Archive : Connecteur

La brève histoire de l’informatique

25 Tuesday March 2008

L’année dernière, Geneviève Morand m’a suggéré d’écrire Une brève histoire de l’informatique en reprenant l’idée de Stephen Hawking et sa Brève histoire du temps. L’informatique, c’est notre temps contemporain. Pour la plupart de nous, directement ou indirectement, elle rythme nos vies.

J’ai laissé reposer cette idée jusqu’à ce que le fils d’un ami passe trois jours avec moi lors d’un stage. Il m’a alors demandé comment des machines matérielles pouvaient gérer des informations immatérielles. Il aurait pu aussi bien me demander comment nos corps matériels peuvent engendrer nos esprits immatériels. Ces deux questions n’ont peut être pas exactement la même réponse mais elles ont beaucoup de points communs.

Si la première est clairement technologique, la seconde est clairement philosophique. En fait, elles sont l’une et l’autre technologique et philosophique. L’informatique est une technologie qui nous amène à nous poser des problèmes philosophiques. Elle en résout certains, elle en crée d’autres et, en conséquence, elle influence nos vies, donc la manière dont nous vivons, donc la manière dont nos sociétés s’organisent. Avec l’avènement de l’informatique, technologie, philosophie et politique sont plus inséparables que jamais.

Des domaines longtemps étrangers convergent aujourd’hui. Pour comprendre notre époque, pour nous y épanouir, il est sans doute utile de s’intéresser à chacun d’eux et de noter leurs interconnexions grandissantes. Une Brève histoire de l’informatique, sous-titrée Technologie, philosophie et politique, aurait pour but de questionner ces interconnexions. Je donnerai une conférence sur le sujet à Genève le 18 juin prochain, en compagnie d’Albert Jacquard entre autres.

L’avenir non-déchiffrable

23 Wednesday January 2008

Synopsie pour ma conférence de ce soir.

  1. Si l’avenir était déchiffrable, nous serions tous traders, nous serions tous riches car nous serions capables de réduire les risques et maximiser nos chances de succès. La Bourse n’existerait d’ailleurs plus, de même que les casinos (heureusement les Italiens donnent un autre sens à ce mot qui lui garantit sa pérennité).
  2. Je n’aime pas les experts, j’aime les prendre en train de se tromper. Il suffit de regarder les prévisions des taux de croissances et les taux de croissance effectifs pour comprendre que prévoir n’est pas chose facile. Pourtant, en temps normal, comme ces dernières années, la croissance est relativement stable. N’empêche les futurologues se trompent six fois sur huit.
  3. croissance.gif

  4. Il existe des domaines comme la Bourse où les variations ne sont pas bornées et où l’exercice prévisionnel est beaucoup plus périlleux. L’écrivain américain et trader Nicolas Taleb raconte que, début 2004, un analyste lui montre une courbe décrivant l’évolution du prix du pétrole. Vingt-cinq ans plus tard, le baril devait coûter 27$. Six mois plus tard, l’analyste se ravisa, il fallait plutôt tabler sur 74$. Le baril a franchi les 100$ début 2008 !
  5. Les exemples de ce type sont innombrables. En fait, il suffit de prendre une prévision du passé et de la comparer à la réalité pour exploser de rire. Steven D. Levitt and Stephen J. Dubner débutent Freakonomics en racontant que les experts estimaient que la criminalité américaine devait continuer à monter tout au long des années 1990. En réalité, autour de 1995, la tendance s’est inversée, revenant au taux le plus faible des 50 dernières années.
  6. Mais pourquoi nous efforçons-nous de déchiffrer l’avenir ? Imaginez-vous en chasseur-cueilleurs il y a 150 000 ans, ou même il y a 2 millions d’années. La nuit tombait, vous saviez que vous aviez une chance sur dix d’être attaqué par un fauve, vous saviez que le lendemain le jour se lèverait, comme vous viviez en Afrique, vous saviez que le temps serait presque avec certitude le même que la veille… Quand vous partiez à la chasse, vous aviez une chance sur deux de trouver du gibier. Une chance sur vingt d’être blessé. Une chance sur cent de mourir. La vie était simple. Elle se répétait jour après jour. Elle était prévisible. Cette idée d’un avenir prévisible s’est alors ancrée au plus profond de nous.
  7. Prévoir l’avenir est un extraordinaire moyen de survie. On peut prévoir où se trouvera le gibier, quand les fruits seront murs, quand il faudra changer de campement. Notre cerveau est devenu un expert en probabilité normale, celles des dés ou des roulettes de Casino.
  8. Aux temps préhistoriques, les prévisions échouaient, mais comme les possibilités étaient bornées, elles réussissait aussi souvent. Il arrivait toutefois des imprévus. Un chef n’anticipait pas la crue qui submergerait le campement et qui anéantirait la tribu. Mais comme personne ou presque ne survivait à l’imprévu, l’idée de l’imprévisibilité ne pouvait pas se renforcer dans la mémoire atavique de l’espèce humaine. Nous sommes les descendants de ces hommes qui ont échappé aux évènements imprévisibles. Nous sommes du coup persuadé que l’avenir est prévisible.
  9. Cette croyance s’apparente à celle commune chez les joueurs : ils sont persuadés que la chance les accompagne. Ils se souviennent de leurs premières parties avec émoi, de leur coup de bol miraculeux. Pourquoi ? Parce que tous ceux qui n’ont pas eu autant de chance à leur début ont arrêté de jouer. La chance se répartit statistiquement, c’est tout. Ceux qui ont arrêté de jouer ne sont pas là pour témoigner de leur déveine.
  10. Mais nous ne vivons plus au temps préhistoriques. Très souvent nous survivons aux imprévus, à la chute du mur de Berlin comme à l’émergence d’internet. Nicolas Taleb appelle ces imprévus imprévisibles des Black Swans. Plus notre société se complexifie, plus ils sont nombreux, moins l’avenir est déchiffrable même si nous continuons à croire le contraire.
  11. En nous focalisons sur l’avenir que nous croyons imminent, celui dont parle les médias, nous ne voyons pas l’avenir déjà en marche. En politique, c’est désastreux. Nous vivons dans un monde socialement désastreux parce que nos hommes politiques nous font croire qu’ils maîtrisent notre avenir et ils usent de cette possibilité pour nous manipuler. Dans un monde à l’avenir imprévisible, il faut limiter les décisions globales qui peuvent être catastrophiques. Il faut procéder par petits essais, petites erreurs, petites corrections. Il faut ramener les décisions et les actions au niveau des citoyens, il faut s’appuyer sur le cinquième pouvoir, il faut que le cinquième pouvoir devienne le moteur de la société.

