Thierry Crouzet

Notre modernité est interactive

Tout a commencé durant les années 1950 avec le rêve de quelques musiciens, plasticiens, écrivains d’ouvrir leurs œuvres aux auditeurs, spectateurs, lecteurs…

Tout a été théorisé par Umberto Ecco dans L’Œuvre ouverte en 1962.

Tout a véritablement commencé au milieu des années 1970 lorsque Gary Gygax et Dave Arneson ont inventé le jeu de rôle (évènement qui a échappé, il me semble, à Ecco et aux spécialistes de l’art).

Point encore de numérique dans ce mouvement esthétique et culturel. À cette époque, les informaticiens en sont encore à développer les premiers jeux vidéo et à inventer l’interaction homme-machine.

Au début, les artistes refusent de clôturer leurs œuvres. Ils veulent intégrer le spectateur au processus créatif. Ils souhaitent être débordés, surpris. Mais, il s’agit chez eux d’une aspiration, presque d’une prescience.

L’œuvre reste abandonnée au spectateur qui peut réordonner les chapitres d’un livre ou les mesures d’une composition, qui peut pivoter des formes, jouer avec des interrupteurs ou des pédales… L’œuvre n’en reste pas moins délaissée par son créateur. Nous en sommes à l’interactivité homme-œuvre.

Bien sûr, cette interactivité n’est pas nouvelle. Depuis toujours les œuvres ont provoqué rêves, interprétations, réponses. La volonté des années 1950 était de multiplier les feedbacks, de les intégrer à une boucle créative survitaminée. Peut-être parce que les créateurs se sentaient incapables d’atteindre leurs rêves d’absolu, ou plus sûrement parce que ces rêves les avaient quittés et qu’ils espéraient explorer tous les possibles, donc se doter d’une puissance imaginaire extérieure à eux-mêmes et puisée dans le public.

Tout cela devient possible avec le jeu de rôle. Le créateur n’abandonne plus son œuvre, son scénario, il le joue avec des joueurs qui transforment son projet avec lui, l’altère, le pousse à le réinventer sans cesse. La boucle de feedback se referme. L’œuvre au final n’est pas le scénario, mais la partie. Une œuvre éphémère qui parfois provoque autant d’émotions que les arts les plus sublimes du passé.

L’émotion fugitive de certains instants jeu de rôle est en elle-même modernité. On peut la mettre en regard des happenings et performances. L’art ne poursuit plus l’éternité, il se vit, disparaît. On aurait pu croire que tel était le destin des œuvres ouvertes jusqu’à l’avènement des blogs. Désormais ce qui partait en fumée au cours des parties-perfomances fait trace, reste. Le blogueur écrit un billet derrière lesquels s’enchaînent les commentaires, et les trackbacks des autres blogueurs à travers la blogosphère. Alors il écrit un autre billet. L’œuvre se construit peu à peu dans un dialogue permanent.

Et si je blogue moins, c’est parce que chez moi ce dialogue n’est plus aujourd’hui qu’un maigre ruisseau. Par ma faute, parce que je ne suis pas aimable et ce n’est pas le but, mais surtout parce que cette ouverture extrême pompe une énergie faramineuse, tant chez l’auteur que ses stimulateurs comme je les ai appelés dans La stratégie du Cyborg.

Deux schémas pour résumer…

Édition traditionnelle

édition classique

Édition contemporaine

Pour passer à ce que nous connaissons sur les blogs, remplacer sur le schéma l’éditeur par le groupe des stimulateurs me paraît insuffisant. Il faut aussi éclater le manuscrit en une multitude de fragments. Sans cette fragmentation, il ne peut exister d’interaction, de dynamique. Il faut livrer la pensée en mouvement pour qu’elle rencontre d’autres mouvements. On aboutit à un schéma plutôt circulaire, un réseau hautement distribué qui se métamorphose dans le temps en même temps que jaillissent de nouveaux fragments et que partent et arrivent de nouveaux stimulateurs.

Toute personne extérieure au cercle qui commence à critiquer s’y trouve ainsi intégrée, tant que le processus créatif est en cours. Ce n’est qu’après son terme qu’on retrouve éventuellement une œuvre à l’ancienne. Œuvre qui a mon sens à toute sa légitimité puisqu’elle témoigne d’un moment créateur.

