Archive : Connecteur

Rien que pour le plaisir

6 Tuesday February 2007


Grâce à barrablog, je viens de découvrir le réseau social entre les personnages du Nouveau Testament. Cette cartographie animée est proposée par le un superbe service de partage de connaissances et de visualisation créé par IBM.

Les connecteurs formeraient une secte

29 Friday December 2006

Hier dans un commentaire j’ai écrit :

Tu peux rester dans l’ancien monde… nous autres habitons déjà ce nouveau monde… et nous le trouvons plus agréable à vivre. Personne n’est forcé de nous rejoindre, les gens le feront à leur rythme quand ils seront prêts.

Quand je me lance dans ce genre d’envolée lyrique, emporté par l’enthousiasme, on m’accuse parfois d’être le gourou d’une secte – même quand j’essaie d’être très sérieux d’ailleurs… être sérieux je ne sais pas trop ce que ça veut dire car je suis persuadé que nous vivons pour nous amuser.

Cette accusation à l’emporte pièce doit quelque peu énerver Miguel Membrado et Bruno de Beauregard, en leur temps aussi accusés d’être membres  d’une secte, au point d’être ruinés (je raconte dans Le cinquième pouvoir). C’était pour eux beaucoup moins amusant. Heureusement, je n’ai pas pour clients la DST et les RG… peut-être qu’ils me lisent un peu. Alors j’essaie de ne rien leur cacher. Ça existe la secte de la transparence ?

Tout d’abord, je revendique ce que j’ai écrit dans ce commentaire, même si ça peut paraître ampoulé ou ridicule – j’aime Hermann Hesse et son style initiatique. Il est toujours plus difficile de proposer quelque chose de mieux que de casser comme la plupart des gens le font.

Plaçons-nous au temps où l’esclavage était chose admise et même chose banale. Il y avait alors des gens qui refusaient de faire travailler des esclaves, qui essayaient de démontrer qu’un monde sans esclaves était possible… Certains de ces antiesclavagistes dirent sans doute comme moi que ce nouveau monde était plus agréable à vivre.

Ces antiesclavagistes appartenaient-ils à une secte ? Je ne le pense pas. En leur temps, ils étaient utopistes, naïfs… tout ce que l’on voudra mais ils ne constituaient pas une secte, pas plus que les gens qui aujourd’hui pensent que la rémunération du capital n’est pas une obligation, que les chefs ne sont pas indispensables et que la croissance matérielle ne peut continuer infiniment dans un monde fini.

Par rapport aux antiesclavagistes, je suis même beaucoup plus tolérant. Vous n’allez pas le croire. Je ne force personne à adopter de nouvelles formes d’organisation sociale. Je parie simplement que sans de nouvelles formes, pour une large part à inventer, nous ne réussirons pas à faire face aux problèmes sociaux et écologiques. J’essaie de proposer des pistes, en m’inspirant de l’organisation d’internet et de la plupart des réseaux naturels. C’est tout. Je ne suis pas très original.

Ces nouvelles formes peuvent germer dans l’ancien monde. Internet en est la preuve. Dee Hock l’a montré avec Visa. Nous ne sommes pas forcés de détruire l’ancien monde. Le nouveau apparaît au-dessus de lui, comme une extension. Chacun peut faire l’upgrade quand il le veut. Je n’ai cessé de parler de révolution douce dans Le peuple des connecteurs.

Certains ont vu les chapitre de ce livre comme les dix commandements de la connexion, oubliant de lire semble-t-il la préface où j’annonçais mon désir d’exagérer afin de mieux montrer en quoi ma position diffère du politiquement correct qui risque de nous conduire à la faillite (l’exagération, c’est mon style… je n’y peux rien mais j’ai essayé de me contenir dans Le cinquième pouvoir).

Est-ce sectaire de prétendre que nous allons dans le mur ? Je ne suis pas le seul à faire ce constat, la plupart des personnalités politiques le font, ce qui justifie leur candidature. Est-ce sectaire de dire qu’il faut innover pour trouver des solutions durables ? Est-ce sectaire de rêver de croissance durable ? Car je pense que c’est possible.

Pour qu’il y ait secte, il faut qu’il y ait des membres. Mais les connecteurs seraient membres de quoi ? Ils ne forment pas un parti, une église, un groupuscule… Il n’y a rien de tout cela, pas plus que de status, de doctrine, d’interdits (Axel regarde la TV), de règles, de lieux de rassemblement… Le connecteur n’existe même pas. C’est une entité sociologique… un ensemble de comportements possibles dont personne ne peut se revendiquer à 100 % pas plus qu’à 0 %. Tout au plus quelques personnes peuvent se sentir des affinités avec une partie des choses que j’ai décrites. Elles peuvent même s’afficher sur une carte, mais ça ne va pas plus loin.

