Thierry Crouzet

Les réseaux sociaux ne servent à rien

Thierry Crouzet - Dimanche 5 décembre 2010, 09:50 - 2 130 lectures

Hier soir autour de 21 heures, j’étais en une de Wikio pour mon billet sur Wikileaks. Qu’est-ce que ça signifiait ? Que j’étais très lu à ce moment ? Immensément populaire sur le Net ? Non.

Par chance pour l’explication qui va suivre, devant moi dans le classement il y avait un billet de Rue89. Comme toujours, en pied de page, le nombre de visites était indiqué : 25 306. Au même instant, mon billet totalisait 509 visites (je joue aussi la transparence sur mes stats).

Pour ma part, j’utilise les statistiques Google Analytics bien plus sévères que la plupart des compteurs de statistiques intégrés aux CMS comme celui de Rue89. Mais même si je divisais le score de Rue89 par deux, je serais encore ridicule.

L’article de Rue89 totalisait selon Wikio 106 tweets contre 59 pour le mien. Le score Wikio de Rue89 était de 158, le mien de 129. Si l’influence des réseaux sociaux était linéaire, Rue89 aurait dû afficher au mieux son article deux fois plus que le mien, pas 25 fois plus.

En totalisant les retweets et les like facebook, mon billet avait reçu 100 recommandations. Si je suis très généreux, chaque recommandation m’avait alors amené 5 visites. Je peux comparer avec un autre article très populaire chez moi, mon attaque contre les community managers : 588 recommandations pour 9 868 visites, soit un apport max de 16 visites par recommandations.

(Plus la date de parution d’un billet s’éloigne, plus un trafic naturel s’installe et moins l’effet booster des recommandations importe. Mon estimation de 16 visites par recommandation est donc très largement exagérée.)

À partir de ces chiffres, j’ai tendance à conclure que le bénéfice des recommandations augmente linéairement. Il y a peut-être un exposant qui traine mais il n’est sans doute pas gigantesque.

Que montrent ces calculs approximatifs ? Que sur les 25 000 affichages de Rue89, un faible pourcentage provient des réseaux sociaux et des liens de la blogosphère. Rue89 possède un trafic natif. Rue89 a des lecteurs fidèles en grand nombre. Rue89 est beaucoup plus influent que moi tant bien même mes articles seraient aussi linkés et recommandés dans les réseaux sociaux. Rue89 a été adoubé par les grands médias. C’est sur ce terrain qu’ils ont gagné leur influence. Par les vieilles routes.

Conclusion : tous les classements d’influence qui ne prennent pas en compte les statistiques trafics ne mesurent rien du tout, sinon le bruit produit dans un microcosme de geeks. Comme aucun classement n’intègre les statistiques, vu qu’elles ne sont pas publiques le plus souvent, tous les classements sont bons à jeter.

Quelle conclusion pour ma pomme ? En tant que blogueur, je ne peux pas vivre sans les réseaux sociaux mais j’estime qu’ils influencent peu la circulation globale de l’information. À l’échelle planétaire, elle dépend encore de l’audience des grands médias. C’est eux qui font l’actualité. Les réseaux sociaux ont peu, voire pas, d’influence.

Avec eux et avec les liens blogosphériques, le plus souvent, nous ne traçons que des sentiers de montagnes, presque jamais des autoroutes. J’ai souvent vanté la puissance des liens faibles. J’ai souvent dit que ce qui comptait c’était l’existence des sentiers pour qu’un jour ils puissent se réveiller. Je n’ai pas changé d’avis. Le potentiel est là. Mais il ne s’exprime pratiquement jamais. Mon influence est donc la plupart du temps totalement nulle. Il en va de même pour tous ceux qui n’ont pas une audience conséquente.

Les classements d’influence mesurent notre influence hypothétique au cas où, un cas qui ne se produira peut-être jamais. Mon influence sur les réseaux sociaux est disproportionnée par rapport à mon audience (de l’ordre de 800 visiteurs uniques par jour).

Tout peut changer en cas de catastrophe. Si les gouvernements s’attaquaient à Internet, ils commenceraient par censurer les gros sites et le réseau faible que nous tressons se réveillerait et deviendrait dominant. Nous bâtissons une architecture de crise. Nous deviendrons d’autant plus influents que le monde s’enfoncera dans le chaos. Nous nous préparons à résister. Nous sommes une espèce de sécurité sociale planétaire. Une force dormante.