édition interactive

Notes

  1. J’en déduis, que nous devons encore appeler « livre » les livres électroniques qui sont abandonnés à leurs lecteurs, même si ceux-ci peuvent aujourd’hui les commenter collectivement avec les applications de lecture. Du moment que l’auteur renonce à la possibilité de retoucher, étendre, rependre, dialoguer dans l’œuvre même comme nous le faisons dans un blog, nous tenons un livre.
  2. Publier en numérique, publier sur un blog, ne garantit pas qu’on s’arrache à l’objet livre. Beaucoup d’auteurs utilisent leurs blogs pour publier leurs textes comme ils l’auraient fait avec des revues papier. Ils cherchent à transmettre, pas à interagir. Dans le monde strictement littéraire, qui s’étiquette lui-même ainsi, l’interaction me semble faible. On esquive notre modernité encore au nom d’une éternité (et je succombe souvent à la même tentation).
  3. Inutile de critiquer les auteurs traditionnels, ceux encore englués dans le seul papier, si on se contente de faire comme eux sur un autre support.
  4. Bien-sûr le support influence ce qui peut être diffusé, donc écrit. Changer de support, c’est changer d’écriture. User d’un support neuf, c’est presque nécessairement produire du neuf. Mais entrer radicalement dans notre modernité implique de se saisir à bras le corps de l’interaction. L’objet diffusé sous forme de livre, comme le sera La quatrième théorie, est un témoignage, non pas l’œuvre elle-même (comme une vidéo peut témoigner d’une performance).
  5. La mode des ateliers d’écriture naît d’un désir d’interaction, d’un désir de jeu de rôle. Je me demande pourquoi je m’en tiens à l’écart. Peut-être parce que je n’ai pas envie de faire écrire d’autres personnes, mais d’écrire avec elles, de faire équipe. Rien ne l’empêche, je repousse sans cesse. Juliette Mézenc est pourtant ma voisine, on pourrait initier quelque chose, je résiste, je sais pas pourquoi (perche tendue).
  6. La seule édition qui mérite le titre d’électronique est celle que nous effectuons sur nos blogs, pour peu que nous interagissions intensément, in situ ou à travers la blogosphère, et que cette interaction influence ce que nous écrivons.
  7. Ce n’est peut-être pas un hasard si après avoir beaucoup joué durant les années 1980, j’ai lu L’œuvre ouverte, puis plus tard ouvert un blog.

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12 commentaires

  1. Gnouros

    Très intéressant, mais il me semble que le processus décrit dans le temps de l’édition contemporaine est déjà perceptible dans l’édition traditionnelle. Un manuscrit n’est pas soumis à un éditeur sans qu’il ait la plupart du temps déjà circulé entre les mains de proches. Les Méditations Métaphysiques de Descartes, publiées avec les Objections des relecteurs et les Réponses de Descartes à celles-ci, sont un bon exemple, et c’est peut-etre déjà le premier blog. Mais je comprends que l’opposition entre les deux modèles soit plus du ressort de l’ideal-type de Weber, et que le phénomène ait une toute autre ampleur aujourd’hui.

    Sinon, il me semble qu’il n’y a qu’un seul ‘c’ à Eco.

  2. Thierry Crouzet

    Bien sûr… J’ai pas redit ici mais pour moi l’éditeur est celui qui effectue le travail éditorial (amis, compagne/compagnon, éditeur pro…). C’est un cercle fermé.

  3. Old

    ” Il faut aussi éclater le manuscrit en une multitude de fragments. Sans cette fragmentation, il ne peut exister d’interaction, de dynamique.”

    Absolument. C’est pour cela qu’un livre numérique qu’on peut commenter n’a rien à voir avec des articles de blog. Un livre représente une trop grosse somme, livrée d’un coup au public, pour permettre une réelle interaction. Que dire, face à 600 pages ?
    D’où aussi l’échec du travail intéractif que tu proposais avec Eratosthène il y a quelques années. Trop de pages livrées d’un coup.

  4. OLD

    Un roman écrit à plusieurs, c’est trop dépersonnalisant, trop fusionnel.
    Dans le jeu de rôle ou le blog, chacun conserve sa voix, son être. Tandis que le roman à plusieurs suppose qu’on s’abandonne à un être collectif. (Le fameux superorganisme).