La fiscalité auto-organisée

26 Wednesday December 2007

Mon père était pêcheur professionnel. Comme tous les pêcheurs, il a toujours supposé que la mer était inépuisable. Quand je lui dis qu’il y a de moins en moins de thons en Méditerranée, il rigole et me répond que nous en pêchons plus que jamais. Pour mon père, c’est une preuve qu’il y a de plus en plus de poissons.

Toute une profession raisonne de cette façon. Si nous pêchons plus, il y a plus de poissons. Au passage, les pêcheurs oublient vite que des avions repèrent les bancs et que les armadas guidées par satellite viennent les piéger. Nous pêchons plus parce que nous pillons de mieux en mieux les ressources communes. Nous produisons plus de pétrole parce que nous en pompons plus non parce qu’il y a plus de pétrole.

Dans les situations de ce genre, nous présupposons souvent que nous avons besoin de lois et d’une police pour empêcher les abus. C’est d’autant plus évident quand les ressources sont clairement limitées. Si des fermiers doivent se partager un pâturage, il faut imposer des règles sinon le premier qui amènera son troupeau sera gagnant… et chacun tentera d’emporter le plus vite possible la plus grosse part du gâteau.

Pour simuler ce comportement, comme le raconte Mark Buchanan dans The Social Atom, Ernst Fehr et son équipe proposèrent à des volontaires de jouer à un petit jeu appelé Public goods. Au début de la partie, chacun des joueurs dispose de 10$. À chaque tour de jeu, ils peuvent verser entre 0 et 10$ dans un fond public. L’arbitre additionne les dons, les multiplie par deux et les redistribue équitablement.

Si les joueurs collaboraient efficacement, ils verseraient toujours 10$ et en récupèreraient chaque fois 20$, soit un bénéfice de 10$. Mais tricher est tentant. Si trois joueurs donnent 10$ et qu’un donne 0$, chacun recevra 10$x3×2/4, soit 15$, le tricheur obtiendra donc un bénéfice net de 15$, bénéfice supérieur au 5$ de ses adversaires.

Les expérimentateurs ont constaté que généralement les joueurs collaborent en début de partie, puis que la suspicion s’installe. Un tricheur apparaît, puis un autre, puis les plus généreux finissent par se faire contaminer au bout d’une dizaine de tours.

Ce résultat n’est pas surprenant, en tout cas pour ceux qui s’engagent dans des mouvements associatifs. Ils se découragent souvent à cause des comportements tricheur. Si nous ne cherchions pas à tricher, aucune loi n’aurait besoin de nous forcer à payer nos impôts. Nous le ferions naturellement pour le bien commun. Notre tentation à tricher justifierait la nécessité de lois. C’est en tous cas ce que nos gouvernants ont toujours cru dans la ligné de Thomas Hobbes.

En 2000, Ernst Fehr et son équipe découvrirent qu’il suffisait d’une petite règle supplémentaire pour que la collaboration se maintienne. Si un joueur peut payer 1$ pour forcer un tricheur à payer en retour une amende de 2$, les tricheurs deviennent vite moins nombreux et les tricheries moins fréquentes. La société des joueurs s’auto-organise et paie ses impôts sans qu’une autorité supérieure ne l’impose.

Au prix d’une forme de dénonciation mais surtout d’une défense active de la logique participative, nous pouvons ainsi imaginer une fiscalité plus efficace et surtout plus économique car elle n’a plus besoin d’une armée de fonctionnaires et de forces répressives pour opérer.

La fiscalité peut donc s’auto-organiser. La justice aussi doit pouvoir le faire si nous trouvons les quelques règles capables de maintenir la coopération. Une telle fiscalité et une telle justice ne sont pas encore à l’œuvre faute d’un tissu social assez dense. Comme l’a montré Robert Axelrod, quand un tricheur peut disparaître, la coopération ne s’installe pas. En revanche, dans une société de connecteurs, une société où tout le monde est susceptible de connaître tous le monde, tricher devient beaucoup trop risqué. L’altruisme s’impose alors comme meilleure stratégie.

Kurzweil : l’évolution exponentielle

13 Thursday December 2007

Denis Failly a publié un intéressant interview de Ray Kurzweil. J’ai parlé du futurologue dans Le peuple des connecteurs, je me suis même appuyé sur ses idées pour défendre les miennes. Maintenant que je travaille à la seconde édition de mon livre, j’arrive à une contradiction flagrante.

  1. Je suppose que l’avenir est imprévisible à cause de la complexité de notre monde et que l’imprévisibilité grandissante accroît d’autant la complexité. J’admets tout au plus l’existence de poches de prévisibilités à court terme.
  2. Kurzweil trace des courbes, les prolonge, parle du prochain quart de siècle comme s’il était écrit dans le marbre, sa vision ne se brouillant qu’à l’approche de la singularité, qu’il estime pour 2045, date à partir de laquelle les machines deviendront si intelligentes que toute anticipation devient illusoire.