Dans mon Robert, secte viendrait du latin secta qui signifierait suivre. Mais justement les connecteurs ne suivent personne car ils se revendiquent libres. Pour eux, l’interconnexion est plus importante qu’un status quelconque. La personne se définit par les personnes avec qui elle interagit, non pas en elle-même.

Être connecteur, c’est avant tout être ouvert. C’est utiliser les nouveaux outils de communication pour multiplier les possibilités. C’est construire des autoroutes pour les idées par-dessus les autoroutes de l’information.

L’important est que les idées se rencontrent, qu’elles s’entrechoquent, donnent naissance à de nouvelles idées… pour que justement jamais nous ne restions figés sur un dogme ou prisonnier d’une forme de pensée.

Les connecteurs forment une non secte. Je ne les ai pas inventés. J’ai donné un nom à un ensemble hétéroclite de comportements qui me paraissent prégnants chez de nombreux usagers des nouvelles technologies.

Donner un nom à des comportements ne fait pas des gens qui exhibent ces comportements les membres d’une secte. Montrer du doigt les racistes et les xénophobes ne fait pas d’eux les membres de la secte de Le Pen.

Les connecteurs participent à des réseaux qui s’interconnectent à vaste échelle. C’est tout, j’ai envie de dire. Et c’est beaucoup, car c’est révolutionnaire.

Nous commençons par construire les autoroutes. Après nous allons commencer à construire. Faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Trop de politiciens jouent à ce petit jeu. Ils veulent tout changer sans méthode. Ou plutôt avec les vieilles méthodes qui ne marchent plus. Je suis pour l’action mais pas à n’importe quel prix. Ça c’est une petite pique à l’égard de Rachid Nekkaz.

Le monde a changé. Nous devons nous changer aussi. Sinon la dichotomie risque de devenir invivable.

Un connecteur à Genève

24 Friday November 2006

Hier, j’ai donné une conférence privée au CERN. Après mon laïus, nous avons visité le tout nouveau détecteur de particules Atlas : 25 mètres de haut, 40 mètres de long, un poids égal à la Tour Eiffel, le tout situé dans une caverne de béton creusée 100 mètres sous terre.

Imaginez la base de lancement de fusée lunaire dans Objectif Lune d’Hergé. Des ascenseurs dans tous les sens, des passerelles bleues, des tubes colorés comme à Beaubourg, tout ça compacté dans un espace immense mais rempli à craquer de technologie de pointe.

En débouchant sur la passerelle à mi-hauteur de la caverne, j’ai éprouvé le même sentiment que lorsque je suis entré pour la première fois dans la pyramide de Khéops. J’ai été frappé par le génie humain, soulevé d’un enthousiasme invraisemblable pour ma propre espèce. Si nous pouvons construire des structures aussi immenses avec une aussi grande précision, nous ne pouvons qu’être de merveilleuses créatures.

Pendant quelques instants, j’ai oublié nos pires penchants. Je me suis dit que tous les enfants devraient visiter le CERN, juste pour se convaincre que la vie est précieuse parce qu’elle est capable de merveilles qui, peu importe leur utilité, produisent du rêve pour nous donner envie d’aller plus loin.

Je n’ai pu m’empêcher de me projeter dans l’avenir, d’entrer dans la peau du touriste du futur qui visitera le CERN, qui le verra comme moi je vois les pyramides avec quatre mille ans de distance. Je suis sûr qu’il éprouvera encore les mêmes sensations que moi face à la folie de notre génie.

La machinerie d’Atlas lui apparaîtra ridicule par sa taille démesurée, beaucoup de physiciens la juge déjà ridicule d’ailleurs, mais il restera frappé par ce besoin que nous avons d’accomplir les choses les plus impossibles.

Google en Chine

22 Wednesday November 2006

Je suis pour tous les compromis. Suis-je devenu fou ? Je vais essayer de m’expliquer.

Le web chinois existe, il dessine un réseau de plus en plus vaste, réseau connecté au reste du monde. Ce réseau est décentralisé comme le reste du web. Sur ce réseau, le gouvernement chinois fait la police. Il tente d’en parcourir tous les liens à la recherche des contestataires. Plus il y aura de sites, plus son travail sera difficile.

Google et ses concurrents en s’installant sur le marché chinois le dynamiseront, donc inciteront à la création de plus de sites, donc compliqueront le travail du gouvernement chinois. Tant qu’ils ne collaborent pas avec ce gouvernement en dénonçant les contestataires, ce sera bénéfique pour la liberté d’expression. D’après ce que je sais, Google et les autres se contentent de ne pas afficher certains sites dans leurs pages de résultats (je signale au passage qu’ils le font déjà chez nous).

