Thierry Crouzet

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Clitoria – Chapitre 5

En partenariat avec ActuaLitté, je vous offre deux fois par semaine Clitoria, une plongée dans le XVIe siècle, au cœur de la renaissance des idées et des passions. Ce lundi, le chapitre 5. Patientez jusqu’à jeudi pour le chapitre 6 où achetez tout de suite le livre pour 4,99 € ou l’ebook pour 2,99 €.


Nous arrivons à cette journée décisive du 15 septembre 1575. À Paris, François de France, dernier fils de Catherine de Médicis, fuit la cour et rejoint le parti des Malcontents, où se regroupent les chefs protestants, dont Henri de Navarre, et les catholiques opposés à la politique autoritaire du roi Henri III, dont Henri de Montmorency-Damville. Les cartes se brouillent. Aux différends religieux se mêlent les querelles politiques. Une nouvelle guerre civile éclate pendant que dans le littoral du Languedoc une douceur radieuse monte des vignes et des champs.

Parti avant l’aube de Montpellier à cheval, Nicolas Dortoman gagne avec le soleil la racine de la presqu’île de Balaruc. Il repense à son enfance dans les plaines bataves, déjà brumeuses en cette saison. Il remercie Dieu. Une certaine injustice le frappe : une inégalité de naissance de nature géographique, mise en évidence par la comparaison des peintures du Nord et d’Italie. Les pastels des unes tempèrent la chaleur des autres. Aux ombres presque grises des Flamands répondent les contrastes maximums des Florentins. Il comprend que ces effets n’entretiennent aucun lien avec la volonté des artistes, mais seulement avec l’inclinaison du firmament.

Par leur puissance lumineuse, les contours des choses donnent dans le Midi plus de mordant à la vie. Ou disons qu’il n’est nul besoin de chercher cette énergie loin dans son cœur, ou sur les champs de batailles, ou dans les complots citadins, ce qui en certaines circonstances pousse à une indolence bien compréhensible. Toute la profusion du monde jaillit entre les cailloux, au détour des chemins, dans les couleurs intenses de la terre et du ciel. Il suffit de se baisser pour être riche à foison. C’est une beauté populaire, si abondante que les autochtones la dilapident sans conscience de leurs privilèges.

Informé des autres possibilités climatiques, Nicolas ne doute pas de sa chance et des devoirs qu’elle lui impose envers sa terre d’adoption. Rempli d’allégresse, il visite ses patients aux portes des bains. Si le talent lui souriait, il leur chanterait ses ordonnances. Il aperçoit madame de Chaume. Ses cheveux désormais gris à l’exception de quelques mèches jaunes. Le visage ridé de sagesse. Elle se tient dans l’eau jusqu’aux épaules, ses mains accrochées à la grille qui sépare la source de la piscine. Elle ferme les yeux, se mord la lèvre inférieure, comme pour retenir un cri de plaisir.

Nicolas a souvent noté la présence des femmes en cet endroit particulier. L’eau y arrive sous pression. Elle tourbillonne et exerce un massage de toute évidence apprécié. Jusqu’à quel point ? La question le préoccupe, finit par l’obnubiler. Dès que Marguerite est visible, il court l’interroger. Elle paraît troublée. Une émotion passagère l’empourpre. Elle lui indique le chemin au bord du ruisseau.

Ils dépassent les curistes, encore rares en ce début de saison thermale et approchent de l’étroite plage de coquillages concassés. Des filets sèchent sur des étendoirs de bois, appelés « chèvres », et pour cause, une odeur si forte s’en échappe que les curieux les évitent avec méthode. Marguerite apprécie au contraire cette puissance olfactive. Elle gonfle ses poumons, aspire les saveurs de l’étang, sourit d’aise. Elle est dans son pays, celui que les voyageurs trop pressés ne goûteront jamais, faute de prendre le temps de déceler des merveilles dans ce qui paraît repoussant au premier abord.