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Mon goût pour le transhumanisme m’incite à accepter les prévisions de Kurzweil, mais elles restent une potentialité, nous n’avons pas à leur prêter attention. L’avenir sera autre à coup sûr. La moindre petite débâcle climatique suffirait à mettre à terre les rêves de Kurzweil et pourquoi pas nous plonger dans un nouvel âge noir, repoussant bien loin l’avenir radieux annoncé.

Predicting specific projects is indeed not feasible, admet Kurzweil. But the result of the overall complex, chaotic evolutionary process of technological progress is predictable.

Kurzweil entre ainsi en terrain mouvant. Pour quelle raison serions-nous capables de prévoir l’avenir global d’un système si nous sommes incapables de prévoir l’avenir de ses parties ?

Kurzweil s’en réfère à la thermodynamique : nous sommes capables de prévoir l’avenir d’un gaz sans savoir prévoir la trajectoire de chacun des atomes qui le composent. Kurzweil suppose donc que, pris ensemble, les hommes peuvent être assimilés à des atomes. À ma connaissance, il n’argumente pas cette hypothèse mais Mark Buchanan le fait pour lui dans The Social Atom.

Dans son livre, Buchanan montre que nous sommes en train de découvrir des patterns auxquels nous obéissons. Dans les villes, des quartiers se forment que nous le voulions ou non, chacun avec ses spécificités. Même quand les gens ne sont pas racistes, ils ont tendance à se regrouper par communauté.

Dans les simulations, en affectant des stratégies variées aux agents autonomes, donc en variant les atomes, on arrive à reproduire des patterns qui existent dans nos sociétés, preuve sans doute que nous commençons à saisir la logique de ces patterns.

Lorsque les oiseaux volent en flotte, ils dessinent des formations en V ou W. D’une certaine façon, nous ferions la même chose, obéissant à une physique sociale. Tout en étant des individus libres, en tant que groupe, de par nos interactions, nous nous auto-organiserions en structures prévisibles.

Mais prévoir l’émergence d’une structure, d’un pattern, ne dit pas qu’elle sera son incarnation effective. Nous découvrons des règles qui semblent toujours valides mais nous ne savons pas prévoir comment elles se combineront pour mener au lendemain. C’est un peu comme si nous démontrions qu’un algorithme génère un nombre entier. Savoir que le nombre est entier nous apprend beaucoup de choses sur lui mais ne nous dit pas quelle est sa valeur. Si on vous dit que vous venez de gagner au loto un nombre entier d’euros, ne vous réjouissez pas trop vite. Vous pouvez encaisser zéro, un, dix aussi bien que 10 millions.

Les courbes exponentielles mises en évidence par Kurzweil sont-elles la signature d’un pattern ? Sommes-nous entraînés, quoi qu’il arrive, sur des courbes évolutives exponentielles ? Kurzweil n’en fait pas la démonstration (sinon à l’aide d’un raisonnement inductif peu valide). Pour cela, il faudrait produire une simulation qui montre que des agents autonomes doivent nécessairement s’engager sur une évolution exponentielle.

Même si c’était le cas, rien n’empêcherait cette évolution de connaître des cassures momentanées, donc nous mettre en situation d’imprévisibilité. Et, si nous suivons effectivement cette courbe, nous ne pouvons pas savoir quelles technologies nous permettront de tenir la cadence. Kurzweil s’avance en pariant sur les technologies naissant actuellement alors que peut-être une nouvelle technologie encore inconnue nous maintiendra sur la courbe.

Par ailleurs, si la réduction des individus à des atomes sociaux nous aide à comprendre certains aspects de nos sociétés, elle ne nous aide pas, pour le moment en tous cas, à les prévoir, sinon dans des cas simples, donc exceptionnels.

Ce n’est pas parce que la courbe de Kurzweil se vérifie jusqu’à aujourd’hui qu’elle sera vraie demain (raisonnement inductif). N’oublions pas que nous avons le don de tracer les courbes qui nous conviennent, écartant les valeurs qui pourraient nous déranger. Je ne dis pas que Kurzweil triche mais, comme il ne justifie pas le fond sa théorie, j’ai tendance à le considérer comme un prophète sympathique.

Ni plus ni moins, Kurzweil cherche à nous prouver que le futur dont il rêve adviendra. Je rêve aussi de ce futur, de nombreux auteurs de SF l’ont rêvé, les connecteurs le rêvent… Kurzweil n’effectue aucune prévision extraordinaire c’est ce qui me dérange. Rien dans ce qu’il nous annonce n’est surprenant et je ne peux croire que tel sera l’avenir. Plutôt que de nous en préoccuper, nous devons plutôt le construire au jour le jour.

Un Kurzweil des années 1960, avec les mêmes arguments, nous aurait projetés dans l’espace et jamais il n’aurait imaginé internet… sinon il l’aurait alors inventé. L’inimaginable fait l’avenir.

Pour résumer.

  1. Nous savons prévoir l’avenir des systèmes simples. Demain il fera jour.
  2. Nous savons prévoir l’avenir des systèmes réductibles statistiquement. Nous savons prévoir l’évolution d’un gaz (en tous cas quand il est dans un système fermé).
  3. Dans les systèmes complexes, il existe des poches de prévisibilité, notamment quand les agents autonomes ne sont pas trop actifs. Par exemple, pour de courtes périodes, par intermittence, un cours boursier peut suivre un pattern identifié. Nous n’avons néanmoins jamais l’assurance que le pattern perdurera car s’il est repéré par de nombreux agents il sera cassé.
  4. Les systèmes complexes peuvent s’auto-organiser de manière robuste et former des systèmes qui perdurent. Une ville par exemple. Nous pouvons prévoir que demain la France sera toujours en démocratie. Dans ces situations, la meilleure anticipation du lendemain est de dire qu’il sera identique à la veille.
  5. Les autres systèmes complexes, justement parce qu’ils sont trop complexes, sont imprévisibles. Cette imprévisibilité n’est pas due à notre ignorance, elle émerge. Et nous savons la faire émerger dans nos simulations. Ainsi personne n’est capable de nous dire quelle sera la température moyenne sur terre en 2020. Les scientifiques nous donnent des fourchettes avec des variations énormes. Personne ne sait prévoir le taux de croissance (alors même qu’il ne varie pas de façon faramineuse d’une année sur l’autre). Aucun politicien n’est capable d’anticiper les conséquences de ses mesures.
  6. Bien sûr certaines choses qui nous paraissent imprévisibles aujourd’hui pourront être prédites dans l’avenir. Nous pourrons améliorer nos estimations météos par exemple. Mais quels que soient nos progrès, les progrès de nos calculateurs, l’avenir de la plupart des systèmes complexes restera mystérieux. Il le restera d’autant plus que nous complexifions de plus en plus le monde en multipliant les interactions entre les agents autonomes.