Que Google n’affiche pas un lien vers un site ça ne veut pas dire que le site n’existe pas. Par ailleurs, ces sites censurés à l’intérieur d’un pays ne le sont pas depuis l’extérieur. Donc les Chinois hors de Chine accèdent à toutes les informations, ils peuvent les reprendre, des sites occidentaux peuvent les reprendre, sites eux-mêmes accessibles depuis la Chine.

Censurer le web est en fait impossible.

Google et ses concurrents le savent très bien.

En refusant d’indexer certains sites, ils se contentent de faire copain-copain avec un gouvernement qui en acceptant ce copinage se tire une balle dans le pied.

Plus le réseau se développe, plus il est complexe, plus il est libre.

PS : La construction du réseau est plus importante que l’accès à l’information à un moment donné de l’histoire du réseau. Je sais qu’il y a de la censure mais elle sera de plus en plus dificille. La meilleure façon de compliquer la tâche du gouvernement chinois est de développer le réseau. Si Google et les autres avaient refusé d’aller en Chine, si toutes les boîtes occidentales refusaient d’aller en Chine, je ne suis pas sûr que ce serait bon pour l’avancée de la démocratie en Chine.

L’argent des blogueurs

27 Wednesday September 2006

Une idée toute simple m’est venue. La plupart des blogueurs n’affichent aucune publicité sur leur site. Leur audience n’est pas assez forte pour qu’ils gagnent plus d’une poignée d’euros par mois et ils n’ont pas envie d’embêter leurs lecteurs ou même de paraître cupides.

Mais imaginons que l’argent généré par les pubs soit accumulé dans une caisse virtuelle, puis que cet argent serve pour de bonnes causes. Je suis sûr que beaucoup d’entre nous accepterions de jouer le jeu.

Le plus extraordinaire est que nous pouvons commencer dès aujourd’hui à récolter des fonds. À la louche, par expérience, j’estime que nous pouvons récolter au minimum 30 000 euros tous les mois (1 000 blogueurs générant 30 euros) et sans doute 10 fois plus.

Techniquement, il suffit que nous placions dans nos pages tous le même script AdSense. L’argent sera automatiquement récolté par Google et même stocké dans un compte virtuel. Par ailleurs, AdSense nous fournirait des stats détaillées sur nos trafics respectifs, AdSense étant de loin le meilleur compteur de fréquentation que je connaisse. Je passe les détails techniques.

L’argent pourrait être distribué à une variété de causes… passant directement du compte Google à aux comptes Paypal de diverses associations (j’ai rencontré hier soir une jeune fille enthousiaste qui veut racheter la forêt amazonienne). Chacun des blogueurs pourrait décider vers où va l’argent au prorata de ses revenus. Le tout serait purement 2.0, personne ne toucherait à l’argent, aucun n’État ne ponctionnerait quoi que ce soit au passage… Tout le monde pourrait proposer de nouvelles causes. Les blogueur s’inscriraient et de désinscriraient sans aucun engagement.

C’est juste une idée… je suis prêt à vous embêter avec une petite pub si c’est pour la bonne cause.

PS : Beaucoup de blogueurs ont apprécié cette idée, certains se sont insurgés contre la publicité. Leur rêve d’un internet sans pub, c’est un internet qui n’existe pas. Sans pub, sans revenu, les services gratuits n’existeraient pas, intenet de serait plus qu’une succursale des puissants (les grosses boîtes et les gouvernements). Sans pub Firefox n’existerait pas. Nous avons le choix de surfer en refusant les pub… mais alors il faut s’abstenir de surfer sur les services gratuits  qui vivent grâce à la pub.

Matrix connexion

12 Tuesday September 2006

Je donne une conférence à Genève le 14, le lendemain j’assiste à Crans Montana au WKD, puis le 16 je file à Fribourg pour donner une conférence sur Matrix à l’occasion d’un festival de philosophie. Ça me sortira de la politique.

A/ J’ai vu Matrix en 1999, à Sète, un soir de semaine, j’étais avec un ami, je crois qu’on était seuls dans la salle. Du coup, on a discuté pendant la projection. On s’est dit que les jeunes aimaient le film par son côté pseudo intello. Vivons-nous ou non dans la réalité ? Et s’il y avait une autre réalité ? C’était ni plus ni moins des questions platoniciennes, une vulgarisation amusante de la métaphore de la caverne. Pour nous, il n’y avait aucun mystère. Le thème était vieux comme le monde.

