Thierry Crouzet

Le roman d'une vie

Pourquoi la pauvreté augmente, n’en déplaise à la Banque Mondiale

C’est une question importante surtout quand les uns prétendent qu’il y a de moins en moins de pauvres et les autres de plus en plus. Pour commencer, personne ne s’entend sur la définition de la pauvreté.

  1. Définition objective. Fixer un seuil de revenu quotidien minimum. Exemple 1,25$ comme le fait la Banque Mondiale. Cet étalon bien que pratique ne veut pas dire grand-chose. Il vaudrait mieux faire débuter la pauvreté quand on consacre 80 % de ses revenus à se nourrir, ce qui souvent exige bien plus de 1,25$ (et il reste à se loger, se soigner…).

  2. Définition subjective. Si je suis obligé de marcher à pied et que tout le monde roule en voiture, je me sens pauvre, même si je mange à ma faim. Inversement, quand le soir j’assiste à un merveilleux coucher de soleil, je me sens plus riche que l’homme le plus riche du monde enfermé, au même moment, dans une salle de réunion.

Les cartésiens évacuent un peu vite la subjectivité, sous prétexte qu’on ne peut pas l’étudier et la représenter graphiquement. Ainsi il devient très facile d’éliminer la pauvreté ressentie. En France, peu de gens consacrent plus de 80 % de leurs revenus/aides à se nourrir, pourtant nombreux se considèrent comme pauvres. La souffrance d’être pauvre fait pour moi la pauvreté au moins autant que le la faiblesse du revenu.

Il existe peut-être un moyen de synchroniser les études objectives et le ressenti subjectif. Pour cela, il faut cesser de mesurer la pauvreté selon la perspective de la Banque Mondiale et des faux-monnayeurs. Comme je ne suis pas économiste, je vais me contenter d’esquisser le raisonnement (au risque d’avancer des évidences). Stéphane Laborde m’a appris à penser l’économie comme un einsteinien et non plus un newtonien.

[Newton mesure les vitesses et les accélérations par rapport à un repère qui serait fixe. Einstein remarque que rien n’est fixe. Les vitesses ne peuvent qu’être relatives les unes aux autres et à c, la vitesse de la lumière invariable dans le vide.]

L’économiste newtonien fixe en dur un seuil de pauvreté : 1,25$. Et il tente de tenir compte de l’inflation pour corriger ce 1,25$ dans le temps. Pour se faire, il a besoin d’étalons invariants : le MacDo, la baguette, le kilo de riz. Il néglige que dans une société sans smartphones, 1 kg de riz n’a pas la même valeur que quand il existe des smartphones. Combien de kilos de riz vaut un iPhone avant l’invention de l’iPhone ? Le problème avec les étalons physiques : ils ne sont pas durables.

On peut voir les choses autrement. La valeur réelle du kilo de riz peut être estimée, à un instant t, comme un pourcentage de la masse monétaire (masse monétaire qui devient l’équivalent de c pour Einstein). Sa valeur est relative. Quand Laborde s’amuse à mesurer le pouvoir d’achat selon cette perspective, il découvre une baisse de 60 % entre 1997 et 2010, baisse que les newtoniens transforment en une augmentation selon leur perspective.

Évolution du pouvoir d'achat en France selon les newtoniens (insee)

Évolution du pouvoir d’achat en France selon les newtoniens (insee)

Évolution du pouvoir d'achat selon l'approche relativiste.

Évolution du pouvoir d’achat selon l’approche relativiste

Cela signifie qu’il faut de plus en plus de milliards de kilos de riz pour représenter la masse monétaire, donc que, relativement à cette masse en augmentation, le kilo de riz perd de la valeur. Si en 1980 et 2014, j’ai les moyens de m’acheter 10 kilos de riz, je suis plus pauvre en 2014 qu’en 1980 parce que la masse monétaire a augmenté entre temps (oublions les optimisations de l’agriculture productiviste). Cette dégringolade correspond étrangement au ressenti des gens, habitués à se comparer les uns aux autres plus qu’à se mesurer dans l’absolu.