Comprendre n’est pas prévoir

11 Tuesday December 2007

Depuis les Lumières, comprendre implique souvent prévoir. Newton découvrit comment prévoir les orbites planétaires. Laplace affirma la possibilité de tout prévoir. Ce dogme fut ébranlé par Poincaré en 1884 lorsqu’il montra l’impossibilité de solutionner analytiquement le problème des trois corps : nous avions beau connaître les lois de la gravitation, nous étions incapables de prévoir à long terme les orbites relatives de la Terre, de la Lune et du Soleil.

Aujourd’hui, nous comprenons de mieux en mieux les phénomènes complexes au point d’être capables de les simuler avec une grande fidélité. Par exemple, nous savons simuler la construction grain à grain d’un tas de sable. Nous comprenons donc ce qui se passe. Néanmoins nous sommes incapables de prédire la taille des avalanches qui se produiront.

Nous avons découverts que les avalanches suivaient une loi de puissance, nous avons découvert une structure, un pattern, mais il ne nous permet pas de prévoir l’avenir du tas de sable.

Dans le domaine social, nous savons simuler de nombreux comportements humains. Par exemple, nous comprenons pourquoi, lorsque beaucoup de gens marchent sur un trottoir, des lignes se créent. Si, pour éviter quelqu’un qui marche vers vous, vous faites un pas de côté et vous retrouvez derrière quelqu’un qui marche dans le même sens que vous, vous débutez une ligne. D’autres gens viendront la renforcer.

Dans les couloirs du métro, alors qu’aucune signalisation ne nous l’impose, nous marchons souvent en deux voies différenciées. Nous avons le don de nous auto-organiser et nous savons simuler ces comportements. Nous prévoyons que les lignes se forment, à partir de quelle densité de piétons elles se forment, mais, dans une situation particulière, nous ne savons pas à quel moment, ni où, ni combien de temps elles durent. Nous comprenons l’apparition de cette structure mais ne savons pas la prévoir, encore moins la contrôler.

Zig-Zag-Zoug

Trois enfants forment une mêlée. Tête baissée, ils regardent leur pied droit qu’ils ont placé en avant. Soudain, l’un d’eux s’écrie « Zoug » et chacun doit alors choisir de retirer ou non son pied. Si un enfant n’a pas fait comme les deux autres, il est décrété chef.

En 1997, prolongeant les travaux de Robert Axelrod, Yi-Cheng Zhang et Damien Challet de l’Université de Fribourg découvrirent à l’aide de ce jeu comment des joueurs égoïstes pouvaient coopérer en l’absence de communication.

Ils utilisèrent une version généralisée du Zig-Zag-Zoug, appelée The Minority Game. À chaque tour de jeu, les joueurs, peu importe leur nombre, doivent choisir entre A et B. Ceux qui optent pour le choix minoritaire l’emportent.

Ce jeu, comme le raconte Mark Buchanan dans The Social Atom, livre que je vous recommande, reprend et simplifie un problème proposé par Brian Arthur. En 1992, cet économiste entra au Santa Fe Institute. Le vendredi soir, lorsqu’il quittait le centre de recherche spécialisé dans l’étude de la complexité, il traversait parfois la rue pour entrer au El Farol Bar. Certains jours, il y avait foule, certains autres non.

Arthur se demandait toujours s’il devait entrer ou non. Il se trouvait dans la même situation que l’enfant qui doit retirer ou non son pied. Entrer dans le bar bondé, faire le choix majoritaire, c’était perdre. Tous les clients faisaient face à ce dilemme.

Arthur imagina les stratégies qu’ils appliquaient pour décider d’aller ou non au bar, pour prévoir s’il serait bondé ou non, en se basant sur ce qui s’était passé les semaines précédentes. Exemples de stratégie :

  • Il y a de vendredi en vendredi autant de clients.
  • Si le bar n’est pas bondé trois vendredis de suite, il le sera la quatrième.
  • Si le bar est bondé un vendredi, il ne le sera pas le suivant.

Arthur lista un grand nombre de stratégies, il supposa que chacun des clients en utilisaient une dizaine alternativement et qu’ils les testaient de semaine en semaine pour voir lesquelles étaient les plus efficaces. Il ne restait plus qu’à lancer une simulation numérique. Arthur découvrit que ses clients virtuels se comportaient comme les clients réels. La fréquentation du bar virtuel variait comme celle du El Farol à Sante Fe.

Les clients changent de stratégie en même temps qu’ils perçoivent la façon dont varie l’affluence. Ils se placent dans la minorité jusqu’à ce qu’elle devienne majorité et ils changent alors de stratégie. Les clients apprennent et s’adaptent.

Après la publication de ses résultats en 1994, Arthur se demanda s’il ne pouvait pas de la même façon simuler l’évolution des marchés boursiers. Avec ses collègues, ils imaginèrent des stratégies d’investissement et lancèrent de nouvelles simulations. Ils réussirent à reproduire les variations erratiques des cours. Plus étonnant, le jeu de stratégies utilisé importait peu, chaque fois la simulation était réaliste (ils retrouvaient les structures mises en évidence par Mandelbrot en 1963).