J’ai revu deux fois Matrix depuis et mon opinion n’a pas beaucoup changé. Je suis désolé. Je ne suis pas un fanatique du film, mes goûts cinématographiques me font pencher vers Tarkovski ou Antonioni plus que vers les frères Wachowski.

Pour autant, les questions soulevées par leur film ne sont pas intéressantes, au contraire, elles le sont comme nombres de questions posées par les auteurs de SF. Je suis d’accord avec Marvin Minsky quand il dit :

Je les considère [les auteurs de SF] comme des penseurs. Ils essaient de mesurer les conséquences et les applications de la technologie le plus finement possible. Dans quelques siècles, Isaac Asimov et Fred Pohl seront peut-être considérés comme les plus importants philosophes du XXe siècle, et les philosophes professionnels seront pratiquement oubliés, parce qu’ils sont superficiels et dans l’erreur, et que leurs idées ne sont pas très fécondes.

B/ Même si je ne suis pas un spécialiste de Matrix, je vais donner ma version du film. Les humains, emprisonnés et transformés en centrale énergétique, sont plongés dans une réalité fictive projetée directement dans leur cerveau. Il se trouve que cette réalité, la matrice, est celle où nous-mêmes avons l’impression de vivre.

En 1641, Descartes a imaginé exactement la même situation quand il s’est demandé si un démon pourrait berner nos sens et nous donner l’illusion de vivre dans un autre monde le nôtre. Pour Descartes, le démon peut nous tromper sur la réalité mais pas sur le fait que nous sommes en vie.

Cogito ergo sum.

En 1991, dans le prélude de La conscience expliquée, Daniel Dennett a essayé de montrer que cette prouesse technologique est impossible. Pour simuler la réalité, il faudrait trop de puissance de calcul, une puissance quasi infinie. S’il a raison, Matrix n’est qu’un délire.

C/ En fait, je crois que Dennett se trompe, simuler un monde est possible. Nous savons déjà simuler des mondes miniatures qui nous permettent de faire de la physique ultrafondamentale. Le plus connu de ces mondes est Le jeu de la vie. J’en ai beaucoup parlé dans Le peuple des connecteurs.

D/ Certaines configurations du jeu de la vie conduisent à des évolutions fascinantes. Il suffit de les regarder pour comprendre ce qu’est une simulation, pour comprendre comment des bribes de vie peuvent s’y manifester.

E/ Le jeu de la vie n’est pas une simulation assez complexe pour que des êtres complexes y apparaissent, encore moins des créatures conscientes qu’on appelle sim depuis que Will Wright a sorti son jeu SimCity. Ces jeux nous donnent toutefois l’intuition que nous pouvons aller plus loin.

F/ Plus loin, ça veut dire quoi. Pour que la simulation soit réaliste, il faut qu’elle soit peuplée d’êtres conscients avec qui nous pourrions interagir, il faut donc déjà commencer par simuler les capacités cognitives humaines. Est-ce possible ? J’ai plusieurs raisons de croire que oui.

  1. Nous sommes conscients. Nous avons donc la preuve qu’une machinerie biologique est capable d’engendrer la conscience.
  2. D’autres supports peuvent-ils engendrer la conscience ? Pour l’instant, nous n’en avons pas la preuve mais il me paraît prétentieux de croire que nous sommes la seule solution.
  3. Au cours de notre évolution culturelle, nous n’avons cessé d’externaliser les fonctions propres à l’homme. Après la mémoire mise dans les livres, la puissance de calcul mise dans les ordinateurs, nous mettrons sans doute aussi la pensée dans une machine. Pourquoi cette évolution s’arrêterait-elle ? Si nous sommes des machines, nous serons capables de créer des machines à notre image. Elles se lanceront à leur tour dans un nouveau processus d’externalisation qui engendrera des technologies que nous ne pouvons même pas imaginer. Peut-être créeront-elles la matrice.

G/ Une technologie numérique sera-t-elle capable d’engendrer une conscience ? Là encore, c’est très probable. L’essence de notre cerveau est semble-t-il de manipuler de l’information. Comme c’est aussi la spécialité des ordinateurs, ils deviendront sans doute conscients à leur tour. Quand ?

La puissance de traitement du cerveau peut être grossièrement estimée en multipliant le nombre de neurones (1011) par leur nombre moyen de connexions (105) par leur nombre d’états par seconde (102), soit 1018 opérations élémentaires par seconde. En comptabilisant d’éventuelles structures inconnues ou encore incomprises, telles les mille milliards de cellules gliales, on ajoute peut-être quelques ordres de magnitude à la puissance totale du cerveau. 

