Thierry Crouzet

L’État de non-droit numérique

Je dois être un de ces grincheux qui regrettent le bon vieux temps, mais de plus en plus de choses ont pour moi un goût amer sur le Net.

J’ai créé en 1998, bonweb.fr, c’était déjà un livre électronique. Loin de me limiter à une projection homothétique du Guide des meilleurs sites Web que je publiais alors, j’avais développer un annuaire interactif qui a survécu jusqu’à aujourd’hui.

En 2007, Google avait manqué nous faire fermer une première fois, cinq ans plus tard il y réussit. À ce stade, c’est sans grandes conséquences et voilà pourquoi l’affaire me paraît intéressante.

Nous avons reçu il y a quelques jours un message nous expliquant que nous étions exclus du programme AdSense, sous prétexte qu’un commentateur avait publié la photo d’une femme dénudée en regard d’une publicité. Plus d’AdSense implique la fin des revenus et donc d’un hébergement payant (et du serveur sur lequel se trouve ce blog et où je bidouille depuis des années).

Ce n’est pas trop la dérive puritaine et le politiquement correct qui m’inquiète, quoique, mais plutôt la nonchalance avec laquelle Google est capable de nous couper le robinet, et de nous licencier en quelque sorte.

Dans un État de droit, une même loi s’applique à tous les acteurs et un ensemble de pratiques plus ou moins légiférées s’installent pour faciliter le vivre ensemble. Une entreprise ne peut pas licencier sauvagement. Elle ne peut pas bouleverser du jour au lendemain les salaires. Nous sommes en train d’oublier ces interdits sur le Net.

Il s’agit d’un territoire divisé en pays presque tous soumis à la dictature, surtout les deux immenses blocs que constituent Google et Facebook. Ils ne reconnaissent aucun droit de l’homme, ils imposent en potentat leurs règles à leurs citoyens.

Cette fois un compte AdSense fermé, demain un mail, un compte Facebook, un espace d’hébergement, l’indexation de votre site… Si vous n’obéissez pas à la règle fixée par la dictature, elle vous chasse de ses terres. Bien sûr, vous pouvez déménager, réinventer votre vie ailleurs. Vous êtes libres. Est-ce bien certain ?

C’est un peu comme si vous étiez un émigrant qui doit abandonner ses biens derrière lui et repartir pratiquement à zéro. C’est d’autant plus difficile quand les superpuissances occupent pratiquement la totalité de l’espace, ne vous laissant pour vous débattre que les marges encore en friche. « Si vous ne respectez pas NOS règles, dégagez. Vous n’êtes plus le bien venu dans NOTRE monde. » Voici comment le Net fonctionne désormais.

Il y a quelques années, avant l’apparition des superpuissances numériques, le Net était décentralisé. Nous étions des nomades sur ce territoire. Nous nous promenions avec notre havresac sur le dos. Quand nous n’étions pas bien à un endroit, nous en changions. C’est beaucoup plus difficile aujourd’hui où une grande partie de notre vie se joue autour de lieux numériques en nombre restreint et où nous accumulons de plus en plus de biens, avec une tendance certaine, et sans doute néfaste, à la sédentarisation.

Cette prégnance du numérique donne de plus en plus de pouvoir aux opérateurs. Plus ils ont de pouvoir, plus ils empêchent leurs concurrents d’émerger. Et quand l’un y parvient, il est racheté. Ils aspirent les développeurs autant que les utilisateurs, laissant une marge vivante mais qui est condamnée de rester en marge, une marge à la traîne technologique.

Voilà pourquoi je pense qu’il faut « nationaliser » les superpuissances numériques. Elles sont en train d’imposer un espace de non-droit sur notre nouveau territoire. Elles y font régner la loi du plus fort. Elle ne s’occupe que de leur intérêt, ignorant que derrière les bits il existe des hommes et des femmes.

Nous devons nous réapproprier notre territoire plutôt que fuir sans cesse vers un ailleurs qui serait meilleur. N’abandonnons plus derrière nous nos œuvres pour que les vautours s’en emparent. Retournons-nous contre eux, non pas pour nous battre frontalement, mais en utilisant comme le judoka la force de notre ennemi. Je vais finir par placer des publicités AdSense dans ces pages… et sans doute que comme bien des blogueurs avant moi, je serai à mon tour exclus du programme AdSense.

Les dictateurs ne supportent jamais la critique. Il la laisse vivre en marge pour qu’elle attire au loin les esprits les plus contestataires.

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37 commentaires

  1. Lorenzo Soccavo

    Certes ! le constat, ici sur le Net en général, rejoint d’ailleurs le mien sur, en particulier, l’émergence d’un marché du livre numérique basé sur la déstructuration des lectorats multiples en une audience massive à laquelle montrer des publicités. Mais ce que je ne comprends pas c’est qu’au départ l’on puisse s’inscrire à la régie publicitaire de Google !?! Cela ne me viendrait pas à l’idée !

  2. Thierry Crouzet

    Oui, Lorenzo, gagner de l’argent ne t’es jamais venu à l’idée… :-)

    Il n’y a pas d’autre régie digne de ce nom sur le Net. AdSense est la seule technologie automatique qui fonctionne (et je peux te jurer que ça marche, d’ailleurs Google ne serait pas aussi riche sinon).