D’une certaine façon, Arthur venait de comprendre la Bourse puisqu’il était capable de la simuler avec une grande fidélité. Il avait aussi compris les traders et leur façon de fonctionner, sans avoir eu besoin de réellement entrer dans leur intimité. Lorsque des centaines d’agent autonomes interagissent, ils obéissent à des patterns qui dépassent leur particularité. Arthur prouva que la sociologie pouvait devenir une science pour peu qu’elle cesse de se centrer sur le moi.

The Minority Game

Mais comprendre n’est pas prévoir. Arthur n’avait pas découvert une martingale imparable. En tout cas jusqu’à ce que Yi-Cheng Zhang et Damien Challet reprennent ses travaux à l’aide de The Minority Game. Ils découvrirent qu’il existait deux situations.

  • Tant qu’il y a peu de joueurs, ils ont peu de chance d’utiliser toutes les stratégies possibles. Certains patterns ne sont pas vus, aucun joueur ne cherche à les exploiter, ils se maintiennent. Il existe alors une possibilité de prévoir l’avenir à court terme.
  • Quand le nombre de joueurs augmente, ils finissent par découvrir toutes les stratégies possibles. Aucun pattern ne peut se maintenir, il n’y a plus de prévision possible.

En 1998, Neil Johnson, un physicien de l’université d’Oxford, découvrit cette propriété avec stupeur. Il se demanda s’il n’existait des poches de prévisibilité dans les marchés financiers. Il suffirait que peu d’acteurs interagissent sur un cours pour qu’il soit ponctuellement prévisible, laissant certains patterns se perpétuer.

Johnson assigna des stratégies à des agents autonomes jusqu’à ce que ses simulations reproduisent les fluctuations du New York Stock Exchange. Lorsque des poches de prévisibilité apparaissaient, il réussissait à anticiper de quelques secondes les cours du Yen par rapport au dollar. Bien sûr, une fois la stratégie de Johnson connue, les traders l’adoptèrent, réduisant d’autant la durée de vie des poches de prévisibilités.

J’ai effectué ce long détour pour montrer que l’avenir était imprévisible dès que nous sommes dans des situations complexes, situations où les patterns ne se maintiennent pas.

Par chance, certains patterns réussissent à se maintenir. L’auto-organisation peut parfois s’ancrer, se renforcer, résister à l’influence de nombreuses variations, maintenant le monde dans une certaine stabilité. Lovelock supposa ainsi que Gaia régulait sa température pour la stabiliser au seuil idéal pour la vie. Mais hors de quelques poches de stabilité, souvent découvertes par hasard par quelques heureux joueurs, l’avenir nous est inconnu.

Ce grand blanc devant nous n’empêche pas les oracles de faire feu de prédictions en tous sens. D’ailleurs, moins nous comprenons une chose, plus nous cherchons à la prévoir. C’est étrange mais explicable. Comme personne ne comprend, personne ne peut démontrer aux oracles qu’ils délirent, alors ils s’en donnent à cœur joie, nous faisant croire que prévoir est possible, qu’en conséquence une sorte de vie rationnelle serait possible, confortant les positions conservatrices.

Je crois au contraire que, comme nous ne pouvons pas prévoir notre avenir, nous ne pouvons pas organiser notre vie de manière rationnelle. Nous n’avons pas d’autres choix que de prendre des risques. Nous sommes des joueurs, des intuitifs, des détecteurs de patterns, des artistes.

De la résistance

8 Saturday December 2007

de-la-resistance.gifUne amie m’a envoyé un texte de Laurent Douzou au sujet de la démocratie sans vote inventée par les résistants entre 1940 et 1944. J’ai ainsi découvert un nouvel exemple de société auto-organisée, une société où l’auto-organisation s’est imposée en tant que condition nécessaire à la survie.

Comme la résistance œuvrait dans la clandestinité, subissait sans cesse des attaques, elle ne pouvait maintenir une organisation rigide. Comme un organisme, elle devait s’adapter, improviser et revoir sans cesse son maillage qui ne pouvait dépendre de quelques cellules en particulier. Toutes étaient interchangeables.

En réalité, ce n’était pas ce bel édifice que vous pouvez croire, c’était une faible toile d’araignée et nous, Pénélope infatigable, nous avons passé notre temps en circulant à bicyclette ou comme nous pouvions, à réparer cette toile d’araignée, à la rapetasser, à renouer les fils, à remettre des hommes là où ils étaient tombés, expliqua Pascal Copeau, un des chefs de la résistance, 30 ans après la Libération.

L’utilisation même du mot toile me frappe. Ces paroles pourraient être reprises pour décrire le travail de nombre d’entre-nous sur internet. Nous sommes typiquement dans le cas d’un réseau décentralisé et distribué dont la vitalité dépend de la densité des interconnexions.

Les historiens ont souvent retenu la résistance organisée, celle structurée, oubliant l’autre, celle du réseau, celle des hommes libres, celle sans qui rien n’aurait été possible des mots même d’un illustre résistant comme Copeau. Comme toujours, même après la charge de Tolstoï dans La Guerre et la Paix, les historiens ne sont pas capables de parler de la véritable histoire, celle qui se joue entre tous les hommes. Ils la schématisent, la transforment en une histoire, leur histoire, leur légende. Au passage, ils oblitèrent les mécanismes profonds qui animent nos sociétés.

Durant la guerre, le résistant devait être anonyme. On oublia souvent ses faits d’armes car il n’y avait pas de trace pour chacun des rapiéçages de la toile. Mais l’anonymat n’explique pas tout. Le grand nombre d’actions comme leur dispersion sur un vaste territoire interdit aussi leur narration. Les actions distribuées ne sont pas propices au storytelling. Est une raison pour croire qu’elles n’ont aucune importance historique ? Non, au contraire, elles font l’histoire.

