Quand au printemps, du fond de ma déconnexion, j’ai vu les indignés se rassembler en Espagne, en Grèce, en France…, je n’ai pu m’empêcher d’avoir envie d’accompagner le mouvement. Comme je ne pouvais pas bloguer, j’ai écrit Ya Basta, un texte d’une trentaine de pages, que François Bon a diffusé sur publie.net. Maintenant que la contestation gagne le monde, il me semble qu’il est temps de libérer ce texte (disponible en PDF et EPUB). Pour soutenir notre travail, vous pouvez bien sûr toujours l’acheter pour 0.99 € dans toutes les librairies numériques (Apple, Amazon, Fnac…).
J’écris « nous » en songeant à quelques amis.
Ce « nous » n’engage que moi.
C’est un appel à d’autres « moi ».
Seul, je ne peux rien.
Y’en a marre de vénérer les tout-puissants
Y’en a marre de voter pour des impuissants
Y’en a marre des indignés babas cool
Y’en a marre des idéologies old school
Y’en a marre de nommer des porte-paroles
Y’en a marre des assemblées générales
Y’en a marre qu’ils décident pour nous
Y’en a marre qu’ils nous traitent de fous
Y’en a marre de passer pour des arriérés
Y’en a marre de travailler pour les banquiers
Y’en a marre de se contenter de crier
Y’en a marre d’étudier sans travailler
…
Y’en a marre de vénérer les tout-puissants
Pauvreté. Injustice. Inégalité. Le jeune marchand ambulant Mohamed Bouazizi n’a plus la force de vivre dans un monde qui n’offre aucune perspective heureuse. Le 17 décembre 2010, il s’arrose d’essence et s’immole. Les jours suivants, les Tunisiens se soulèvent contre la dictature.
Leur mot d’ordre : « Ben Ali, dégage ! »
Ils n’ont pas de leader, d’organisation, de parti. Par eux-mêmes, en eux-mêmes, depuis les tréfonds de leur société, ils se battent pour reconquérir leur dignité.
Le mouvement jaillit de millions de graines éparpillées dans le sol. Elles germent ensemble, parce que le moment est venu.
Jusque-là, des chefs souvent autodésignés pensaient et préparaient la révolution. Ils s’appuyaient sur des idéologies comprises de tous. Même les anarchistes espagnols en 1936 savaient ce qu’ils feraient une fois à la tête de la Catalogne : exproprier les riches.
Rien de comparable ne s’est produit en Tunisie. Le peuple a manifesté son ras-le-bol. Spinoza évoque cette force interne à la foule, capable de renverser spontanément tous les pouvoirs :
Ce droit que définit la puissance de la multitude, on l’appelle généralement souveraineté. […] S’il existe une souveraineté absolue, c’est bien celle que détient la multitude entière.
Selon Spinoza, le désir serait l’essence de l’homme, notamment le désir de « persévérer dans son être ». Un dictateur peut tout nous retirer, sauf ce désir de vivre encore et encore. Alors chacun de nous devient semblable aux autres et ensemble, unis par notre désir, nous formons une multitude. Nous agissons comme un seul être. Aucune idéologie ou revendication ne nous anime, sinon la volonté de persévérer dans l’être.
Électrisés par ce désir, les Tunisiens ont inventé un nouveau modèle révolutionnaire, un modèle non pyramidal, un modèle en réseau où chacun des individus joue d’égal à égal. Ils ont dit non à une société qui n’avait plus d’avenir.
« Dégage ! »
Alors que depuis plusieurs décennies le monde arabe était sensé nous ramener à la barbarie, il entre en éclaireur dans le troisième millénaire, armé d’une possibilité politique inédite : l’auto-organisation, une forme effectivement de barbarie pour les tenants de l’ancienne logique pyramidale.
Si la légende fait débuter la Première Guerre mondiale avec l’assassinat de l’archiduc Ferdinand, l’avènement de l’auto-organisation résonnera avec le sacrifice de Mohamed Bouazizi, un marchand ambulant dont les légumes ont été confisqués par des fonctionnaires corrompus. Un symbole ! Dans le monde dominé par les structures de pouvoir, la mort d’un puissant chamboule l’histoire . Dans le monde auto-organisé, la mort d’un anonyme grain de sable provoque l’écroulement des dernières pyramides. Le centre de gravité de l’humanité s’est déplacé.