H/ L’ordinateur le plus puissant est aujourd’hui le Blue Gene d’IBM avec une puissance de 280 téraflops (million de millions d’opérations par seconde sur des nombres à virgule – floating-point operations per second). La traduction des flops en opérations élémentaires sur des bits dépend de l’architecture de l’ordinateur sur lequel s’effectue la mesure. Par exemple, une multiplication demande en moyenne 50 instructions. Si elle s’exécute sur des mots de 8 bits, 1 flops = 400 opérations par seconde ; sur des nombres de 128 bits, comme c’est le cas avec Blue Gene, 1 flops = 6400 opérations par secondes. Blue Gene dispose donc d’une puissance théorique d’environ 1,7 1018 opérations élémentaires par seconde.

Si les opérations dans le cerveau pouvaient être assimilées à des opérations binaires, Blue Gene serait déjà 1,7 fois plus puissant qu’un cerveau humain. Mais ce n’est pas aussi simple. Le cerveau humain n’étant pas binaire, un ordinateur doit, pour en reproduire le fonctionnement, simuler un réseau de neurones, ce qui consomme beaucoup de puissance.

Un cerveau humain n’est toutefois pas optimisé. Comme nous savons déjà simuler certains modules du cerveau, par exemple celui qui règle le contraste dans la rétine, nous pouvons en déduire la puissance nécessaire pour simuler la totalité du cerveau. En appliquant une simple règle de trois entre le nombre de neurones du module rétinien et le nombre total de neurones dans le cerveau, Hans Moravec déduit la puissance totale du cerveau, soit environ 1014 opérations élémentaires par seconde.

I/ La puissance d’un cerveau humain est donc plus ou moins à notre portée. Si nos technologies restent sur leur courbe actuelle de croissance exponentielle, en 2025 une machine de 1000 euros aura la puissance d’un cerveau humain. En 2050, une machine de la taille d’un paquet de cigarette aura la puissance de tous les cerveaux humains.

Simuler tous les cerveaux d’une civilisation sera donc bientôt possible. Il faudra alors plonger ces cerveaux dans un monde réaliste. Pour simuler notre monde tel que nous le percevons, il faudrait 1036 opérations par seconde estime Nick Bostrom.

Eric Drexler a montré qu’un ordinateur de la taille d’un sucre pouvait théoriquement effectuer 1021 opérations élémentaires par seconde, soit simuler mille cerveaux humains. Un ordinateur de la taille de Jupiter pourrait effectuer 1049 flops, soit simuler des milliards de milliards de civilisations. En gros, un ordinateur de la taille de la Lune pourrait simuler une civilisation comme la notre en donnant l’illusion aux habitants d’un système planétaire de vivre dans un univers comme le nôtre.

J/ Nick Bostrom se demande alors si des civilisations, qu’il appelle posthumaines, s’amuseront à simuler d’autres civilisations.

De deux choses l’une, soit ce type de simulation est physiquement impossible (nos calculs précédents contredisent en partie ce point), voire moralement impossible pour une civilisation avancée, ou dénué d’intérêt, soit il est possible et présente un intérêt (sans doute ludique ou artistique).

  1. Dans le premier cas, nous vivons nécessairement dans un univers « réel » puisque personne n’a pu nous simuler.
  2. Dans le second cas, chaque civilisation posthumaine « réelle » peut en engendrer un grand nombre de virtuelles. Du coup, la probabilité est très forte pour qu’une civilisation donnée soit virtuelle. Et, pour peu que les civilisations simulées puissent à leur tour exécuter d’autres simulations, cette probabilité augmente vertigineusement.

Donc, si nous nous croyons à terme capables de simuler des civilisations, nous devons supposer que nous vivons probablement dans une simulation. Dans ce cas, il ne serait pas surprenant, comme le pense Stephen Wolfram, que la loi ultime régissant notre univers se limite à quelques lignes de programme. Et nous vivrions donc dans une matrice.

K/ Ce raisonnement m’a toujours mis mal à l’aise. Je suis profondément athée mais, au fond de moi, je suis persuadé de la possibilité de créer des matrices. Dans ce cas, je suis bien forcé de croire en Dieu, puisque la matrice est l’œuvre de quelqu’un et que nous vivons très probablement dans une matrice.

Comment est-ce que je m’en sors ? Pas très bien je dois avouer.