À côté de cette résistance primordiale sans laquelle rien n’aurait été possible, se forma une résistance officielle. Nous nous en souvenons parce que ses têtes visibles se prêtèrent aux histoires. Toutefois ces leaders émergèrent naturellement sans aucun processus de sélection implicite. Ce phénomène me rappelle celui des Nant’an chez les Apaches. Mais les résistants, bien qu’auto-organisés, instituèrent une hiérarchie surabondante, comme si l’univers militaire dont ils étaient souvent étrangers déteignait sur eux.

Je crois que, si certains ont pu jouer un rôle de direction et tenir tous les fils en main, c’est parce que les noyaux fondateurs du mouvement étaient constitués d’amis, qui faisaient partie d’un même corps et pensaient de la même façon sur toute une série de plans, explique Jean-Pierre Vernant. Ces groupes d’amis avaient le sentiment d’être les égaux de leurs dirigeants et pouvaient ainsi accepter de les voir jouer ce rôle. Mais peut-être aussi ceux qui occupaient cette position ne pouvaient-ils la penser qu’en considérant les autres comme leurs égaux. Le problème est là : accepter d’avoir à la fois une position de dirigeant et des rapports d’égalité.

Ce dirigeant tel que le définit Vernant ressemble au leader dont je parle souvent et que j’oppose au manager. Dans une situation particulière, pendant un temps court, un homme peut apparaître mieux armé que d’autres (par son intelligence, son histoire, sa culture…). Mais cette supériorité ne saurait perdurer indéfiniment et se généraliser. Si c’est le cas, il s’agit d’une prise de pouvoir, d’un coup d’état. Le leader est généralement éphémère.

La clandestinité de notre action et de notre organisation n’a pas développé le sentiment d’obéissance aveugle à n’importe quels chefs, écrivit en 1943 Henri Fresnay. La discipline chez nous est faite de confiance et d’amitié. Il n’existe pas de subordination au sens militaire du terme. On ne saurait, et nous en avons fait maintes fois l’expérience, imposer un chef à un échelon de notre hiérarchie. […] Un chef de la résistance doit être accepté joyeusement par ceux-là mêmes qu’il est appelé à commander.

Reste à savoir si la résistance aurait pu se passer de cette structure hiérarchique greffée sur la structure décentralisée ? Pour l’auteur de l’article assurément non. Pour lui, toute organisation est inévitablement confronté à des tentatives d’accaparement du pouvoir, fait que je ne conteste pas.

Il n’est pas d’organisation politique qui puisse fonctionner durablement sans qu’une hiérarchie la structure, écrit-il. De plus, sans un représentant d’envergure, une organisation est marginalisée […].

Mais sur ce point, quant à cette idée reçue, je ne peux être d’accord. Je crois même qu’une organisation politique ne peut être durable qu’en l’absence de hiérarchie. Il me semble que plus les hiérarchies sont rigides moins elles durent, souvent d’ailleurs abattues par de nouvelles hiérarchies.

Un croisement idéal

4 Tuesday December 2007

En retravaillant Le peuple des connecteurs en préparation de la seconde édition audio, j’ai cherché à savoir la suite donnée aux expériences de routes sans signalisation. Sur le site de Ben Hamilton-Baillie, le spécialiste anglais de cette technologie de connecteur, j’ai découvert un projet imaginaire pour la ville de Bristol.

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Ces deux dessins, avant et après, parlent d’eux-mêmes. Ils illustrent le passage du monde pyramidal au monde des connecteurs. Quand on enlève les signalisations, quand les hommes s’interconnectent en direct, la ville reprend vie.

Signer le code

7 Wednesday November 2007

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L’art d’aujourd’hui me parle quand il est architectural. J’aime l’architecture parce qu’elle structure l’espace, j’aime la littérature quand elle structure mon imaginaire, j’aime la BD parce qu’elle structure la page, j’aime les photos montages pour la même raison. Les œuvres qui ne possèdent pas cette dimension architecturale, la plupart de celles exposées dans nos galeries, me paraissent datées.

Pour moi, Ed Ruscha est l’un des initiateurs du mouvement architectural. En 1966, avec Every Building on the Sunset Strip, il fait un retour aux polyptiques classiques, je pense au Cycle de la Scuola de Sant’Orsola de Carpaccio, tout en saisissant ce que j’apprécie le plus dans notre époque. Ruscha me donne envie de marcher en ville, de regarder la ville, de partir à l’exploration du quotidien.

Le montage qui illustre cet article provoque chez moi les mêmes sensations. J’en vois déjà qui vont dire « bof, je ne vois pas l’intérêt, c’est du déjà vu ». Commencez plutôt par cliquer sur l’image et vous comprendrez ce que je veux dire. Ce montage n’existe tout simplement pas, c’est un assemblage de flux vidéo en perpétuelle actualisation.

J’ai eu la chance de rencontrer BlueScreen, le créateur de ce streamscape, à Marseille. Son œuvre, comme il le dit lui-même, n’est pas le montage mais le code informatique qui engendre le montage. BlueScreen signe le code. Ses œuvres visibles ne sont que des représentations du code.

Il travaille actuellement au projet jiaocha, un système de chat visuel. Tu envoies une image à un ami ou un inconnu, il te répond en ajoutant à ton image une autre image… BlueScreen m’a montré des échanges superbes. J’ai tout de suite pensé que des auteurs de BD pourraient ce saisir du système, reprenant et amplifiant la technique expérimentée par Jim et Fane.

En parcourant les travaux de BlueScreen, ceux du groupement scenocosme, j’espère que vous comprendrez mieux ce que j’entends par artiste hacker, par cette nécessité à mon sens de maîtriser le code pour être un artiste profondément contemporain.

montaget.gif

Pour tout vous avouer, ce qui explique sans doute ma position, j’ai moi-même fait une incursion dans ce domaine du code artistique. Cette expérience de 1996 vite abandonnée avait pour but de laisser l’utilisateur se créer une image en quelques clics. Elle m’a surtout donné la certitude que le code pouvait devenir générateur d’œuvres.