Y’en a marre de voter pour des impuissants
Harrison C. White, le sociologue des réseaux, écrit dans Identité et contrôle :
Chacun d’entre nous a expérimenté à quel point il est difficile d’orienter jusqu’à la plus petite organisation sociale dans une direction donnée.
Tout parent s’en rend vite compte. Tout chef d’entreprise. Tout manager. Plus la société se complexifie, plus son pilotage pose problème. Depuis que nous sommes des milliards armés avec les technologies de pointe, nous avons franchi le point critique à partir duquel le pilotage est impossible .
Incapacité endémique à réduire le chômage, à s’attaquer réellement aux dérèglements climatiques, à basculer vers les énergies renouvelables, à stabiliser l’économie, à réduire l’écart entre les riches et les pauvres, à offrir une vie descente à des milliards d’entre nous, à mettre de la nourriture non polluée dans nos assiettes, à préserver les biens communs, à favoriser la création, à réveiller notre enthousiasme pour des lendemains meilleurs… Nous devinons la sphère d’incompétence des gouvernements. Les élus et les divers dirigeants ne tiennent presque jamais leurs promesses non par mauvaise foi, mais parce qu’ils contrôlent avec de plus en plus de difficulté une société qui se complexifie.
Comment d’ailleurs le pourraient-ils puisqu’ils perdent souvent le contrôle d’eux-mêmes, l’être humain étant un système complexe parmi les plus complexes ? Agression sexuelle, corruption, népotisme, favoritisme, narcissisme… aucun des travers humains n’épargne les puissants . Ils ne nous surpassent pas. Ils nous ressemblent et le stress finit par les terrasser. Nous oublions cette évidence avant de postuler la nécessité des dirigeants.
Espérer qu’un autre homme ou qu’une autre femme réussisse là où leurs prédécesseurs ont échoué est illusoire. Nous sommes les seuls faiseurs de miracles. Personne ne peut nous rendre heureux à notre place. Si nous voulons que le monde change, nous devons le changer nous-mêmes. En nous auto-organisant, c’est-à-dire en le pilotant de l’intérieur, en chacun de ses points, et non plus depuis un centre de contrôle dépassé.
Ainsi, deux situations appellent l’auto-organisation.
1/ Quand, comme en Tunisie, la multitude n’a plus que la force de persévérer dans son être.
2/ Quand la complexité interdit le pilotage coercitif.
La première situation, née d’un ras-le-bol absolu, risque à tout moment de dégénérer. Très vite, après les premières victoires, quelques privilégiés se détachent de la multitude qui peu à peu se fractionne. La révolution s’étiole. Les vieux travers reprennent le dessus.
Dans la seconde situation, au contraire, la complexité s’installe pour durer. Personne ne peut du jour au lendemain réduire la population ou la priver des dernières technologies (ce qui provoquerait une catastrophe : plus de transports, d’échanges économiques, de soins dans les hôpitaux…).
Dans une phase initiale, avant d’imposer l’auto-organisation, la complexité joue un rôle déstabilisant. Elle complique l’exercice du pouvoir, brouille l’avenir, détruit les perspectives de carrières, casse les cadres conformistes, efface les frontières, perturbe les habitudes, bouleverse les valeurs traditionnelles, favorise l’égoïsme des uns et amplifie les inégalités. Des plus nantis aux plus miséreux, tout le monde se retrouve perdu, désillusionné, avec pour seul bien le désir de persévérer dans l’être. Alors la multitude puise à cette source l’énergie nécessaire à une transition de régime.
Quand l’exaspération rencontre la complexité, nous obtenons un cocktail détonant !
Y’en a marre des indignés baba cool
Nous nous indignons d’un état de fait, le manque de perspective de la société, mais aussi, presque aussitôt, nous nous indignons contre ceux qui nous semblent encore capables d’influer sur cette société. En nous indignant, nous leur lançons un appel. Nous leur laissons croire que nous avons besoin d’eux et nous les renforçons dans leur position.
L’indignation, au-delà d’un bref cri de révolte et de rassemblement, ne nourrit pas un mouvement de rénovation. Simple constat, elle ne nous montre pour seul chemin que le stupide « Dégage que je prenne ta place. »
L’indignation ne conteste pas la structure sociale, elle exige de l’attention, une preuve d’amour. Cette ferveur revendicative recèle un vestige des vieilles croyances magiques : comme si la divinité pouvait nous venir en aide. Nos gouvernants et nos représentants ne vivent pas avec les Dieux de l’Olympe. Ne les implorons plus, ne les nourrissons plus de nos prières. Ils ne nous porteront pas secours. Agissons par nous-mêmes, rassemblons-nous, interconnectons-nous, parlons-nous. Place à l’action plutôt qu’aux récriminations.
