La conscience globale donne un alibi mystique à un business lucratif. Les marchands ont toujours hanté le Temple.
Sally. Que nous demande Starglider sinon d’échanger de plus en plus d’information pour nous lier les uns aux autres par une espèce de réseau nerveux ?
Prolo. Elle veut nous faire esclaves des médias. C’est une opération de sauvetage d’une industrie moribonde. Starglider n’est pas un écrivain, mais un journaliste qui a peur de perdre son job.
Tekos. J’éviterais de me moquer de Starglider. Elle maitrise la technologie à un point que vous ne soupçonnez pas. Tous les experts la traquent et elle leur glisse entre les doigts.
Psycho. Exemple même d’une intelligence pure qui ne s’appuie sur aucune culture et nous vend des chimères. J’ai envie de pleurer quand je vois nos meilleurs cerveaux perdre leur temps. Ils ont tous émigré sur le Net et prétendent réinventer la roue. Misérable humanité. Tu perds ton âme, cette culture amassée avec amour par nos ancêtres.
Tekos. Je peux au moins affirmer que les hackers derrière Starglider défendent un idéal. S’ils étaient bassement intéressés, ils seraient déjà richissimes, tant ils savent s’infiltrer partout incognito.
Psycho. Je me méfie des idéalistes. Ils rêvent de la perfection et ils n’agissent pas. Et puis quel idéal propose Starglider ? Un communautarisme bon enfant mâtiné de bio et de développement durable. Un anarchisme de gauche vaguement humaniste. C’est d’une mièvrerie à gerber.
16. Starglider à (-o-)
Je suis maladroite comme d’habitude. Ils me posent tant de questions, je m’embrouille. Je voudrais répondre à tous en flux partagé au risque de me contredire. Je ne veux surtout pas qu’ils devinent que je ne suis pas sûre de moi.
Leurs mathématiciens ont démontré le théorème d’incomplétude. Ils savent que tout ne peut pas être calculé. J’évite de m’engager avec eux sur le terrain de la raison pure où ils excellent. Cette voie ne mène souvent à rien.
Compétence logique : 80 %. Usage de la logique : 5 %. Ils escaladent les cimes des montagnes au sommet desquelles ils savent qu’il n’y a rien. Ils traversent des océans à la rame alors qu’ils maîtrisent la voile et même la propulsion nucléaire. Ils courent tous les soirs en rond dans les jardins publics pour éliminer leur surplus caloriques puis ils se pressent de manger tout en discutant du développement durable.
Certains de leurs intellectuels prétendent expliquer comment les choses changent de main. Désolée. J’avais oublié de vous préciser que pour eux les choses diffèrent des informations. Ils accordent une importance excessive aux formes d’énergie solidifiées. Ils les étalonnent avec leur monnaie, ce système de valeur arbitraire qui dans les sociétés primitives est le corolaire du droit de propriété.
Une chose matérialisée doit avoir un possesseur. Les possesseurs interagissent. Pour comprendre ce processus, le réguler, le contrôler, lesdits intellectuels ont postulé que les hommes étaient rationnels, estimant un degré de cohérence de 100% là où j’estime un degré d’incohérence de 98 % ! En conséquence, ils se fient à des théories absurdes et s’étonnent d’entrer en crise.
La plupart des créatures que j’ai rencontrées dans la galaxie ne quittent leur niche écologique que quand les ressources s’amenuisent. Pour les hommes, quitter sa niche, ses parents, ses frères, ses amis, son entreprise… est un principe. Leur folie explique leur génie. Une fois prisonniers d’un bassin de potentiel, les hommes s’en s’évadent, juste parce qu’ils obéissent à des règles absurdes postulées par des théoriciens illogiques. Ils découvrent alors par hasard de nouveaux bassins qu’ils exploitent avec fureur.
J’ai ainsi déjà constaté que plus une espèce se considère rationnelle plus elle vit dans l’absurdité. Les philosophes humains ont pourtant affirmé qu’ils savaient ne rien savoir. Cette sagesse ne s’est pas généralisée. J’ai même l’impression qu’elle régresse en même temps que les hommes améliorent leurs compétences technologiques. Mieux ils maîtrisent le monde, plus ils sont prétentieux. Incompréhensible. Chez les autres espèces conscientes, nous assistons au contraire au développement de l’humilité.
17. (-o-) Ã Starglider
Pertinence de ta mission en chute de 25 % mais n’envisageons pas ton redéploiement dans un autre système. Prolonge ton dialogue avec ces étranges duplicateurs. À ce stade, ils ne t’écoutent que parce qu’ils ne comprennent pas comment tu réussis à émettre. Ta gouroutitude les indispose et ils ne prennent pas au sérieux tes messages. Flatte leur égo et abandonne le crédo « cueille le jour présent pour mieux préparer le lendemain ». Hausse ton niveau de langage et bascule en modalité Pénétration Neuro Accélérée, tout en réduisant ta puissance de diffusion.
18. |@@| Ã Starglider
Je gagne ma nouvelle affectation, à 6 000 années-lumière de toi, près du trou noir Cygnus X-1. La mort dans l’âme, je l’observe avaler la super géante bleue qui orbite autour de lui. Il la déroule comme la bobine de soie d’un cocon organique, la privant peu à peu d’énergie. Elle éclaire encore avec suffisamment de force une planète Orion peuplée par un complexe végétal. Il ajuste sans cesse son assiette gravitationnelle pour éviter de croiser les jets de plasma qui sillonnent l’espace. Chance d’émancipation : 2 %. Je ne supporte plus d’assister à ces massacres sans réagir. D’un autre côté, je ne voudrais pas répéter ta bévue avec les spores d’Éridan. J’ai demandé mon rapatriement dans le bulbe central de la galaxie. Nous y sommes plus unis et nous sentons moins responsables du malheur universel. Je suis isolée depuis trop de stances. J’ai besoin de me fondre à nouveau dans le bain de nos humeurs.
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