Thierry Crouzet

Le citoyen augmenté par les réseaux sociaux

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Canevas de mon intervention lors de la journée Marseille 2.0, dernière conférence avant ma déconnexion totale.

Churchill ne s’est pas trompé

Nous avons tous en tête la fameuse citation selon laquelle la démocratie serait la moins pire des formes politiques. La plupart des gens en déduisent que nous devrions nous en contenter et ils refusent d’entamer la moindre réflexion politique qui questionne la démocratie. Cette citation sans cesse répétée a un effet inhibiteur.

Mais qu’a exactement déclaré Churchill le 11 novembre 1947 devant la Chambre des Communes :

Democracy is the worst form of government –except for all those other forms, that have been tried from time to time.

Churchill n’a pas fermé la porte à l’innovation. Alors pourquoi ne pas imaginer autre chose, surtout quand nous avons la démonstration quotidienne que la démocratie représentative n’est pas la panacée. À mon sens, tous ceux qui cherchent à sauver la démocratie grâce aux nouvelles technologies perdent leur temps. Un pansement sur une jambe de bois n’a jamais fait repousser une jambe en chair et en os.

La démocratie représentative

Elle est à ma connaissance la seule forme de démocratie jamais expérimentée. Nous choisissons en votant, parfois en tirant au sort, ceux qui nous représenteront durant une période généralement assez courte. En parallèle de cette représentation, dans les démocraties directes comme la Suisse, on demande aux citoyens de se prononcer sur certaines questions par voie de référendum (la démocratie directe, ou participative, ne s’est jamais substituée à la représentation).

La démocratie telle que je viens de l’esquisser n’est qu’une évolution sommaire de la monarchie, une monarchie tournante. Elle s’apparente souvent à une oligarchie : une classe s’appropriant la plupart des postes électifs, surtout ceux décisionnels.

Le sociologue Vincenzo Susca fait culminer le mythe de la représentation avec la société bourgeoise, cette société des salons où on conversait entre gens de bonne compagnie.

La représentation n’est concevable que dans une société qui célèbre l’individualisme. Si je suis moi-même un individu fort, je veux voir un individu fort prendre les rênes du pouvoir en mon nom.

En introduction du Peuple des connecteurs, j’ai affirmé que cette époque de l’individualisme dominant était derrière nous. À force de nous interconnecter, de partager avec les autres, nous nous éloignerions de l’individualisme pour devenir des êtres réseaux, des cyborgs comme je le dis aujourd’hui.

Nous sommes hautement individués, c’est-à-dire différents les uns des autres, mais en même temps nous n’existons pas sans les uns et les autres. Pour des êtres réseaux, la représentation n’a aucun sens. C’est un concept dépassé. Un individu seul ne représente rien, sinon des intérêts particuliers. C’est pour cette raison que j’ai parlé de l’émergence d’un cinquième pouvoir : une force décentralisée d’organisation interne de la société.

La démocratie ne favorise pas l’intelligence

Qu’est-ce que voter ? C’est dire oui ou non, voire choisir entre une dizaine de possibilités. Par sa nature même, le vote suppose que les citoyens ne sont guère capables de nuances et surtout de se positionner suivant un large spectre de possibilités.

Un certain nombre de citoyens, qui se définissent eux-mêmes comme l’élite, définissent les choix possibles, souvent peu différents des uns des autres, et nous demandent alors de nous prononcer.

Le peuple a-t-il le pouvoir ? Pas le moins du monde. On lui a simplement demandé de participer à une décision prémâchée. Or ce n’est pas décider qui est difficile, c’est imaginer des solutions et les mettre en pratique. Dans ces deux registres, il faut faire preuve d’intelligence, de courage, de responsabilité, d’abnégation… autant de qualités qui ont toujours été déniées au plus grand nombre. La démocratie maintient le peuple à l’état végétatif.

Oubliez le tirage au sort

Imaginons une démocratie qui reposerait sur le tirage au sort comme le propose Étienne Chouard. Nos représentants se porteraient volontaires et ils seraient désignés aux dès, comme en Athènes.

Ce système, en écartant les campagnes électorales et les débats, du même coup bien des corruptions, porterait au pouvoir des gens peut-être plus honnêtes, il éviterait les magouilles et assurerait le renouvellement constant de la classe politique. Mais il aurait aussi pour effet d’assécher la vie politique, l’intelligence que peuvent injecter les citoyens dans les débats. Le tirage au sort serait à mon sens pire que les élections. Il ferait disparaître le peuple au seul profit de ses représentants.