En nous affalant au centre des villes, en buvant des coups, en fumant de l’herbe, en confondant Marx et Bakounine, en réinventant un peace and love désabusé, en constatant sans fin l’état de malheur de notre monde nous ne lui inventerons pas un avenir vivable.
L’indigné ne veut au fond rien changer. Il regrette le passé. Il a peur de l’avenir. C’est un conservateur. Il s’oppose à la révolution. Il s’en revendique pour la salir. Il s’entoure de tous les paumés, de tous les soiffards, de tous les crados pour éloigner les hommes et les femmes qui, encore dans la société, et qui ne la supportant plus, ont réellement envie de la transformer.
Les zonards ont renoncé à se battre. Ils ont déjà jeté les armes. Ne les exposons pas avec leurs chiens galeux pour prouver le pourrissement ambiant. Nous ne leur redonnerons espoir que si les optimistes se rassemblent.
Y’en a marre des idéologies old school
Nous sommes comme des points mathématiques qui voudraient s’évader de leur dimension d’origine. S’ils sortent de la droite, ils tombent dans un plan. S’ils sortent du plan, il tombe dans un espace 3D. Quelles que soient les idéologies dont nous nous arrachons, nous en adoptons d’autres. Nous ne pouvons vivre sans idéologie.
Quand nous disons que nous n’avons pas d’idéologie, nous rejetons de fait les idéologies existantes. Nous refusons les règles figées au profit d’une pensée plus dynamique, plus réactive, plus à l’écoute des circonstances. C’est une idéologie de la souplesse.
Depuis la transition néolithique, passage du nomadisme au sédentarisme, nous dépendons de régimes pyramidaux. Des chefs, placés au-dessus de la masse indistincte, nous commandent et nous contrôlent. Tant que le monde était simple, cette organisation fonctionnait pour le meilleur et, surtout, pour le pire.
Le socialisme, le libéralisme, le marxisme, le communisme… toutes ces doctrines ont accepté le commander et contrôler qui leur servait d’idéologie tutélaire.
Regardons l’autogestion. Elle promettait l’égalité aux ouvriers. Copropriétaires de l’outil de production, ils se partagèrent les actions, mais bien souvent ils ne changèrent pas l’organisation. Certains parmi eux devinrent chefs, d’autres sous-chefs. Ils restèrent accrochés au modèle pyramidal.
Changer les hommes sans changer le mode d’organisation ne change rien.
L’auto-organisation s’oppose directement au commander et contrôler. Elle en conteste l’universalité, sans pour autant en nier l’utilité dans les situations où la complexité reste faible ou modérée . Pour longtemps encore, les enfants auront besoin de fermeté. Le 100 % auto-organisation n’est pas un objectif. Il existera toujours des îlots de relative simplicité où le mode pyramidal s’imposera (et où certaines personnes assumeront les responsabilités au nom des autres).
Comme attirées par la gravité, les structures sociales versent vers l’organisation optimale au regard de la population et de la complexité du réseau social.
Faible démographie, autarcie, simplicité… mènent presque inexorablement à la dictature (dans ces conditions, les autres modèles ne survivent pas longtemps). Régime politique de la plupart des entreprises (dictatures au mieux éclairées).
Démographie moyenne, commerce international, complexité intermédiaire… nous approchent de la démocratie représentative (niveau atteint par l’Occident au cours de la révolution industrielle).
Démographie forte, interdépendance massive (notamment grâce à un réseau de communication lui-même auto-organisé), complexité exponentielle… constituent le bon cocktail pour l’auto-organisation et le développement de la conscience collective.
Au xixe siècle, les premiers anarchistes militèrent pour l’auto-organisation. Le moment n’étant pas venu pour les modalités politiques auxquelles ils aspiraient, on les traita de terroristes. Aujourd’hui, si nous souhaitons développer l’auto-organisation, nous sommes pragmatiques.