  1. Nous appartenons peut-être au monde qui contient tous les autres. Mais cette première voie de sortie est trop prétentieuse. Il faut trouver autre chose.
  2. Une simulation de civilisation est trop complexe pour être contrôlée, elle échappe nécessairement à son Dieu. C’est la situation dans Matrix, c’est la situation que rencontrent tous les jours avec les hommes politiques.
  3. Dans la simulation, Dieu est simplement le géniteur. Après, il devient spectateur. Au plus, il peut commettre quelques miracles, rien de bien extraordinaire.
  4. Qu’un tel Dieu existe ou n’existe pas pour nous ne change donc rien.
  5. Et si Dieu existe, il n’est pas central, il n’y a pas de centre à quoi que ce soit (sauf dans l’esprit des hommes qui se cherchent des chefs, des rois, des dieux…).

L/ Alors matrice ou pas matrice ? Tout programme informatique a tendance à buguer. Si nous vivons dans une simulation, il faudrait trouver un bug, ce qui reviendrait à trouver des lois physiques qui défaillent.

Dans Matrix, l’oracle est un bug. Elle possède des informations extérieures à la simulation, qui datent même de simulations plus anciennes. En fait, si j’ai bien compris Matrix, l’histoire se joue à deux niveaux :

  1. Dieu fait tourner des simulations où des hommes et des machines s’affrontent. Chaque fois, l’histoire se termine mal. Mais l’oracle finit par touver une solution, elle crée un virus qui doit prendre le pouvoir chez les machines.
  2. Dans la simulation, les machines ont plongé les hommes dans un univers virtuel, la matrice, pour abuser de leur énergie. Les hommes peuvent être débranchés. Coupés de l’illusion, ils retrouvent alors la réalité, celle des derniers hommes qui résistent contre les machines. C’est l’histoire de Néo.

Je n’aime pas cette seconde histoire. Elle sous-entend que nous même ne vivons pas dans la réalité. Pour moi, il n’y a qu’une réalité. On ne peut pas en sortir, il faut faire avec, ici et maintenant. Si nous sommes des sims, la simulation est notre univers. Nous n’avons pas moyen de nous débrancher. Tout au plus pouvons-nous essayer d’envoyer des signaux à Dieu. Mais qu’il nous entende ou pas, ça ne change rien.

Réseau ou espace ?

6 Wednesday September 2006

Comme me l’a suggéré Jean-Yves le Moine, je viens d’écouter une conférence de Michel Serres donnée en décembre 2005. Notre philosophe raconte bien et il voit juste. C’est un connecteur. J’ai trouvé les questions/réponses presque plus intéressantes que l’exposé.

Michel Serres voit l’évolution des technologies comme une externalisation progressive des fonctions propres à l’homme. Le marteau, c’est le bras et le poing. Le livre, c’est la mémoire. L’ordinateur, c’est aussi la mémoire et déjà un peu la capacité de raisonnement (possibilité de démontrer certains théorèmes). Alors la pensée sera-t-elle externalisée ? demande un auditeur. La conscience le sera-t-elle ? Cette dernière question ne fut pas directement posée mais j’ai senti que Michel Serre n’était pas prêt à devenir un Cosmist bien que son raisonnement conduise inévitablement à cette position.

Pour ma part, je crois qu’à force de mettre hors de l’homme ce qui, à un moment, constitue le propre de l’homme, nous finirons par créer des machines conscientes. Dans l’histoire, à chaque externalisation, les pessimistes ont cru que l’homme ne s’en relèverait pas. Heureusement, ils se sont toujours trompés. J’espère qu’ils se tromperont encore à la prochaine échéance.

Que deviendrons-nous une fois que des machines penseront aussi bien que nous ? C’est une autre question. Comme je le dis toujours, il importe avant tout que la conscience continue de s’épanouir, indépendamment d’un substrat déterminé. Rien n’empêche d’ailleurs que des substrats différents cohabitent sur Terre. Les hommes occuperaient l’espace physique, les machines l’espace numérique.

Au tout début de la conférence, une réflexion de Michel Serres au sujet de l’espace m’a d’ailleurs fait bondir. Pour lui, nous ne vivons plus en réseau, ce qui était le cas avant, mais dans un nouvel espace topologique. Quand Michel Serres dit que les réseaux existent depuis toujours, je suis bien sûr d’accord : le réseau est la structure fondamentale du vivant. Mais dire que nous ne vivons plus dans un réseau, je trouve ça un peu fort, surtout en argumentant cette idée en s’appuyant sur l’étymologie du mot adresse. On dirait que Wittgenstein n’est pas passé par là.

Pour Michel Serres, une adresse postale désignait par le passé une localisation spatiale (il oublie de parler du système d’adressage japonais qui n’a rien de spatial) et, sous sa forme e-mail, désigne maintenant une position abstraite, un code, dans un nouvel espace qui n’est plus ni géométrique ni métrique.