Pourquoi la pauvreté s’accroît ?

Les banquiers fabriquent constamment de l’argent et cet argent va dans leurs proches et celles des très riches qui deviennent encore plus riches. Chaque fois que 1$ est fabriqué, la part du 1,25$ dans la masse globale diminue. Il est donc mécaniquement logique que le nombre de pauvres selon la Banque Mondiale ne cesse de diminuer quand on mesure la pauvreté à l’aune du 1,25$, un étalon qui fond peu à peu relativement à l’ensemble (il se dilue comme un glaçon dans la masse monétaire). C’est une conséquence mécanique. Le 1,25$, même corrigé par l’inflation, représente une part de plus en plus infime du gâteau. Cela revient à baisser le seuil de pauvreté continument.

Évolution de la masse monétaire en dollars

Évolution de la masse monétaire en dollars

La diminution de la pauvreté selon la Banque Mondiale est symétrique par rapport à l’augmentation de la masse monétaire

La diminution de la pauvreté selon la Banque Mondiale est symétrique par rapport à l’augmentation de la masse monétaire

L’écart entre les riches et les pauvres se creuse parce que les riches profitent de la création monétaire, pendant que les pauvres se contentent de miettes. L’écart n’est autre chose qu’un indicateur de la pauvreté relative, celle-là même éprouvée subjectivement par de plus en plus de gens.

Tout en étant capables de mieux se nourir qu’avant, les pauvres sont de moins en moins capables d’accéder aux biens et aux services auxquels accèdent les riches. Si cet écart de potentiel existentiel n’est pas de la pauvreté, je me demande comment on peut bien l’appeler.

Quand la masse monétaire augmente, mon pécule constant en valeur monétaire indexé sur l’inflation me donne accès à un nombre de plus en plus restreint de biens et de services. Ma pauvreté augmente si dans le même temps je n’augmente pas mon pécule à la même allure que la masse monétaire (qui peut s’accroître plus vite que l’inflation). Et c’est bien ce qui se passe pour la plupart des gens, puisque les riches deviennent plus riches au détriment des pauvres. Les riches captent une part de plus en plus grande de la création monétaire empêchant les autres de suivre leur croissance, donc en les appauvrissants relativemenr à eux.

Je ne vois pas comment cette nouvelle masse de pauvres dans une perspective relativiste pourrait engendrer tout en bas moins de pauvreté. C’est bien le contraire qui se produit. Les riches laissent les pauvres avec leur misère et s’éloignent d’eux à une vitesse vertigineuse quitte à ce notre civilisation s’écroule sous son propre poids.

Le revenu de base permettrait de partager entre tous la croissance de la masse monétaire, donc réduirait mécaniquement l’écart entre les riches et les pauvres. En attendant, je défends l’économie non-marchande, le don, la libre contribution parce que l’économie dans laquelle nous achetons et vendons dépend d’un système monétaire qui mécaniquement crée de la pauvreté tout en donnant l’illusion qu’elle diminue. Si un monde avec moins de pauvreté existe, c’est le monde que nous sommes en train d’inventer, pas le monde de la Banque Mondiale.

Dans une perspective relativiste, le seuil de pauvreté devrait être défini comme un pourcentage de la masse monétaire. À cette seule condition, il serait significativement stable dans le temps.

Un moment qui vaut des milliards

Un moment qui vaut des milliards

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  1. Rosselin

    La pauvreté relative, c’est la simplement la pauvreté actualisée en tenant compte de l’inflation, enfin si j’ai bien compris.