L’auto-organisation peut servir d’idéologie tutélaire à un ensemble de nouvelles doctrines où les notions de gauche et de droite s’estompent, mais ne disparaissent pas. L’auto-organisation de gauche favoriserait le développement de structures d’entraide, chacun de nous participant tour à tour à la marche de l’État (exemple : militance pour la neutralité du Net ), l’auto-organisation de droite favoriserait le développement technologique et l’accomplissement des utopies individuelles (exemple : militance pour la gestion discriminatoire du trafic internet ).
Dans tous les cas, les idéologies sous-tendant l’auto-organisation seront elles-mêmes auto-organisées, changeantes, évolutives, nulle part gravées dans le marbre.
Y’en a marre de nommer des porte-paroles
Dans un groupe auto-organisé, les liens hiérarchiques disparaissent au profit des liens transversaux. Le réseau décentralisé se substitue à la pyramide. Si un membre du groupe parle au nom des autres, il se place implicitement au-dessus d’eux. C’est le début de la fin.
Nous ne pouvons parler qu’en notre nom. Nous devons dire « je », ou « nous » de manière métaphorique (un « nous » qui n’engage que le locuteur). Ne recherchons plus l’assentiment des autres. Vouloir être tous d’accord, c’est se diriger droit vers la dictature. Se satisfaire de la majorité, c’est laisser mourir les meilleures idées.
Les paroles se rencontrent, s’enlacent, s’aiment et produisent éventuellement une musique commune. Tant que l’harmonie n’est pas atteinte, poursuivons le dialogue. Attention : l’harmonie nécessite plusieurs notes !
Si un journaliste veut interviewer un porte-parole, expliquons-lui qu’il n’existe que des paroles libres et irréductibles. Les journalistes apprendront à entremêler des histoires et ne se contenteront plus d’une Histoire.
Et n’oublions pas que nos porte-paroles causeraient notre perte. Quand on n’a pas de chef, on est puissant, car les chefs des autres ne savent plus à qui s’attaquer parmi-nous (ou qui séduire ou faire chanter). Ils n’ont plus d’autres choix que de nous affronter tous ensemble. Crions « Tous pour tous » et jetons aux oubliettes le « Tous pour un ».
Y’en a marre des assemblées générales
Les manifestants se regroupent et font cercle. Ils parlent tour à tour comme dans les assemblées législatives. Ils cassent alors un des mécanismes de l’auto-organisation : la polyphonie.
Dans une pyramide, le chef ordonne et tout le monde reçoit en même temps sa parole comme si un orage venait d’éclater. Dans un réseau, des informations diverses circulent continument, à la façon du sang dans nos artères ou des voitures dans une ville. Sans flux point d’auto-organisation.
Le flux unifie la société. Il lui donne vie. Il l’irrigue. Il la nourrit. Inutile d’attendre le grand soir, la messe du dimanche, la voix rassurante du présentateur. L’évènement se déroule maintenant, partout.
Plutôt que des assemblées, organisons des barcamps. Des grappes d’une dizaine de personnes se forment. De multiples débats coexistent, puis chacun des participants essaime vers d’autres grappes. Redisons ce que nous avons entendu, répétons une idée émise par un autre, argumentons-la autrement. Les messages se croisent, certains particulièrement puissants se renforcent, d’autres sans impact s’évanouissent.
Dans les assemblées, après les prises de paroles, le moment du vote arrive. « Êtes-vous d’accord sur ce qui a été dit ? »
Non !
Après un barcamp, il n’existe pas un point de vue univoque. Une musique commune berce peut-être chacun des participants, rien de plus.
Dans assemblée générale, il y a général, il y a chef, il y a l’idée de représentation, de hiérarchie… L’auto-organisation n’a plus besoin de ces oripeaux.
Y’en a marre qu’ils décident pour nous
Les élus et les dirigeants de toute espèce justifient souvent leurs prérogatives par « Il faut bien que quelqu’un décide ! » Comme si quelqu’un, il y a quelques millions d’années, avait décidé de raser les singes pour les transformer en hominidés.
Une décision n’est pas nécessairement le fait d’un homme ou d’une femme en particulier. Lors d’un barcamp, une grappe peut avoir envie de faire une chose, d’autres grappes de faire d’autres choses. Aucune décision globale n’est prise.
Chacun, pénétré par la musique sociale, œuvre avec quelques autres. Ils ont pris une décision qui ne vaut que pour eux. Si leurs actes portent leurs fruits, leurs amis en prendront connaissance, ils les imiteront peut-être. Une décision locale, car née dans une grappe, se propagera et gagnera des adhérents, au point de devenir quasi globale. Aucun vote ni approbation générale n’aura été nécessaire. Pourtant, vue de l’extérieur, une décision aura été prise.