  3. Galuel

    Il n’y a pas d’autres régies, car notamment il n’y a pas de monnaie décentralisée.

    Avec une monnaie décentralisée la multiplication des initiatives individuelles est possible.

    Avec une monnaie privatrice, il suffit de couper le robinet suffisamment longtemps pour développer les monopoles que l’on détient et assécher toute velléité de libre concurrence.

    Mais ne comprends pas le rôle fondateur de la monnaie qui veut…

  4. Thierry Crouzet

    Tu le comprends et ça change quoi pour toi? :-)

    Tu à d’un côté ceux qui ferment les robinets et de l’autre ceux qui attendent qu’il se passe un truc… ça va bien finir par arriver, mais quand ?

    à part théoriser, qu’est-ce qu’on fait à part se plaindre ?

  5. Lorenzo Soccavo

    A part théoriser et se plaindre, pour la situation en général ou sur le Net, je ne sais pas, mais pour ce qui est du passage de l’édition imprimée à l’édition numérique organiser un grand barouf à Saint-Germain-des-Prés aurait de la gueule !

  6. Thierry Crouzet

    @Lorenzo Fonce… mais c’est peut-être pas l’endroit idéal… et puis il me semble que c’est déjà terminer la migration au numérique… reste à écrire maintenant, et ça reste aussi difficile qu’avant, beaucoup essaient, peu réussissent.

  7. Galuel

    Tu le comprends et ça change quoi pour toi? :-)

    Comprendre évite de se battre contre des moulins à vent et aussi permet de diriger son énergie vers les causes et non pas vers les effets. Manifester pour rien en pestant contre les effets tout en continuant à générer les causes sans les remplacer par les causes opposées, ne guérit aucune maladie.

    Tu à d’un côté ceux qui ferment les robinets et de l’autre ceux qui attendent qu’il se passe un truc… ça va bien finir par arriver, mais quand ?

    Tu parles comme le malade qui se plaint et regarde avec dédain le remède que lui propose le médecin sous prétexte que ce remède est long. Voulant guérir tout de suite, il rejette le traitement long, et de ce fait ne guérira en fait jamais.

    Tu parles comme l’homme qui, ayant subi toute sa vie durant les désastres liés à son ignorance, refuse de transmettre ce que désormais il sait afin que vivent mieux ses enfants, sous prétexte que lui même n’en bénéficiera pas, car les causes et les effets sont si profonds qu’il faudra une génération pour que le traitement guérisse véritablement le malade.

    à part théoriser, qu’est-ce qu’on fait à part se plaindre ?

    Je ne sais pas qui est “on”. Et théoriser a permis à Newton, Einstein, Colomb, Pasteur et quelques autres de nous transmettre quelques trucs très sympathiques.

    Mais très peu nombreux sont ceux qui comprennent cela.

  8. Jim

    Si j’étais vous Thierry Crouzet, je refuserai la proposition de ce Galuel de fabriquer de la fausse monnaie!
    LOL :-)

    Je plaisante Galuel, j’ai compris, je suis un peu les travaux de Noubel.

    Vous avez noté le papier de Brin/Google dans Guardian dont parle ITexpresso, au sujet de l’internet “ouvert”?
    http://www.itespresso.fr/sergey-brin-google-facebook-et-apple-aussi-dangeureux-que-la-censure-du-net-en-chine-52677.html

    Vous Thierry Crouzet, vous êtes informaticien non, et du genre intello non? Vous pourriez faire des tas de choses autour des concepts d’Etat et de Droit je suis certain…

  9. Jean

    J’ai vécu ça aussi avec Google, suppression du jour au lendemain du droit même de payer des Adwords ! Donc interdiction même d’être client de Google. Le pire c’est une suppression d’abord sans même un email puis ensuite vous pouvez essayer de demander des explications. On a essayé de se plier à leur demandes d’améliorations du site, ils ont autorisé puis supprimé de nouveau. On s’en passe mais sans rentrer dans les détails, Google avait son avis sur ce qu’on pouvait dire ou non sur nos offres. Alors qu’ils ne connaissent évidemment pas du tout notre métier. De plus ce sont des anonymes en Irlande qui décident, on ne peut les avoir en ligne directement. C’est une dictature assez effrayante.

  10. Pingback: D-Fiction » Une purée de pois

  11. Anarcho-étatiste

    “Voilà pourquoi je pense qu’il faut « nationaliser » les superpuissances numériques”

    Autre hypothèse : voilà pourquoi tu es viré du programme Adsense : tu es devenu un ennemi à abattre avec ta volonté de le nationaliser :-)

    Enfin on retombe toujours sur le problème de la prédation qui rend impossible la seule liberté : “entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui libère”.
    Internet sans lois, c’est la liberté du prédateur de faire ce qu’il veut.

  12. HR

    “Voilà pourquoi je pense qu’il faut « nationaliser » les superpuissances numériques.”

    Ça c’est la meilleure! Qu’est-ce qu’on rigole sur ce blog, je ne regrette pas de l’avoir découvert!!