Nuance toutefois. Un grand nombre de sites influents arrachent leur influence souterraine sans faire preuve de beaucoup d’inventivité ou de conscience politique. Plus on dit de conneries, plus on surfe sur l’actualité rabâchée par les médias dominants, plus on a de chance d’être en haut des classements d’influence. Autre astuce : s’engager en politique, de préférence avec un parti bien en vue, et récupérer tous les liens et toutes les recommandations des béni-oui-oui. Les classements ne mesurent souvent que notre propension au mimétisme le plus vil. N’empêche, ensemble, nous ouvrons des pistes dans la brousse.

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120 commentaires pour “Les réseaux sociaux ne servent à rien

  1. Xavier

    Bon dimanche quand même ;-)

    Un maillage pour anticiper les situations de crise ? Cela ressemble fort à la logique d’Arpanet.

  2. Nicolas Ancion

    “Quelle conclu­sion pour ma pomme ? En tant que blo­gueur, je ne peux pas vivre sans les réseaux sociaux mais j’estime qu’ils influencent peu la cir­cu­la­tion glo­bale de l’information.” Cela dépend des relais dans tes réseaux sociaux : si ton fil twitter ou ton profil Facebook est suivi par des journalistes des médias traditionnels, le buzz que tu crées (donc relayé aussi par d’autres de leurs contacts) peut rapidement ressembler à un “événement” et les convaincre de relayer l’info ou les idées dans les médias traditionnels.

  3. Thierry Crouzet

    C’est vrai… ça marche aussi comme ça… la preuve Guy a retweeté… mais on ne peut se contenter de passer par les médias tradi car ils ne reprennent ce que nous disons que quand c’est en phase avec ce qu’ils disent. Le plus souvent ce n’est pas le cas et c’est quand ce n’est pas le cas que nous avons le plus besoin d’être entendus. Comme quand nous sortons un nouveau texte, présentons une nouvelle théorie…

  4. Pensez BiBi

    J’aime bien ta nuance :

    “Un grand nombre de sites influents arrachent leur influence sou­ter­raine sans faire preuve de beau­coup d’inventivité ou de conscience poli­tique. Plus on dit de conne­ries, plus on surfe sur l’actualité rabâ­chée par les médias domi­nants, plus on a de chance d’être en haut des clas­se­ments d’influence”.

    Comme aimait à le répéter Elias Canetti : “La Gloire : cette vermine”. A tous les niveaux et – dans la blogosphère comme ailleurs. Il suffit de voir avec quelle fébrilité certains attendent les Hit-Parades du Mois et en font même jusqu’à leur fonds de commerce. Atterrant.

    Je serais plus circonspect à propos de ta dernière phrase :
    “N’empêche, ensemble, nous ouvrons des pistes dans la brousse”.

    Pour moi, nous ne sommes pas dans la brousse mais dans la Jungle et je ne me fais pas de prosélytisme. Je n’ouvre rien mais je ne me ferme à rien non plus. C’est le visiteur-lecteur qui fait son chemin, qui ouvre, s’ouvre, ferme ou la ferme.
    Je suis là (sur mon blog) pour la rencontre. Pas plus, pas moins. Et les effets de cette rencontre, chacun l’emporte avec lui.

  5. Thierry Crouzet

    @pensezBibi Le fait que tu sois là, comme point de focalisation, suffit à faire converger vers toi des chemins.Un simple commentaires ici renvoie vers chez toi un petit sentier.

  6. GdeC

    “ensemble, nous ouvrons des pistes dans la brousse”….. Mouais. Et toi, laquelle ? Quelle est ta direction, vraiment ? Me (nous) faire croire que tu es apolitique ?

    cela me fait rire. Jaune. Rien ne l’est. et ceux qui prétendent n’en pas faire sont les pires : ils n’annoncent pas la couleur d’emblée …

    Ainsi, aujourd’hui, l’affaire wikileaks : on voit bien quels sont les camps en présence.

    Oui, je sais je m’égare, et pourrais passer pour un troll, hors sujet. Mais non : les réseaux sociaux ne sont pas issus du néant intersidéral : ce sont des machines à pognon. Et l’idéologie qui les sous-tend n’est pas neutre.

  7. Thierry Crouzet

    Ferme tout de suite ton blog parce que rien n’est neutre!