Les actions comme les paroles s’apprécient sur pièce, au fur et à mesure de leur propagation. Dans une organisation pyramidale, un responsable avançait une idée. Quand il ne l’imposait pas, il la soumettait au vote oui-non. Dans une organisation en réseau, n’importe qui peut mettre en œuvres ses propres idées. Si elles fonctionnent, elles gagnent du soutien.
Nous quittons la logique binaire du pour ou contre. Nous ne rêvons plus de l’accord général. Le consensus ne nous intéresse plus. Nous ne fermons aucune porte. La solution surgit souvent d’un endroit inattendu. Nécessairement imparfaite, elle ne révèle sa puissance qu’a posteriori. Personne ne peut prétendre la détenir a priori (surtout pas un expert).
La transparence apparait comme nécessaire à la généralisation des initiatives locales. Si nous ne communiquons pas, nous n’avons aucune chance de provoquer une réaction en chaîne. L’auto-organisation doit s’appuyer sur un capital expérimental, une base de données de politique pratique ouverte à tous, un système de partage battis grâce à des technologies open source et libres.
La clandestinité ne profite pas à l’auto-organisation : elle implique une forme de hiérarchisation. Œuvrer en secret pour le bien des autres, c’est décider pour eux, comme n’importe quel potentat, c’est prétentieux, irrespectueux, voire égoïste. De la même manière que nous parlons en notre nom, nous agissons pour nous. Si nos actions bénéficient à nos compagnons de lutte, elles s’amplifieront. « Je cherche une solution locale, je ne cherche pas à régler tous les problèmes d’un coup de baguette magique. »
La transparence implique la visibilité, même aux yeux des adversaires politiques. Sortir du cadre légal ou user de la violence entraîne une réaction immédiate, parfois tout aussi immodérée. L’auto-organisation ne se déploie qu’avec la non-violence. Elle passe par la subversion, non par l’affrontement direct.
Y’en a marre qu’ils nous traitent de fous
Utopiques seraient ceux qui prétendent se détourner du commander et contrôler. L’humanité aurait toujours fonctionné ainsi et il ne pourrait en aller autrement. « L’auto-organisation n’a jamais marché, » affirment les sceptiques. Ils ont raison pour trois raisons.
1/ Le niveau de complexité de nos sociétés bien que déjà grand se satisfaisait encore du modèle pyramidal. Il permettait à une poignée de privilégiés de tirer les ficelles aux dépens de la dignité de la majorité.
2/ L’auto-organisation est une idée neuve. Les scientifiques ne l’ont comprise qu’à la fin du xxe siècle quand les informaticiens réussirent à la simuler pour la première fois.
3/ Ils ont alors découvert qu’elle ne devient spectaculaire que quand un grand nombre d’acteurs interagissent. Cette interaction implique la communication. L’auto-organisation à vaste échelle d’une société humaine n’est possible qu’avec internet.
Complexité relativement faible, incompréhension et manque de moyens de communication expliquent pourquoi l’heure de l’auto-organisation n’était pas venue.
Pour soutenir qu’elle ne surviendra jamais, les mauvais augures affirment que nous serions faits pour fonctionner sous l’autorité directe des chefs, trait que nous aurions hérité de la horde primitive. Si tel était le cas, nous serions incapables d’affronter la complexité. Nous serions condamnés à la décadence, c’est-à-dire à revenir à un état antérieur de notre histoire sociale. Or, comme l’avait déjà pressenti Teilhard de Chardin, la complexité ne cesse de s’accroître depuis le big bang. Nous apprenons à vivre avec elle. Nous évoluons, et nous pouvons influer sur cette évolution .
Y’en a marre de passer pour des arriérés
Si les Tunisiens ont été les premiers à mettre en œuvre l’auto-organisation politique, les universitaires et les industriels l’ont discrètement déployée pour construire internet, puis le Web.
Le réseau découle de l’interconnexion d’une multitude d’initiatives, souvent redondantes ou concurrentes, militaires ou civiles, publiques ou privées. Personne n’a écrit un cahier des charges, un plan directeur, personne n’a supervisé de manière centralisée le développement du Net. Quand plusieurs réseaux ont coexisté, il a fallu les interconnecter, donc trouver un protocole commun. La nécessité a créé le Net.