  2. Thierry Crouzet

    Pas du tout, pas de lien entre inflation et création monétaire, sinon ça ne servirait pas à grand chose de créer de la monnaie… On a des inflations très basses avec des taux de création de 5%… Il me semble… J’écris ce billet pas pour faire de l’économie :-)

  3. yves deligne

    Vincenç Navarro, professeur en politique publique à l’université Pompeu Fabra et à The Johns Hopkins University ne récuse pas l’annonce de la Banque mondiale, c’est-à-dire la diminution de la pauvreté extrême durant la période 1981-2008. Dans son article il refuse d’y voir le succès d’une politique néo-libérale et suppose que cette tendance s’est inversée après 2008, début de la crise, mais sans en avoir la preuve puisque depuis cette date aucune autre étude n’a été mise en oeuvre, comme il le souligne lui-même.

    Par ailleurs, il estime que “le seuil de la pauvreté extrême ne se situe pas à 1,25 dollar US dans les pays en voie de développement. Le véritable seuil de la pauvreté extrême est plutôt le pouvoir d’achat en monnaie locale dont la valeur est comparable à un pouvoir d’achat de 1,25 dollars aux USA.” Ce qui me parait bien plus pertinent que les élucubrations pseudo économiques de Laborde.

    Sans entrer dans les détails, il me semble aberrant que Laborde puisse conclure à “une baisse [du pouvoir d'achat en France] de 60 % entre 1997 et 2010″, car c’est totalement démenti par les faits. Tu dois toi-même pourvoir te rendre compte, qu’au cours de la dernière décennie, en aucun cas, tu n’as été obligé de réduire de plus de la moitié tes biens de consommations, ni toi, ni personne dans ton entourage, ni personne en France, parce que si cette ineptie était vraie, réelle, je t’assure qu’un tel recul ne serait pas passé inaperçu au yeux de la population.

    Sur la questions des subjectivités, il est absolument impossible de généraliser, parce que comme le terme lui-même le laisse entendre, « subjectif » désigne le caractère de ce qui est personnel. Donc personne ne vit de la même manière une existence placée sous le signe de la pauvreté financière, économique. De plus, si l’on accorde un tant soit peu de crédit aux mesures qui donnent des indications sur le présumé bonheur des masses, il apparaît clairement que le niveau économique n’est pas corrélé avec le sentiment du bien-être. La France, 5e puissance économique mondiale, se situe à la 62 position sur le classement de l’université de Leicester, qui a établi en 2007 une carte mondiale du bonheur basée sur cinq critères : santé, richesse, éducation, identité nationale, beauté des paysages.

    Voilà, pour mes remarques sur ton billet, Thierry. Nos désaccords ne se sont pas vraiment réduits.

  4. narvic

    Une approche relativiste (einsteinnienne, comme tu dis ;-) ) est généralement meilleure, mais dans le cas de la pauvreté, il faut la relativiser elle-aussi ! (le relativisme simple, ou “relativisme absolu”, ne suffit généralement pas. Il nous faut un relativisme relatif !)

    Il existe en effet un minimum vital, en deçà duquel, et bien, on meure… On peut le mesurer en kilo de riz, par exemple, ou mieux en calories.

    De ce point de vue, la diminution du nombre d’humains qui ne disposent pas de ce minimum vital, peut être considérée comme une diminution de la pauvreté. Et il s’agit d’une diminution absolue.

    Ça ne disqualifie pas pour autant le point de vue relativiste, car la pauvreté peut AUSSI être considérée une sorte de synonyme de l’inégalité.

  5. Thierry Crouzet

    Exemple d’une chose que je ne peux pas me payer… faire congeler mes globules blancs par les diverses technologies dispo sur le marché… service auquel un riche a accès parmi une myriade d’autres qui apparaissent et de plus en plus inaccessibles aux pauvres et mêmes auxclasses moyennes. Plus le temps passe plus notre pouvoir d’achat diminue… parce que ces nouveaux services sont financés par la création et pour ceux qui en bénéficient.

    Ne pas le voir, c’est être aveugle.

    Le point de vue de newtonien, je le connais, c’est celui de 99% des gens. C’était aussi comme ça en 1905 en physique (alors Einstein était obscur).