    Cela fonctionne pour certains scénarios, mais davantage pour des projets commerciaux que pour de vrais projets artistiques.

    Il faut distinguer interaction des voix, et fusion des voix.

  5. juliette

    Que le numérique fasse bouger l’écriture je n’en doute pas, j’ai dit deux ou trois choses sur le sujet ici http://www.motmaquis.net/spip.php?article167 mais forcément on s’en empare chacun à notre façon (je n’ai que très peu de commentaires sur Mot Maquis et je ne parviens pas à m’en désespérer)… Quant aux ateliers, je ne me retrouve pas dans le désir dont tu parles (jeu de rôle etc.), j’y rencontre (au sens fort) des personnes, des langues… et le sentiment d’écrire AVEC (même si je n’écris pas pendant le temps de l’atelier) parce que tout communique : http://www.motmaquis.net/spip.php?article166 (dernière partie de l’article)… Un salut par-dessus l’étang et quand tu veux pour un café interactif ;)

  6. Thierry Crouzet

    Pour moi, un blog sans commentaire n’est pas un blog. Quand j’ai pas de commentaire, je vois pas la raison de publier… et comme j’en ai aujourd’hui beaucoup moins qu’avant, j’ai moins envie.

    C’est autre chose qu’écrire et pas avoir de lecteur. Je veux avoir beaucoup de lecteurs pour mes livres, mais sur mon blog je m’en fiche. Je veux des commentateurs parce qu’ils me stimulent.

    La modernité, et donc l’interactivité, encore une fois selon moi, c’est faire quelque chose à plusieurs, pas ensemble chacun de son côté. ça, c’est pas neuf. Toutes les écoles ont donné. C’est trouver aujourd’hui des mécanismes de co-création. Blog. Jeu de rôle…

    On va avoir de quoi parler… :-)

  7. juliette

    Mot Maquis est un livre (sort of), si les lecteurs veulent laisser un commentaire très bien mais sinon tant pis je n’en fais pas une maladie, t’as raison y a matière ! #caféurgent

  8. proustinsearchoflosttimeold

    1/3 Après, la question clôture / ouverture déborde l’aspect technique de l’ouverture ou non aux commentaires.

    Dans le cadre d’un TD d’études girardiennes, j’avais participé il y a quelques années à des exercices appliqués sur les blogs et les forums, qui portaient sur la notion de clôture communautaire : jusqu’à quel point l’Autre est reçu comme participant et émulateur de la communauté, et à quel moment la communauté se soude contre l’Autre et l’expulse, quand cette altérite menace le fondement même de l’identité communautaire, ses repères et valeurs, raisons d’être.

  9. old

    2/3 C’était la fameuse question du Troll, si importante dans la réflexion sur les nouvelles communautés en ligne, libérées de certains cadres traditionnels, mais n’échappant pas aux logiques sociales fondamentales des travaux de René Girard.

    Jusqu’où l’Autre peut aller trop loin en entrant dans une communauté, jusqu’où l’alterité participe à une construction / émulation collective, ouverture de la clôture, et où commence la désagrégation du collectif ou la mise à mort de l’intrus, avec nouvelle clôture communautaire.

  10. old

    3/3 C’était fascinant, mais les résultats assez pessimistes : l’ouverture sans cesse menacée, souvent vaincue, par la clôture.

    Les girardiens étaient plutôt heureux de ces résultats pessimistes, cela confortait leurs analyses sur la nature plus ontologique que politique/historique de la violence des rapports humains et structurations communautaires.

  11. juliette

    après lecture des commentaires de Old je comprends qu’on puisse devenir accro :-)
    et oui, ces questions de clôture/fermeture non seulement débordent la question des commentaires mais aussi celle d’internet… En atelier on rencontre toutes sortes de personnes (des jeunes des vieux des fous des illettrés des trop lettrés), on se trouve très souvent en présence de l’autre/intrus (stimulant mais pas toujours)(souvent réjouissant/souvent épuisant) et là je suis accro je dois l’admettre.

  12. Thierry Crouzet

    C’est le problème de la frontière… faut qu’elle soit poreuse et pas trop, trouver l’équilibre pour maintenir l’identité mais permettre l’évolution. La mort d’un tel organisme est inévitable.

    Les groupes de Rock succombent presque tous assez vite… et la communauté autour d’un blog aussi…