Les concepteurs ont essayé des nombreuses technologies, pour la plupart écartées, mais certaines comme le Web se sont propagées. Les organismes de normalisation sont apparus après pour entériner les innovations et suggérer des pistes d’exploration, sans jamais imposer quoi que ce soit.
Des acteurs de tout horizon et de toute nationalité s’auto-organisèrent, créant en quelques années le plus grand système jamais bâti par l’humanité. Dans le même temps, en France, l’approche pyramidale accoucha du Minitel, une impasse technologique.
L’auto-organisation n’est plus une utopie.
Les prophètes antitechnos l’ont d’ailleurs compris. Ils critiquent internet, les réseaux sociaux, les blogs, la mobilité… avec un projet délibéré : nous devrions rendre nos armes, nous soumettre sans broncher.
Privés des technologies numériques, nous serions incapables de complexifier la société et d’en perturber le pilotage. Nous ferions les beaux jours des chefs en tout genre. Incapables de nous auto-organiser, nous leur offririons les moyens de resserrer leur emprise sur nous.
Le retour à la nature, c’est le retour à la dictature.
Mais prenons garde de ne pas communiquer à travers un seul canal à son heure facile à contrôler. Cultivons la diversité. Évitons les passages obligés. Sachons les contourner si nécessaire.
Nous ne reconstruirons la société qu’avec les hackers.
Le hacker excelle dans les technologies qui peuvent être mises en œuvre dans un garage ou un appartement, sans infrastructure couteuse, sans machines monumentales. Le hacker détient la puissance dont jadis seuls les industriels disposaient. Artisan technologique, il exerce ses talents en informatique, en mécanique, en génétique. Peu à peu, il conquiert tous les champs d’expertise.
Le monde devient réellement complexe quand les individus disposent d’autant de puissance que les armés. Alors plus rien ne nous empêche de travailler à nos rêves.
Y’en a marre de travailler pour les banquiers
Certains parmi nous héritent de privilèges. Jadis c’était celui d’être noble, maître, esclavagiste, aujourd’hui, c’est le privilège de fabriquer de l’argent pendant que les autres travaillent pour le gagner.
Quand nous confions 1 euro à notre banque, elle en prête 10, parfois 20. Grâce à cet effet de levier, elle fabrique donc jusqu’à 19 euros ex nihilo ! Les banques centrales se contentent de faire les comptes. Et nous travaillons.
En 1988, le prix Nobel d’économie Maurice Allais écrit :
Par essence, la création monétaire ex nihilo que pratiquent les banques est semblable, je n’hésite pas à le dire pour que les gens comprennent bien ce qui est en jeu ici, à la fabrication de monnaie par des faux-monnayeurs, si justement réprimée par la loi. Concrètement elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents.
Ne persécutons pas pour autant les banquiers. La création monétaire est nécessaire au bon fonctionnement de la société. Quand nous lançons des services, produisons des films, publions des textes, nous ne dévalorisons pas les plus anciens. Nous enrichissons la société. Cet accroissement de valeur doit s’accompagner d’un surplus de masse monétaire.
Dans un monde pyramidal, cette création ne pouvait qu’être centralisée. Dans un monde en réseau, elle doit se distribuer entre chacun de nous (on parle de dividende universel). Les banques continuent à prêter de l’argent, mais elles n’ont plus le privilège d’en créer.
Comment réussir ce tour de force ? Comment faire disparaître la noblesse banquière ? Par la violence. Et après ? La revendication . Et après ? Il n’existe qu’une solution : la reconstruction d’un autre système.
1/ Ne confier son argent qu’aux banques qui refusent la création monétaire .
2/ Limiter l’usage du crédit. Dans une société pyramidale, on grimpe, brille, domine, les possessions matérielles symbolisent la réussite. Dans une société en réseau, on communique, interagit, échange. L’argent est tout au plus un facilitateur.
3/ Utiliser autant que possible des monnaies alternatives qui proposent la création monétaire décentralisée.
Si nous appliquons cette stratégie, le système bancaire transitera vers l’auto-organisation. Nous n’avons pas à réclamer des têtes, juste à propager une prise de conscience. Mais ne soyons pas naïfs, les privilégiés se défendront jusqu’à la mort.
Nous aurons des alliés. Ne nous trompons pas d’objectif. Ne nous laissons pas enfermer par les idées reçues. Ne nous jetons pas sur les riches. Ne croyons pas que la taxation résoudra tous nos problèmes.