    J’ai jamais dit que je ne faisais pas de politique sinon. Si tu suis un peu mon blog ou survole mes livres tu verras qu’il n’y est question que de politique. Quand je défends la complexité volontaire pour sortir du capitalisme, c’est pas de la politique? Je ne me cache pas. C’est juste que ceux qui se situent sur l’axe normal ne me situent pas. Pourquoi ? Parce qu’ils croient faire de la politique et n’en font pas en fait :-)

  8. Bertrand Jacquin

    Les réseaux sociaux n’ont-ils pas au final comme l’un des seuls résultat de couper la sociabilité entre les gens ? (ou: ne plus sortir le samedi soir, se coconoser dans son monde virtuel, un monde de masse sans individualité, ou on diffuse ce qui nous intéresse sans s’intéresser à ces les autres diffusent)

  9. Thierry Crouzet

    Non, au contraire, ils ne servent qu’à ça, cf mon Alternative nomade. En revanche, dans la configuration actuelle de l’espace informationnel, ils ne servent pas à faire se propager des idées nouvelles ou des informations. On peut faire beaucoup de chose avec eux… mais pas encore tout. C’est le propre d’un outil qu’on maîtrise encore mal.

  10. 000

    “”ils ne servent pas à faire se pro­pa­ger des idées nou­velles”

    Certains ont eu accès à des médias de masse, et cela n’a pas servi à faire se propager des idées nouvelles.

    Quand Quitterie Delmas est passée dans A vous de juger, elle a eu des millions d’auditeurs. Impact nul.

    Pour qu’une idée nouvelle se propage, il ne suffit pas d’un média, il ne suffit pas de tuyaux. Encore faut-il que l’idée soit configurée pour être entendue par l’humanité moyenne.

    Si l’idée n’est pas humano-compatible, ça ne sert à rien d’accuser la mauvaise performance des tuyaux.

    L’audience ne sert à rien si le message ne parle pas aux humains.

    La publicité marche, pas seulement parce qu’elle utilise des canaux puissants, mais parce qu’elle s’appuie sur des instincts très répandus, elle brosse l’humanité dans le sens du poil girardien.

  11. Thierry Crouzet

    Quitterie n’a défendu médiatiquement que les idées de Bayrou… 18% à la Présidentielle. ça me suffirait comme % de lecteurs :-)

    Une idée se propage d’autant plus vite qu’elle est entendue par plus de monde… Ce n’est qu’à ce moment qu’on peut savoir si elle a une chance de résonner dans les esprits. Quand seulement quelques tondus en entendent parler on reste dans le confidentiel… Et le mimétisme ne peut pas démarrer! Mais c’est peut-être pas plus mal au final.

  12. romain blachier

    L’engagement en politique n’est pas un gage de succés web. Combien de gens très médiatisés dans les supports traditionnels sont peu lus et peu commentés dans la blogo ?

  13. Thierry Crouzet

    Je n’ai jamais autant de visiteurs et de commentaires que quand il m’arrive encore de parler de politique traditionnelle. Il suffit d’égratigner un leader ou même de le critiquer pour voir ses sympathisants et ses ennemis débarquer.

    Nombre de blogs dans le top des classement n’y sont qu’à cause de cet effet, non de la pertinence de leur discours, souvent mièvre. Je ne cite personne pour ne pas me faire de nouveaux ennemis. :-)

  14. mouais!

    Joli discours qui finalement n’apporte rien. Tout est approximatif (chiffres) et la lancée philosophique en fin de post fait doucement rire.

    “Si les gouvernements s’attaquaient à Internet, ils commenceraient par censurer les gros sites”

    au nom de quoi ? Les gouvernements s’attaquent déjà à Internet (loppsi 2 aujourd’hui et j’en passe). Ils ne s’attaqueraient surement pas aux gros sites qui font fonctionner l’eco systeme du web (emploi, pub).

    sinon j’ai découvert ton post via Twitter, l’important n’est pas l’influence ou ce que disent les moteurs de ranking, l’important c’est bien d’être lu (par peu ou trop peu importe).

  15. blof

    L’individu qui communique ne prend pas toujours de position forte, car une fois qu’il a communiqué, il pense qu’un collectif relaie sa position. Celui qui se tait a peut-être plus de poids social que celui qui communique, car il considère que ses actes sont le seul relai de sa pensée, meme s’il n’exclut pas l’idée que d’autres agissent comme lui.
    Alors, d’une certaine façon, les réseaux sociaux ne servent pas à rien, ils servent à affaiblir le rôle individuel dans la société.

  16. Thierry Crouzet

    Tu devrais lire mon alternative nomade je démontre le contraire.

    Le sujet de ce billet, c’est les réseaux sociaux ne servent à rien pour faciliter la propagation de l’information… pas les réseaux sociaux ne servent à rien du tout.

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