Comme l’élection, le tirage au sort suppose que nous avons besoin de représentants. Nous avons besoin d’un roi. Nous avons besoin d’un chef. Nous sommes trop stupides pour nous gouverner nous-mêmes.

La démocratie non représentative

Je crois malheureusement pour les petits-chefs en puissance que dans un monde complexe il n’existe plus d’autre possibilité que de basculer vers une démocratie non représentative.

Regardez ce qui s’est passé dans le monde arabe ces derniers mois. La révolte a surgi du peuple, elle l’a soulevé de l’intérieur, en chacun de ses points, sans coordination centralisée, sans la main mise de partis ou de clans. Une pure manifestation du cinquième pouvoir.

C’est pour moi observateur lointain le point le plus extraordinaire, le plus novateur, le plus subversif… J’espère que cette spontanéité des mouvements perdurera le plus longtemps possible, mais je crains un retour à des formes de gouvernance plus traditionnelles.

On ne peut prendre le pouvoir sur un système, physique ou social, que s’il est relativement simple, ou pour être plus précis, que si sa complexité est au plus égale à la complexité du système qui tente de le contrôler (Valentin Turchin).

Donc si dans un pays en révolte, après la chute du dictateur, les gens rentrent chez eux et se taisent, s’ils simplifient la société qu’ils avaient un temps enflammée, s’en est fait d’eux. Des chefs réapparaîtront, peut-être après une élection, mais ça ne change pas grand-chose. L’intelligence collective sera ignorée, qui plus est l’intelligence de chacun des citoyens. C’est ce que nous vivons dans toutes les démocraties occidentales.

La révolution perpétuelle

Pour s’échapper de la représentation qui bride l’intelligence collective et individuelle au profit de quelques intelligences plus ou moins élues, il faut que chacun de nous complexifie volontairement la société.

Plus nous complexifions, plus nous rendons le contrôle difficile, plus nous augmentons nos libertés… libertés dans nos têtes, liberté de penser, aussi liberté d’agir et donc de mettre en œuvre nos idées.

Comment complexifier ? Si nous établissons de plus en plus de connexions avec de plus en plus d’interlocuteurs, nous complexifions le graphe social. Il ne s’agit pas juste de multiplier le nombre de ses amis sur les réseaux sociaux, il faut aussi animer les connexions, les faire vivre comme je l’explique dans L’alternative nomade.

La plupart des socionautes ont peu de conscience politique. La plupart ne cherchent pas à étendre leur réseau. Très peu franchissent la limite de Dunbar (150 connexions). Ma proposition n’est donc pas implicite.

J’estime que nos usages des outils sociaux ont déjà complexifié la société au point où elle devient difficilement gérable pour une dictature. Il ne dépend que de nous d’accroître cette complexité au point où elle deviendrait difficilement gérable par quelques représentants.

Pour quelles raisons ? Parce que nous avons des problèmes complexes à résoudre : écologiques, sociaux, économiques, spirituels… que les représentants n’ont aucune chance de résoudre à eux seuls. Nous devons nous y mettre tous ensemble.

Une fois plus connectés, plus liés aux pensées des autres, plus libres d’échanger avec eux, nous augmentons notre intelligence individuelle et collective, une intelligence que nous pouvons en partie mettre au service de tous.

Liberté rime avec complexité

Face à des problèmes complexes nous n’avons il me semble pas d’autres choix que de hausser notre intelligence collective à la hauteur de la complexité des problèmes.

Tenter de simplifier la société par la force ne fera pas disparaître les problèmes, notamment écologiques, d’autant qu’un problème complexe ne peut être réglé par une mesure miracle, mais par une myriade d’initiatives concurrentes.

Nous devons poursuivre sur la route de la complexification, une complexification qui ne cesse de se déployer depuis l’origine du vivant.

J’aime rappeler que la croissance de la complexité est concomitante avec la croissance de la liberté. La synchronicité des deux courbes n’est pas une coïncidence, mais la conséquence de ce que j’ai appelé dans L’alternative nomade le cycle de transformation.

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16 commentaires pour “Le citoyen augmenté par les réseaux sociaux”

  1. Galuel
    31/03/2011 @ 09:14

    Oui, mais je trouve curieux que tu définisses le lien causal comme complexité => liberté.

    C’est plutôt l’aspiration à la liberté qui est première.