Un fait a longtemps été mal compris : posséder plus n’implique pas prendre aux pauvres, mais capter une part plus grande de la création monétaire. Plus on fabrique d’argent, plus on creuse l’écart entre les pauvres qui au mieux travaillent et les privilégiés qui bénéficient directement ou indirectement de la création monétaire.
Sans casser ce mécanisme, on n’a aucune chance de rééquilibrer la société. Plutôt que de plafonner les salaires (la fin des gros revenus n’entraînant pas la fin de la pauvreté), instaurons le dividende universel inconditionnel. En partie financé par la décentralisation de la création monétaire, il conduit à la fin de la spéculation (une fois privé de l’effet de levier, les banques n’offriront plus des intérêts faramineux).
Y’en a marre de se contenter de crier
Si nous nous disons contre le capitalisme, nous renforçons le capitalisme, ne serait-ce qu’en fédérant contre nous ceux qui le défendent encore. Être contre une chose moribonde, c’est en faire le jeu. Ne vaut-il pas mieux l’ignorer et passer outre ?
L’auto-organisation ne va pas contre. C’est une force de travail et d’action. Nous ne pouvons être contre quelque chose qui existe sur un plan idéologique étranger au nôtre. Un point d’une droite ne combat pas le point d’une autre droite. Il ne nous reste qu’à construire. Si nous jugeons le capitalisme inapproprié, vivons peu à peu selon d’autres principes, dans un autre espace-temps.
Au début d’internet, les développeurs n’abandonnèrent pas immédiatement le courrier postal et ne débranchèrent pas tout de suite leurs téléphones. Les nouvelles habitudes s’installèrent à leur rythme. Les actions auto-organisées commencent lentement, piétinent, puis, une fois un seuil franchi, elles épousent une progression exponentielle que plus personne ne peut interrompre.
L’auto-organisation exige patience et confiance.
Apparemment, au moins trois raccourcis existent.
1/ On demande au pouvoir de répondre à nos exigences. En théorie, il pourrait agir vite, par ordonnance. En pratique, il ne règlera aucun des problèmes induits par la structure pyramidale de la société dont il est lui-même un des garants.
2/ Comme les anarchistes espagnols en 1936, on détruit ce qui ne nous plait pas. Après, il ne reste qu’un champ de ruines où les structures de pouvoir les plus promptes à ressurgir seront celles qui conservent d’anciennes racines (d’autant que la destruction a simplifié la société au point où la dictature apparaît comme le régime le plus efficace).
3/ On prend le pouvoir, on se coule dans les structures préexistantes pour les réformer de l’intérieur. Malheureusement, ces structures écrasent les hommes et les femmes les plus volontaires et elles les pervertissent.
Ces raccourcis conduisent à ce que rien ne change malgré quelques illusoires promesses. En politique, la ligne droite n’est pas le plus court chemin.
Prenons plutôt conscience de notre progression : nous sommes déjà pour une grande part auto-organisés ! Le trafic routier, la forme des villes, les flots de piétons dans les métros… Un Président directeur général ne chapeaute pas chacun des secteurs de notre vie. Sur cette base, lançons-nous, levons les derniers verrous, accélérons le processus de transition.
L’auto-organisation ne peut naître que dans l’ancienne société pyramidale (elle boote à l’intérieur : elle utilise le code existant pour en installer un nouveau ). Elle la subvertit peu à peu en même temps que la complexité s’accroit.
Respectons le droit, tout en inventant des droits nouveaux et dépendants des communautés. Quand ces droits se heurtent, comme c’est déjà le cas entre pays, cherchons des compromis, imaginons un droit unifié (du type des droits de l’homme). Ainsi un nouveau droit général émergera et se substituera à l’ancien, sans que ne se produise de béance juridique ou législative .
Prenons garde toutefois de ne pas désigner une assemblée constituante pour écrire les règles canoniques de notre société. Si l’assemblée est peu nombreuse, sa simplicité structurelle favorisera en son sein l’autoritarisme, donc des décisions contraires à l’auto-organisation. Les membres de l’assemblée légifèreront pour leur profit ou celui de leurs amis. S’ils ont été élus, ils sont déjà les représentants de structures partisanes, donc empêtrés définitivement dans le modèle pyramidal. Le tirage au sort permet d’échapper à ce piège, mais il doit être associé à une assemblée de plusieurs milliers de personnes. En vérité, il semble préférable d’ouvrir l’assemblée à toutes les bonnes volontés. Écrire une constitution exige beaucoup de travail, seuls les plus valeureux auront un impact sur elle. L’assemblée constituante n’est pas désignée, elle se constitue elle-même du moment que son idée a été acceptée.