La vérité est tout autre. Les pays, les régions, les villes sur une carte n’ont jamais dessiné des réseaux comme le sous-entend Michel Serre mais des systèmes purement pyramidaux suivant le principe des poupées russes (en tirant sur la corde, on peut à la limite dire qu’ils dessinent des réseaux en étoile). Quant à elles, les routes et les rues dessinent des réseaux distribués.

Mais les réseaux qui nous intéressent aujourd’hui, les réseaux sociaux, n’ont jamais rien eu de spatial et surtout ne sont pas de type distribué mais décentralisé. Une adresse postale ne nous a jamais situé dans un réseau social pas plus qu’une adresse électronique. Ces réseaux sociaux ont toujours existés, c’est aussi une évidence, mais ils deviennent de plus en plus denses car les points de connexion entre nous se multiplient. Et surtout, ils étendent leurs connexions à toute l’humanité sans se soucier des frontières.

Voici la véritable nouveauté. C’est cette nouvelle topologie sociale qui fait que nous vivons dans un nouvel espace. L’espace physique est le même, l’espace social est nouveau. Au final, j’arrive à la même conclusion que Michel Serres mais sans abandonner la notion de réseau, au contraire, elle est fondamentale. Parce que nous comprenons de mieux en mieux les réseaux, nous commençons à entrevoir de nouveaux systèmes politiques plus en accord avec la nature profonde des sociétés humaines.

Trafic routier à l’indienne

12 Monday June 2006

Un lecteur a attiré mon attention vers une vidéo extraordinaire qui nous montre pendant quelques minutes un carrefour routier dans une ville indienne. Je crois qu’elle peut faire changer d’avis ceux qui doutent de notre capacité à nous auto-organiser.

Après avoir lu Le peuple des connecteurs, et notamment le long passage sur Carlos Gershenson, une amie m’a dit que l’auto-organisation du trafic routier était un truc bon pour les pays du nord aux citoyens disciplinés. Elle m’a dit ça ne peut pas marcher en Inde où le trafic est abominable. Cette vidéo vient la contredire.

Je suis sûr que si le croisement filmé était équipé de feux, le débit du trafic serait inférieur. La vitesse des voitures est assez extraordinaire. Cet exemple démontre qu’augmenter les signalisations n’implique pas une plus grande harmonie, au contraire. La question est alors de savoir si ce croisement cause plus d’accidents qu’un croisement avec signalisation. Je n’ai pas la réponse.

Je découvre qu’entre 1978 et 1998, le taux de mortalité dû aux accidents de la circulation a augmenté de 79 % en Inde. Cette croissance est en fait en phase avec la croissance du nombre véhicules. J’ai aussi lu que l’Inde possédait un des plus hauts taux de mortalité sur route. Mais cette mortalité n’est pas nécessairement imputable à l’auto-organisation du trafic : les véhicules sont en aussi mauvais état que les revêtements. Les expériences d’auto-organisation routières menées ailleurs dans le monde prouvent plutôt que le nombre d’accidents tend à diminuer avec la diminution des signalisations.

J’ai découvert un autre chiffre effrayant : la route est la quatrième cause de mortalité dans le monde, après la faim, le sida et les maladies pulmonaires. C’est bien la preuve qu’il y a un problème : notre façon de réguler le trafic par les signalisations n’est pas si efficace que ça. Essayer autre chose est peut-être utile : pourquoi pas l’auto-organisation ?

Plus la technologie progressera, plus cette auto-organisation deviendra facile. Sur la vidéo, nous voyons que les automobilistes prennent des risques insensés, sans parler des cyclistes. La technologie nous aidera à réduire ces risques tout en maintenant un trafic rapide. Elle nous aidera à prendre de meilleures décisions, ce qui est indispensable pour une auto-organisation harmonieuse.

L’auto-organisation n’est pas la panacée. Je sais. Elle permet simplement d’aller un peu plus loin que les méthodes contraignantes que nous vivons. L’auto-organisation ne paraît anarchique que pour ceux qui ne se sentent bien que dans un monde parfaitement ordonné. Il est clair que pour eux cette vidéo indienne doit être terrifiante. Moi, elle m’enchante. Surtout quand je vois la mobylette bloquée au milieu du carrefour. Le mec est bloqué mais il finit par trouver une solution.

Cosmists vs Terrans

9 Friday June 2006

Pour moi, la conscience est la chose la plus extraordinaire qui n’a jamais existé sur Terre. Chacun de nous est extraordinaire parce qu’il est le support d’une conscience. Un être conscient ne devrait jamais éprouver le désir de faire taire une autre conscience, il devrait par tous les moyens essayer de faire apparaître de nouvelles formes de conscience qui enrichiront l’univers. L’histoire de l’évolution sur Terre, c’est l’histoire de l’émergence de la conscience, puis de son ascension.