    Une fois nationalisé Google et Facebook, j’ai une proposition encore plus révolutionnaire: je propose qu’on les regroupe dans une entreprise nationale qu’on pourrait appeler Minitel. Je me suis renseigné, c’est possible. Le nom est déjà pris, mais il paraît qu’il va bientôt être de nouveau disponible. Qu’en pensez-vous? :-D

    En attendant, après la question des élections, on continue à discuter en dehors du réel, mais sur Internet, quand même.

    Au moins, on s’interdit de réfléchir à deux choses:

    - Pourquoi, alors que les Européens avaient les moyens humains, technologiques et financiers d’offrir Internet au monde, ils sont préféré des solution du type Minitel?

    - Pourquoi, les Ecoles, les Universités, en France par exemple, interdisent férocement à leurs étudiants ce que les Universités de Stanford et Harvard ont laissé faire, parfois en les encourageants, à leurs étudiants comme ceux qui ont créés Google et Facebook?

    Je vois qu’ici on est entre gens bien élevés par nos Ecoles et nos Universités: on s’interdit de poser ce genre de question.

  13. Thierry Crouzet

    @HR alias Henri Rouquier de Montsouris please lisez les articles avant de les commenter… suivez les liens, vous êtes ridicule… et acceptez ma demande de conversation audio sinon je vais bloquer vos commentaires, la mauvaise foi est fatigante.

    Qu’est-ce que j’entends par nationaliser? Avez-vous même compris de quoi il s’agit?

    Si vous ne me répondez pas, vous n’êtes pas le bienvenu chez moi.

  14. HR

    @Thierry Crouzet

    Je ne relève pas vos menaces d’exclusion. Le contenu de votre article suffit pour en souligner l’ironie.

    J’ai lu votre article. J’ai également lu intégralement votre proposition de “nationalisation” à laquelle il renvoie. Elle est complètement déconnectée de toute réalité politique. Or, la nationalisation, c’est de la politique, pure et simple.

    Internet, la Révolution Informatique Numérique, qui a duré 25 ans, comme toutes les révolutions industrielles (+ ou – 1975/2000), Google, Facebook qui sont de purs produits de cette révolution, c’est ça la réalité. Et vous refusez catégoriquement de regarder cette réalité.

    Qu’est-ce que vous entendez en effet par “nationaliser”? C’est un terme politique, précis, concret, et vous en restez à des généralités. Nationaliser suppose une “nation”. Et en termes politiques contemporains, une “nationalisation” suppose un Etat. Un Etat de non droit s’il s’agit de nationalisation de type “révolutionnaire”, un Etat de droit dans le cas contraire.

    Quel Etat pourrait bien “nationaliser” Facebook dans la réalité? Il n’y en a qu’un: l’Etat fédéral américain. Celui-là même qui existe par le miracle d’une Constitution bi-centenaire, donc unique au monde, et qui garantit non seulement la naissance mais la pérennité de Facebook ou de Google en tant qu’entreprises indépendantes, à condition, bien entendu, que ces entreprises se soumettent aux lois dictées selon les principes de la Constitution Américaine.

    Et vous ne répondez pas non plus au questionnement sur le fait que les “nations” européennes, et leurs constitutions, ont, de fait, interdit la naissance d’Internet pour nous obliger à utiliser ses “Minitels” nationalisés dès le départ, avec ses 3615, avec ses entreprises nationalisées dès le départ: France Télécom, British Telecom, Deutsche Telecom, Telecom Italia. On sait ce que ça a coûté à l’Europe ces “nationalisations”: pour la première fois de son Histoire, l’Europe a été totalement absente d’un Révolution Industrielle! Pas un OS, pas un langage informatique, pa

    J’ai lu vos réflexions sur le fait qu’Internet serait devenu une sorte de “nation”. Je vous fais remarquer que vous parvenez à faire cette analyse en occultant le fait qu’Internet est un pur produit américain. Et je vous fais remarquer que vous évitez ainsi de vous demander pourquoi et comment c’est un produit américain. Personnellement, je vais jusqu’à dire que c’est un “territoire”, pour reprendre un de vos termes, américain.

    Est-ce que je me trompe en disant que si nous sommes sur un “domaine”, comme on appelle un territoire sur Internet, le nom et donc l’existence de ce domaine est toujours, même aujourd’hui, garanti par son enregistrement sur un serveur qui se trouve obligatoirement sur le territoire des USA?

    Alors “nationaliser” Internet comment? En nationalisant des serveurs installés pour la plupart en Californie, Comment envisager une telle chose une seule seconde?

    Pourquoi occulter cette évidence? Est-ce que vous voulez la cacher, ou faites vous semblant de l’ignorer vous-mêmes?
    Cet élément n’est pas sans lien avec votre discussion précédente sur le droit de vote.

  15. Gnouros

    C’est ambigu : d’un côté, tu as tendance à remettre en cause l’état de droit lorsque tu défends le pirate ; mais d’une autre côté, tu sembles bien te rendre compte qu’il est peut-être tout de même nécessaire… (mais j’ai peut-être pas bien compris…)