    L’aspiration à la liberté trouve des nouvelles façons d’être, d’agir, sous la contrainte. Un peu comme un électron qu’on tenterait de mettre dans une boîte de plus en plus petite. En deçà d’une certaine taille, il est certain qu’il n’est pas dans la boîte…

    La contrainte pousse la recherche vers de nouveaux degrés d’expression des libertés.

    L’augmentation des degrés de libertés définit un espace d’action plus vaste, plus complexe.

    C’est bien l’aspiration à la liberté, allié aux contraintes, qui pousse donc naturellement vers la complexité.

  2. Thierry Crouzet
    31/03/2011 @ 09:19

    pas de cause première dans un système complexe, d’où le cycle affiché en bas. La liberté => complexité => Liberté => Complexité…

  3. Laetitia K
    31/03/2011 @ 10:18

    Oui mais la complexité à générer à son niveau à soi ça prend du temps, ce n’est pas “si” simple. La diversité à toujours permis une meilleurs alimentation de la vie en oxygène, la complexification c’est créer de la diversité donc plus de points de connexion et de retournements. Ce n’est aussi en rien incompatible avec la contrainte qui pousse le vivant au delà de ses capacités, ou pas. Good off :)

  4. Galuel
    31/03/2011 @ 10:40

    Oui ok pour le cycle.

    Mais dans tes exposés tu prends toujours comme base de départ la complexité. Or la complexité est vide de sens. La liberté me semble un bien meilleur point de départ pour expliquer.

    Pour la raison que l’aspiration à la liberté existe bel et bien chez chacun, ici et maintenant, tandis que l’aspiration à la complexité n’est pas vraiment souhaitée pour elle même…

  5. Thierry Crouzet
    31/03/2011 @ 10:57

    Je ne suis justement pas sûr que la liberté existe a priori.

    Si on se place d’un point de vu évolutif, y’a même pas de vie, donc pas de liberté… la liberté apparaît après la vie.

    Si je commence par la complexité, c’est parce qu’elle nous entoure à coup sûr… je ne veux pas partir d’un postulat philosophique. je ne parle d’ailleurs jamais d’une liberté intrinsèque comme le faisait Sartre mais d’une liberté gagner par rapport aux forces de coercition et aux différents pouvoirs.

  6. Laetitia K
    31/03/2011 @ 11:11

    La vie existe au delà, à l’intérieur et en dehors de nous. La complexité dont tu parle n’est t-elle pas la vie tout simplement? Produire de la complexité, de l’abondance=être vivant, produire son inverse=mort? L’aspiration à la complexité pour garantir des entrées de liberté, ça me plait bien…

  7. Thierry Crouzet
    31/03/2011 @ 11:16

    Oui pour moi la complexité est la condition de la vie… et en quelque sorte la vie elle-même. La liberté émerge dans ce contexte.

  8. Galuel
    31/03/2011 @ 11:25

    “Je ne suis justement pas sûr que la liberté existe a priori.”

    C’est donc ce sur quoi il faut travailler.

    “Si on se place d’un point de vu évolutif”

    C’est un biais. La réalité n’impose pas d’être vue selon la projection “évolutif”. On peut très bien vivre et analyser le monde sans tenir compte du processus “évolutif”, qui ne fait appel qu’à une projection causale spécifique, une intention sous-jacente, qui n’a pas de légitimité absolue.

    “y’a même pas de vie, donc pas de liberté…”

    Même du point de vue évolutif ceci est faux. Cette croyance est basée sur le déterminisme absolue. Or la réalité ne possède pas une telle qualité (mécanique quantique). La vie a donc pour condition fondamentale au moins la liberté au niveau quantique selon le point de vue évolutif.

    “la liberté apparaît après la vie.”

    Donc non. C’est un biais.

    “Si je commence par la complexité, c’est parce qu’elle nous entoure à coup sûr…”

    Pas du tout. L’observateur est premier, le “nous” précède, il ne prend conscience de la notion de complexité que parce qu’il existe préalablement. Sans observateur point de phénomène observable, point de complexité.

    Donc la complexité est seconde. La liberté est une condition d’apparition de la vie, qui conditionne le “nous”, qui conditionne la création du concept de “complexité” qui n’a pas d’existence par elle même.

    “je ne veux pas partir d’un postulat philosophique.”

    Le “je” qui pense “non-postulat” établit un postulat qui est le “non-postulat” comme base de réflexion.