Dans le même esprit, j’ai écrit en 1991 et 1992 un roman appelé Équinoxe d’automne où chaque signe avait une valeur temporelle de 0,4 seconde. Pour décrire une action, je devais donc peser temporellement mes mots. Sans l’aide d’un code, ce travail aurait été impossible. Suivant ce principe, en hommage à Georges Pérec, j’ai fini par écrire 12 heures de la vie d’un Parisien.

Mes expériences personnelles expliquent ma pensée, elles expliquent aussi sans doute pourquoi je vois en BlueScreen un artiste important, pourquoi j’attache autant d’importance au code. Nous avons découvert un nouveau monde, il nous reste à l’explorer, il st du devoir de l’artistes de le faire et de ne pas se cantonner aux rivages familiers.

Cyberwar

2 Friday November 2007

Je suis de 11 à 12 heures sur France culture. Le sujet : les hackers, la hack culture. Le point de départ : La cyberguerre mondiale aura-t-elle lieu ? Nous parlerons sans doute de l’attaque qui frappa l’Estonie début mai.

Le côté obscur de la force

En Estonie, le pays le plus connecté au monde, les pirates ont bombardé de requêtes les serveurs à l’aide de PC zombies. Ils ont provoqué des DDoS (distributed denial of service). La technique est connue.

Si internet avait une structure hiérarchique, ces attaques auraient moins d’effet. Elles affecteraient les premières lignes de serveurs mais auraient du mal à toucher le sommet de la pyramide. Les soldats tomberaient, pas les chefs. Ils pourraient alors ordonner à de nouveaux soldats de monter au front.

Mais internet n’a pas une structure hiérarchique. Il n’y pas de chef, pas de soldat, c’est un univers de pair à pair. Grâce à cette structure décentralisée, le réseau peut se déployer et évoluer à un rythme exponentiel. Rien de ce que nous connaissons ne serait possible sans cette topologie particulière. Nous en serions tout au plus dans un après Minitel.

Le réseau décentralisé et distribué facilite les phénomènes viraux. C’est une chance formidable car tout le monde peut parler à tout le monde… quelqu’un peut aussi infecter tout le monde. Nous connaissons le risque, nous avons décidé de vivre avec. Comme les organismes vivants, peu à peu nous développons un système immunitaire. Comme tout système, il ne sera jamais parfait.

Le côté clair de la force

Ce qui m’intéresse c’est de savoir pourquoi des pirates lancent des attaques ? Pour jouer, pour démontrer leurs compétences, pour remplir une mission, pour préparer la révolution ?

Dans le cas de l’Estonie, il semblerait que l’attaque se résume à un bon coup de pub pour une jeune boîte de sécurité. Mais la réussite de cette attaque a des conséquences faramineuses. Quelques pirates peuvent mettre à terre un État. Ils ont abattu un des symboles les plus forts du vieux monde.

Ils auraient pu s’en prendre à une entreprise ou à n’importe quelle autre organisation. Dans un monde de réseau, les systèmes centralisés, ces points de focalisation, deviennent vulnérables.

Je ne dis pas que les attaques sont souhaitables. Au contraire. J’en pâtis souvent moi-même pour tout vous avouer. Mais leur simple possibilité implique une nouvelle organisation de la société. Dans cette société, une organisation privée ou publique qui veut imposer ses vues se met en danger. La possibilité de l’attaque pourrait introduire un feedback régulateur en empêchant les grenouilles de se vouloir plus grosses que le bœuf.

– Ne cherchez pas à être le plus riche, le plus puissant, nous, simples individus, sommes capables de vous mettre à terre, dit en quelque sorte le pirate. Restez raisonnable, restez à votre place, n’épuisez pas le monde avec votre folie de grandeur.

Les pirates ont inventé une nouvelle arme de dissuasion massive. Dans l’esprit open source, ils pourraient la mettre entre toutes les mains. Peut-être nous préparons-nous à vivre dans une dictature des citoyens.

Mais quand nous nous imposons à nous-mêmes nos idées sommes-nous encore en dictature ? Je ne le crois pas. Nous nous préparons à l’avènement d’un monde libre, un monde où le puissant est vulnérable alors que par le passé seul le faible l’était. Cette égalité face à la vulnérabilité devrait favoriser l’humilité.

Les organisations les plus vulnérables aujourd’hui sont celles qui diffusent et régulent les flux d’informations, la fameuse classe vectorielle dont parle McKenzie Wark. Chaque attaque vise cette classe, elle vise indirectement le système des copyrights qui cherchent à enfermer l’information (la rendre rare pour mieux la monnayer).

Le pirate devient donc un hacker, au sens de celui qui libère l’information. Heureusement tous les hackers ne sont pas des pirates. Par exemple, en diffusant gratuitement sur mon blog mes articles, je libère l’information sans me livrer au piratage. Je suis alors un connecteur.

Mais comme les pirates, les connecteurs sapent le pouvoir des puissants. En se connectant de pair à pair, ils nient la nécessité des intermédiaires. Dans un monde hautement interconnecté, il y a de moins en moins de place pour les monstres centralisés, y compris les États.

Le piratage informatique est une forme agressive de la connexion. Il est plus spectaculaire mais au final sans doute moins efficace. C’est une démonstration de force puérile et néanmoins nécessaire.

Notes

  1. Quand le pirate cherche à se faire de la pub, il joue les règles de l’ancien monde car il cherche lui-même à se faire puissant. Tout en jouant ces règles, il les nie sans même en prendre conscience.
  2. À chaque attaque, il ne faut pas agiter la menace d’une énième guerre mondiale comme le font les spécialistes de la sécurité pour se faire un max de fric. Ces attaques nous apprennent aussi que le monde doit s’organiser différemment. Je vois en elles un côté positif. Ces attaques ne sont réellement nocives que pour l’ancien monde qui épuise notre planète.