Se savoir différente lui redonne son assurance. Son visage retrouve sa carnation habituelle, plus commune d’ailleurs chez les paysannes. Elle se moque de ce que les gens pensent d’elle. Elle aime sentir le soleil mordre sa peau. Il la nourrit. Et plus elle l’accueille, moins elle désire manger, comme si elle se nourrissait vraiment de lui. « Tu n’es qu’une plante », plaisante Nicolas.

Elle interpelle un enfant. « Cours chercher ton père. » Un homme décharné à la peau presque noire les rejoint. Elle lui demande de leur faire traverser l’étang. Il se contente de hocher la tête et pousse une barque aussi noire que lui vers le rivage. Ils embarquent à l’avant, l’homme à l’arrière manie les rames. Ils glissent sur un haut-fond couvert d’algues en forme de lanières. Avec les remous, elles ondulent comme des cheveux au vent. Des poissons argentés filent sous l’étrave en apesanteur au-dessus d’une jungle marine.

La presqu’île s’affine en une ligne au relief dérisoire, tandis que le versant nord du mont Seti approche. Aucune habitation, aucun signe de vie. L’homme échoue sa barque au pied d’un entablement rocheux. « Attends-nous du côté de la bande de sable », lui commande Marguerite et elle entraîne Nicolas vers un maquis d’arbousiers, aux innombrables fraises jaune-orangé. Dans ce paysage coloré, où chaque pas écrase une branche de thym ou de romarin, ils s’attaquent aux premiers contreforts.

Sous eux, entre les deux jambes trop courtes de l’étang, la verge de terre de Balaruc n’en devient que plus évidente, avec à sa tête la chênaie et la falaise ocre qui lui tresse un diadème royal. Les pauvres maisons des bains envoient des éclats blancs un peu trompeurs quant à leur splendeur. À l’est, vers les collines rouges, le village fortifié paraît menaçant, avec ses créneaux noirs. D’autres chaînes de collines se succèdent. Au-delà de Montpellier, le croc ébréché du pic Saint-Loup domine la ville invisible.

La mer se révèle d’abord dans cette direction orientale avant de baigner le flanc sud du mont Seti. Marguerite saisit Nicolas par la main. Une fois au sommet, ils surnagent au-dessus de l’azur, immobiles, maîtres du monde. « J’ai envie de crier », dit-il. Elle hurle pour lui leurs joies réunies. Il se joint à elle et bafouille son enthousiasme. « Regarde tous ces endroits. Ces vallées, ces montagnes, ce collier d’étangs et de plages. Je veux tous les connaître, tous les explorer, être avec eux comme avec toi. J’ai le désir fou de respirer toutes ces choses, de plonger mon nez en elles, de les renifler, de les avaler en moi pour qu’elles ne me quittent jamais. Nous n’avons pas le droit d’être tristes. Il suffit d’être là. Pourquoi sommes-nous seuls ? Où sont les autres ? Qu’ont-ils d’extraordinaire à faire ? »

Marguerite lui lâche la main et attaque la descente sur le flanc méridional, plus rocailleux, moins boisé, mais les rares arbousiers, battus par un soleil plus direct, offrent des fraises sucrées, avec un arrière-goût piquant. Margueritte et Nicolas plongent vers la mer et sur une bicoque posée sur des rochers en surplomb du rivage. Un soldat malpropre les observe avec méfiance. « Sers-nous plutôt du vin, lui suggère Marguerite. Et viens le boire avec nous. » Ils s’installent à une table branlante. Le soldat raconte qu’il surveille l’horizon. « Les Turcs croisent parfois sur notre côte. »

Ils le quittent à son ivresse et à son guet, longent les falaises creusées de cavernes, descendent, montent. « Marguerite, que cherches-tu ? » Elle pose un doigt sur les lèvres de Nicolas, poursuit son exploration. L’eau se teinte de violet, d’ombres émeraude, de bleus intenses qui d’habitude n’apparaissent qu’à la frontière la plus ténue entre le jour et la nuit, les soirs glacials d’hiver. Un layon rejoint une crique de sable jaune. Marguerite y court. Elle enlève ses jupes, ses linges, la voilà nue, ses jambes musclées encore vigoureuses. « Viens. » Il hésite. « Viens. J’ai un secret pour toi. »

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Atleier
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