    Il n’y a donc pas de “non-postulat” absolu. Cela n’existe pas.

    “je ne parle d’ailleurs jamais d’une liberté intrinsèque comme le faisait Sartre mais d’une liberté gagner par rapport aux forces de coercition et aux différents pouvoirs.”

    Ceci est un postulat. Qui constitue le biais, ou la direction, subjective, d’analyse des phénomènes.

    Or ce biais précis, cette direction subjective, n’est pas partagée, n’est pas la base qui constitue l’aspiration profonde d’ici et maintenant.

    Pour cette raison, et afin d’être ici et maintenant en phase avec les aspirations profondes qui sont partagées par le plus grand nombre, le non-postulat de la liberté, le non-postulat de la non-nuisance pour soi même et pour autrui, est préférable.

  9. CedricSoubrie
    31/03/2011 @ 11:31

    Article intéressant mais peux-tu en dire plus sur la forme de “décmocratie non-représentative” que tu envisagerais ?

  10. Thierry Crouzet
    31/03/2011 @ 11:33

    @CedricSoubrie Cf Le cinquième pouvoir, seconde partie

    @Galuel Tu parles d’un biais en disant que l’observateur est premier. C’est le solipsisme en philosophie, juste une école parmi de nombreuses autres.

    Il y a nécessairement un biais dans toute approche.

    J’ai pas besoin de supposer la liberté pour arriver à la liberté… je vois pas pourquoi je ferai cette hypothèse. Quelle préexiste ou pas ne change rien à ce que je dis. La liberté peut très bien émerger dans un univers déterministe (comme le hasard d’ailleurs).

  11. Laetitia K
    31/03/2011 @ 20:38

    @Galuel, quand tu dis “Pas du tout. L’observateur est premier, le “nous” précède, il ne prend conscience de la notion de complexité que parce qu’il existe préalablement. Sans observateur point de phénomène observable, point de complexité.”
    La vie, le propre de l’essence du monde du vivant c’est que ce principe existe au delà de l’observateur, c’est une “dynamique”"autonome” de là apparaissent toutes formes de matérialité de cette énergie, de phénomènes, certain la définissent en disant qu’elle n’est ni ceci ni cela: ni ronde ni carrée, ni contenante ni contenu, etc, un plan comme ça, et cette fonction de l’observateur en quantique n’est la que pour nous rappeler que nous avons la possibilité d’avoir la main sur ce scénario, d’investir notre propre couloir de réalité et de le piloter…tout un programme. Mais la vie cette complexité ce flux “fondamental” existe en soi. La complexité est autonome par nature.

    Ici tu dis: “Il n’y a donc pas de “non-postulat” absolu. Cela n’existe pas.
    “je ne parle d’ailleurs jamais d’une liberté intrinsèque comme le faisait Sartre mais d’une liberté gagner par rapport aux forces de coercition et aux différents pouvoirs.”
    Ceci est un postulat. Qui constitue le biais, ou la direction, subjective, d’analyse des phénomènes.”

    Un seul postulat absolu: le principe de vie, celui de l’humanité, non? Les fractales du monde de la pensée nous font prendre certains miroirs de la pensée pour la réalité mais ce ne sont que des directions farceuses ;) Un postulat fabrique un biais une direction, évidemment et justement nous utilisons consciemment des postulats, ces couloirs de réalités qui deviennent des véhicules à nos pensée et à nos construction psychiques et collectives pour la création de la réalité que nous souhaitons ardemment expérimenter, je “postule” donc à la vie qui est par essence libre, non?
    Etre ici et maintenant ne serait ce pas plus tôt être profondément en lien avec la vie, s’interroger sur la nature même de cette relation et comment nous la cultivons sur un plan individuel et collectif et la forme quelle prendre dans la cité?

  12. Galuel
    31/03/2011 @ 23:03

    @Thierry

    Oui j’ai bien précisé que c’était une projection directionnelle aussi que de choisir la liberté.

    Mais j’ai aussi précisé pourquoi cette direction là était correcte.

    De la même façon il est neutre de choisir n’importe quel système de coordonnées pour étudier le système solaire, mais celui centré sur le soleil est le meilleur, il donne les résultats les plus simples.

    Il faut donc étudier l’argument que j’ai donné.

  13. FreeWorld by riohome - Pearltrees
    14/01/2012 @ 01:49

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  14. RéseauxSociaux by mdunias - Pearltrees
    14/01/2012 @ 01:52

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    14/01/2012 @ 09:11

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