    Je n’ai jamais contesté le fait que moins de gens mourraient de faim. Pour moi, la pauvreté est simplement un peu plus complexe qu’une description judicieusement calée pour qu’elle arrange la Banque Mondiale.

  6. narvic

    Je ne conteste pas du tout une approche relativiste, comme celle que tu développes. Je trouve aussi que l’inégalité est insupportable. Pas seulement l’inégalité d’accès aux loisirs et aux plaisirs, au superflu, mais aussi l’inégalité d’accès à des possibilités de mieux vivre telles que celle que tu évoques.

    Mais j’estime qu’il faut, elle-aussi, relativiser cette approche. Et, paradoxalement, la relativiser vis à vis de dimensions qui sont, elles, absolues, telles que le minimum vitale de calories nécessaires au maintien de la vie.

    On doit prendre en compte, dans la comptabilité générale, des données qui ne sont pas relatives, mais absolues, telles que la quantité disponible de ressources non renouvelables (surfaces de terres arables, quantité d’eau disponible, et même l’air…).

    Et cela, avant même toute appréciation du bien-être, du bonheur, etc.

    Même les ressources renouvelables constituent un stock fini, limité par sa capacité de renouvèlement.

    On ne peut concevoir une distribution équitable des ressources entre les humains, c’est à dire ce critère d’égalité, ou, mieux, de justice, dont nous parlons, et qui est, en effet, une dimension relative, sans considérer que l’équation comporte – aussi ! – des constantes difficilement dépassables.

    Je ne nie pas du tout ton approche, je veux juste lui ajouter une couche de complexité. Je voudrais juste t’inviter à passer d’un relativisme encore absolu à certains égards, si on y regarde bien, AMHA, à une relativisme réellement relatif. ;-) Quelque chose d’authentiquement einsteinnien. :-)

  7. narvic

    ps: C’est marrant que tu évoques Einstein, au même moment où je m’intéresse aussi à lui, à travers son dialogue avec Bergson (que l’on redécouvre actuellement). Leur dialogue me semble tourner autour d’un vaste malentendu (il ne se sont vraiment pas compris, même s’ils parlaient de la même chose: la relativité du temps). seulement, ils n’avaient pas le même point de vue. ;-)

  8. narvic

    suite: nous nous sommes beaucoup intéressés, toi et moi, à une des réponses (ou tentative de réponse) des philosophes, après la grande crise de la science du début du 20e siècle (Gödel, Einstein), c’est la réponse (tentative de) de Wittgenstein (qui influence, d’une certaine manière aussi, par la suite, la cybernétique de Wiener, Neuman, etc.).

    Mais il y en a une autre. Dans une direction totalement différente, celle de la phénoménologie, de l’existentialisme, etc., avec de gigantesques individualités qui tournent autour: Nietzsche, Heideger, et Bergson…

  9. Thierry Crouzet

    C’est vrai que je les connais moins ces bougres là… et je suis d’accord avec toi. La relativité n’empêche pas les limites et des indépassables comme c.

    PS : Je répondais surout à Yves dans mon com. C’est à cause de lui que j’ai écrit ce papier. Son refus d’envisager un autre discours que celui officiel de la Banque Mondiale m’attriste.

  10. Nathalie

    Bonjour,
    Puisque vous parlez pauvreté et inégalité fasse à la masse monétaire, je vous encourage à vous pencher sur la théorie relative de la monnaie qui vous apporterait sans doute une vision et des arguments intéressants sur ces sujets.
    Il y a par exemple le blog “Création Monétaire” http://www.creationmonetaire.info/
    qui est très bien.

  11. flyingdust

    J’aime beaucoup cet article ci, tant sur le fond qui va plutôt dans le sens de mon ressenti, que sur la forme, cette démonstration de physique/mathématique argumentée et renvoyant à deux monstres de ces disciplines.

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