En conséquence, j’espère que nous créerons des consciences artificielles qui porteront sur le monde un nouveau regard. Il est même probable que nous créerons des consciences supérieures à la nôtre, des consciences quasi divines. Ces consciences risquent alors de nous juger insignifiants, même dangereux et elles pourront décider de se passer de nous. C’est un risque à courir. Nous sommes aujourd’hui porteurs de la conscience mais nous n’avons pas le droit de nous arroger ce droit pour l’éternité.

Hugo de Garis appelle les hommes qui partagent mon point de vue les Cosmists. Nous participons à l’ascension de la conscience, à sa conquête progressive du cosmos. Cette quête de la conscience donne un sens spirituel à notre vie, c’est une forme de religion où la divinité n’est pas encore apparue. Les Cosmists sont donc le plus souvent athées et matérialistes. Puisque la conscience apparaît dans chaque être humain au cours des premières années de la vie, elle peut aussi apparaître dans d’autres systèmes. L’homme n’a aucun privilège.

Hugo de Garis oppose les Cosmists aux Terrans qui, eux, refusent la perspective cosmique, qui refusent avant tout de courir le moindre risque. Ils ont peur que les nouvelles consciences nous jugent comme une peste. Je crois que les Terrans sont d’ailleurs persuadés que nous sommes une peste. Pour eux, l’homme est foncièrement mauvais et, au nom du principe de précaution, il faut le policer pour l’empêcher de faire des bêtises. Puisque l’homme est mauvais, c’est Dieu qui est bon. Les Terrans sont donc des croyants. Ils croient en un Dieu qu’ils ne voient pas et ne veulent surtout pas courir le risque de le rencontrer. Paradoxalement, les Cosmists qui sont athées veulent partir à sa rencontre. C’est un renversement de perspective assez intéressant : l’athéisme conduit peut-être à l’invention de Dieu, l’athéisme devient une nouvelle forme de spiritualité.

D’une certaine façon, Cosmist est synonyme de connecteur, synonyme d’homme libre, synonyme de freemen. Un homme libre ne peut interdire à d’autres créatures de devenir libre à leur tour. Et comment être libre sans être conscient ? Ça me paraît impossible. Empêcher des machines de devenir conscientes est un crime. Tous ceux qui s’opposeront à l’ascension des nouvelles consciences, les Terrans de Hugo de Garis, s’apparentent pour moi aux intégristes. Dans mon roman en cours, je suppose ainsi que les intégristes ont déjà lancé une croisade contre les freemen. Pour Hugo de Garis, tout cela se terminera par une guerre effroyable. Nous avons peu de chance de l’éviter, à moins que les hommes libres ne deviennent majoritaires.

Bye-bye Genève

8 Thursday June 2006

Je viens de passer deux superbes journées à Genève. Hier soir, lors de ma conférence à l’occasion du 199e First de rezonance.ch, j’ai rencontré des dizaines de connecteurs enthousiastes. Dans l’auditorium de la banque UBS, j’ai eu l’impression de donner un concert à des fans. La plupart n’avait pas lu Le peuple des connecteurs mais il était évident que tout ce que je disais faisait écho à ce qu’ils savaient, à ce qu’ils vivaient au quotidien. Je me suis alors dit que oui, nous sommes en train de changer le monde. J’ai aussi mesuré une fois de plus combien il est important que nous nous rencontrions face à face. La connexion n’est pas qu’une histoire de technologie, c’est une nouvelle façon de voir le monde.

Un des auditeurs, Jean-José Paccaud, m’a proposé quelques slogans amusants, dont un que j’aime bien : Est-ce que les connecteurs s’en fichent ?. Je lui ai demandé s’il était publicitaire, il m’a dit non.

Je suis chômeur. Je dirigeais une boîte de 150 personnes et on m’a demandé de toutes les virer. Pas de problème. J’ai commencé par me virer moi-même.

J’ai trouvé cette attitude purement connecteur. Que ceux qui ont envie de faire de sales boulots le fassent eux-mêmes.

Pour toutes les nouvelles connexions que je viens d’établir, merci à l’équipe de rezonance, merci à Geneviève Morand, créatrice du premier réseau de networking social du web en 1998 et grande connecteuse. Je reviens à Genève quand tu veux. J’aimerais bien que ta façon de faire du rezeautage se développe en France. Comme tu me l’as dit tu ne travailles pratiquement jamais avec les Français. Serions-nous encore une fois retranchés dans notre village gaulois ? Il m’arrive souvent de le penser quand je me trouve à l’étranger.