Le réseau ne fait pas le beurre

31 Wednesday October 2007

À Marseille, lors des rencontres hackulturation, le philosophe Patrice Maniglier m’a fait une objection.

Tu avances toujours que l’organisation en réseau, opposée par toi à l’organisation pyramidale, suffirait à changer la société. Mais l’objet compte peu par rapport à son usage.

le-reseau-ne-fait-pas-le-be.gifSi je comprends bien Patrice, pour lui, que nous nous structurions en réseau ou pas ne change rien en soi. Tout dépend des comportements que nous développeront sur ce réseau. Je ne suis bien sûr pas d’accord avec cette vision.

Tous les directeurs marketing savent que le produit fait l’usage. Ils réussissent à mettre sur le marché des produits dont personne n’a l’usage et qui vont engendrer un usage.

Prenez un marteau, on peut imaginer un certain nombre d’usages. Le marteau contient en lui-même ses usages possibles. Il y a ce que nous pouvons faire avec et ne pas faire. Par exemple, on ne peut pas visser avec un marteau (à moins d’être un tordu ou un artiste).

Il y a un objet plus intéressant qui règle le problème il me semble : le cerveau. Cet objet va jusqu’à se poser des questions étranges sur lui-même. C’est un objet qui s’use lui-même. Pour moi, le cerveau et le corps qui le porte constituent ce que nous sommes. Ce couple définit ses propres usages. Si l’objet n’existait pas, il n’y aurait pas d’usage. Si l’objet n’était pas tel qu’il est, les usages seraient autres.

Maintenant, il est sûr qu’affirmer de but en blanc que le réseau change tout est un peu simpliste. Je n’ai jamais défendu cette thèse. J’ai souvent discuté des différentes topologies de réseau et de leurs particularités, notamment dans Le peuple des connecteurs. Par exemple, certains réseaux décentralisés et hautement distribués ont quelques particularités remarquables : faible degré de séparation entre les nœuds, adaptabilité, résistance… qui leur donnent pas mal d’avantages sur les structures pyramidales… cela dans le contexte historique actuel.

Si la société humaine penche vers une organisation en réseau, elle profitera des avantages de cette structure. Une telle organisation implique des usages : le pair à pair par exemple. Sur internet, nous voyons exploser le P2P, version technique du pair à pair. La structure même du réseau pousse en ce sens.

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Il ne s’agit pas de dire que le réseau est la panacée à tous nos maux. Il ne suffira pas d’organiser la société en réseau pour vivre dans un monde meilleur. Je crois simplement que ce monde sera plus durable qu’un monde pyramidal trop dispendieux en énergie de toute nature.

Un réseau distribué est robuste mais pas immortel. Notre cerveau dépend du cœur. Il a des points névralgiques. Internet est beaucoup plus résistant car il ne dépend pas d’une source énergétique unique mais cette résistance ne protège pas internet de tous les maux. La structure de pair à pair facilite la propagation des virus par exemple. Une structure pyramidale résiste mieux car elle est plus cloisonnée.

Une structure en réseau en facilitant la communication horizontale, donc la liberté d’expression, facilite aussi quelques modalités terroristes. C’est le prix à payer. Si l’évolution n’avait pas couru ce risque, nous ne serions pas là.

Une simple possibilité comme le P2P, la disparition de la nécessité d’un tiers, implique le retrait de l’État. C’est tout simplement logique. Cet usage ne s’est pas imposé mais il s’imposera.

Nos usages ne font pas internet, internet se laisse user de certaines façons, tout comme notre cerveau. En disant cela, je ne défends aucun déterminisme car l’objet peut s’affecter lui-même. Nous pouvons nous transformer comme transformer internet. Objet et usage sont pris dans une boucle de feedback positif. Les séparer n’a aucun sens.

Patrice m’a fait remarquer qu’un État centralisé pouvait contrôler un réseau. Il lui suffit d’opprimer une petite communauté pour terroriser l’ensemble des usagers.

C’est une possibilité théorique. Dans la pratique, je ne crois pas qu’elle soit applicable. Cette tactique a été adoptée pour lutter contre le téléchargement illicite. La courbe d’évolution du trafic P2P montre qu’elles n’ont eut aucun effet.

Patrice m’a dit que les États n’avaient aucun intérêt à aller au clash sur ce sujet. D’accord mais alors nous sommes de plus en plus dans le théorique. Il ne faut pas oublier que les communautés internet ne sont pas localisées. Un État ne peut pas grand-chose contre elles (même s’il peut beaucoup contre des individus isolés). Il faudrait des mesures répressives planétaires pour impacter le réseau… et encore.

Dans leurs luttes contre les réseaux modernes, les États ont toujours perdu. Ils ont perdu la bataille du téléchargement, la bataille contre Al-Qaïda, ils perdront celle du droit d’auteur…

La complexité du réseau est telle qu’une puissance concentrée aura du mal à la circonscrire. Je vois deux possibilités toutefois.

  1. Centraliser le réseau. C’est malheureusement ce qui se passe avec Google, Second Life, Facebook, Wikipedia… En laissant apparaître sur internet des super nœuds, nous affaiblissons le réseau car il suffit de prendre le contrôle de ces nœuds pour commander à une bonne part du réseau. Par chance, la communauté Open Source maintient des relations alternatives qui laissent un « autre web » très vivant.
  2. Décentraliser l’État. Soit on transforme son ennemi en soi-même, soit on se transforme en son ennemi. Cette seconde stratégie est sans doute aujourd’hui la seule possible. Je la souhaite de tout cœur car l’État en se métamorphosant nous fera basculer de la société pyramidale à la société de pair à pair.