Elle reste nécessaire. L’auto-organisation ne rime pas avec anomie : absence de lois. Une multitude ne peut s’auto-organiser que si les acteurs respectent des règles : interconnexion, transparence, polyphonie, refus de la représentation, barcamp… autant de principes de travail mis en œuvre tout au long de l’histoire d’internet puis du Web. À ces règles pratiques, s’ajoutent des règles particulières qui dépendent des objectifs de la communauté. Elles s’inventent en même temps que les essais et les erreurs se multiplient et que la constituante les entérine.
Y’en a marre d’étudier sans travailler
Le déploiement d’internet nous a révélé la puissance de l’auto-organisation, cette forme d’organisation sociale tournée vers l’action pratique. Dès qu’une foule de plus d’un millier d’hommes et de femmes se rassemble, il est temps de s’entraîner . Pour montrer notre bonne volonté, commençons par des gestes concrets au quotidien : servir des repas gratuits, nettoyer des rivières ou des plages, cultiver des jardins partagés, monter des spectacles, tenir des universités au centre des villes, rénover des bâtiments publics délaissés , accepter le paiement en monnaies alternatives…
L’argent n’étant alors plus rare puisque les banques n’ont plus le privilège de le créer, le travail devient lui-même abondant. Le chômage n’avait pour but que d’entretenir la peur. À cause de cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, nous nous sommes persuadés que seuls quelques nantis, les salariés, changeaient le monde, et encore dans les conditions particulières d’un système monétaire unifié. Quelle étrange idée ? Comment avons-nous fait pour y croire aussi longtemps ?
Nicolas Auray, le sociologue des hackers, écrit :
Les nouvelles technologies internet se sont constituées en donnant la prééminence à l’expérimentation sur l’intériorisation, aux tâtonnements incertains sur les apprentissages formels, au jeu et au défi sur l’examen scolaire. Elles ont ainsi structuré des communautés sceptiques, ouvertes et curieuses.
Nous devons devenir hacker. Transformer la société par jeu, guidés par le plaisir, l’envie d’explorer et d’éprouver les possibilités qu’offre le monde. Nous ne sommes plus limités, rangés dans des cases, accrochés à des rails qui nous mènent sans escale à la mort. Nous empruntons des voies de traverse. Zigzaguons. Serpentons. Allongeons le trajet pour que notre vie nous paraisse plus intense.
Auray ajoute :
L’excitation pour l’incertain, pour l’incertitude, pour le défi, pour le hasard, fournit des motifs puissants dans des situations d’affaiblissement de l’intérêt pour la chose publique.
Il ne s’agit pas tant d’un désintérêt pour la chose publique que d’un désintérêt pour leur chose publique. Une autre société s’invente pendant que l’ancienne se délite. Elle n’a plus qu’un attrait archéologique. Comme toute nouvelle civilisation, usons des vestiges pour construire nos villes.
…
C’est une certitude : dans trois heures le soleil explosera. Les uns se tiennent immobiles au bord de la mer, les yeux perdus dans l’infini ; les autres n’ont pas cessé de se quereller et de s’accuser de leurs maux. Les uns approchent du sommet de la montagne, dans la neige éblouissante ; les autres s’enivrent et dansent. Les uns pleurent ou tremblent de panique ; les autres rêvent encore de tomber amoureux. Les uns acceptent leur destin, les autres ne veulent pas le regarder en face. Ils attendent sans y croire que le soleil explose. Pour eux, le lendemain ressemble nécessairement aux jours d’avant.
Remerciements
J’écris ce texte sans accès Internet (dont je me suis déconnecté volontairement pour mener une expérience). Didier Millotte m’a parlé du mouvement Ya Basta en Espagne, il m’a entrainé à Montpellier sur la place de la Comédie, il m’a donné envie de résumer mes idées au sujet de l’auto-organisation. Michel Négrel m’a révélé le lien possible entre la révolte tunisienne et Spinoza. François Bon a accepté de publier ce texte sans que je sois capable le propulser moi-même sur le réseau.
Tags: une, Ya Basta / Coup de gueule /822 lectures
























