Archive : Dialogue

Non, je n’ai pas arrêté de bloguer

11 Sunday May 2008

Je passe juste mon temps à écrire mon prochain livre, Ératosthène, et, tous les jours, je me dis que je vais écrire en plus un billet, celui-ci par exemple, et tous les jours le temps passe et je n’écris pas mon billet. Hier, Pacco m’a envoyé un dessin qui me force la main.

мебели

J’ai toujours mené de front deux modes d’écriture, celui fulgurant propre au carnet, donc au blog, et celui plus continu et plus réflexif du livre. Souvent, ils n’ont pas été exclusifs chez moi mais maintenant avec les enfants, coZop et mes autres sites je manque de temps pour tout concilier. C’est donc le blog qui trinque. Franchement, je trouve que c’est une bonne chose.

Depuis le début 2006, j’écris des billets qui prolongent Le peuple des connecteurs, même Le cinquième pouvoir est une excroissance d’un travail de synthèse effectué essentiellement en 2005. J’ai l’impression maintenant d’achever un cycle qui d’ailleurs pour moi a commencé avec les versions préliminaires d’Ératosthène. Je ne vais pas éternellement appliquer ma grille de lecture aux évènements qui surviennent dans le monde.

Je pourrais me moquer de presque toutes les mesures du gouvernement Sarkozy et après ? Si Ségolène Royal avait été élue, elle aurait fait preuve du même manque d’imagination. Je n’ai pas envie, plus envie, de tourner en rond.

Lorsque j’aurai achevé mon roman, je me remettrai à bloguer plus assidument car j’écris tous les jours quoi qu’il arrive. J’espère que ma pensée prendra une direction ou une forme imprévue. Je discuterai peut-être de l’idée centrale qui soutient mon Ératosthène, le généralisme. Je m’attaquerai à la brèves histoire de l’informatique, qui sera une tentative de vulgarisation de la société en réseau. Ce travail sera dans la continuité de la matière actuelle mais avec une vocation de vulgarisation, donc je devrai travailler la forme, notamment parce que le projet doit commencer par une série de conférences.

J’ai lu beaucoup de journaux intimes. La plupart, en tout cas ceux que j’ai appréciés, ont été écris en parallèle d’œuvres plus réfléchies. Je crois que c’est inévitable. D’un côté, on s’immerge dans une matière que l’ont porte parfois durant des années, d’un autre, on se laisse aller à ses intuitions et ses impulsions sans souvent prendre le temps de se relire. Le travail d’arrache-pied nourrit notre pensée mais souvent nous avons besoin de prendre un peu d’air.

Le blog est ainsi pour moi un atelier où je déverse ce que je n’ai pas casé ailleurs ou ce que, antérieurement, je n’ai pas développé. J’y propulse aussi des esquisses qui pour la plupart resteront dans cet état. Cette activité n’existe qu’en complément du travail assidu sur un livre. Je ne place pas une forme au-dessus de l’autre, elles vont côte-à-côte, elles s’alimentent l’une l’autre.

Le blog me procure un plaisir instantané. Une brusque libération. Le livre me fait partir ailleurs. C’est souvent un voyage douloureux mais, en chemin, je découvre parfois des trésors que je ne cherchais pas. J’ai besoin de cette aventure. Elle m’anime.

Notes

  1. Je conçois que pour certains auteurs le blog puisse être l’unique forme d’expression. Un art en soi. Mais je demande à voir. Pacco fait un gros un truc en ce moment mais tout cela s’inscrit dans une histoire. Les carnets de Delacroix sont sublimes mais ils n’auraient pas existé sans les toiles.
  2. Mon généralisme, que j’élève comme Ératosthène en art de vivre, m’interdit de m’enfermer dans une forme et même une matière unique. Voilà pourquoi j’attache de l’importance à la programmation. Elle fait travailler mon esprit dans une autre direction. J’ai longtemps aussi dessiné pour la même raison. Même la vie de famille a cette vertu d’ouvrir des directions imprévues.

Ma lecture de 9/11

9 Wednesday April 2008

J’essaie de lire l’histoire avec les outils d’aujourd’hui. Interpréter 9/11 dans le vieux cadre des nations omnipotentes est absurde. Ce cadre se craquelle de toutes parts.

Pour moi, 9/11 n’est pas une date charnière. C’est la conséquence d’une nouvelle organisation du monde. 9/11 révèle la supériorité des structures décentralisées sur les gouvernements centralisées. 9/11 a été rendu possible grâce à la décentralisation massive qu’engendrent les nouvelles technologies.

Les forces centralisées font tout pour survivre. Quelles manipulent a posteriori 9/11 est logique. Elles ne veulent surtout pas que nous prenions conscience que 9/11 est possible. Tous les conspirationnistes font le jeu du système qu’ils dénoncent. Par leur activité, ils le renforcent, ils lui attribuent encore un pouvoir qu’il n’a plus. Grâce à eux, le système se donne un répit car si 9/11 est un complot ont reste dans le vieux système. Et rien de change.

Je suis triste quand je vois des gens dénoncer le système et user pour le combattre de la même rhétorique que lui. C’est ce que font les conspirationnistes. Ils pensent monde central. Ils sont incapables de se mettre dans la tête une autre possibilité alors que c’est une façon d’abattre le monstre qui nous conduit à notre perte.

Au fond, j’ai le même espoir que les conspirationnistes. Mais je ne pense pas qu’user des armes de l’adversaire, surtout quand il est aussi puissant, soit une bonne idée. Comme je l’avais conseillé à Bayrou lors de la présidentielle 2007, quand on est petit il faut employer des stratégies disruptives.

C’est exactement ce que font les terroristes dans le domaine de la terreur, c’est ce que font les paysans des AMAP dans le domaine de la distribution alimentaire. Pour combattre les vieux monstres, il faut leur opposer des méthodes nouvelles. Il faut accepter de croire à l’efficacité de ces méthodes quand elles sont mises en œuvre par d’autres et pas sans cesse croire à la manipulation exercée par le monstre. Il est blessé, il n’est plus aussi puissant que par le passé.

Le cinquième pouvoir (selon moi)

9 Wednesday April 2008

J’ai commencé à écrire ce billet comme une réponse aux échanges un peu enflammés entre Carlo Revelli et Axel Karakartal, puis je me suis dit qu’il était préférable d’ouvrir la conversation.

Historiquement, le contre-pouvoir c’est le quatrième, il s’est souvent construit par opposition aux trois pouvoirs officiels (même s’il a souvent été aux mains de ces pouvoirs). Les contre-pouvoirs médiatiques qui apparaissent sur internet reviennent aux fondements du quatrième-pouvoir. La plupart des blogs et des journaux citoyens étendent le champ du quatrième pouvoir en le transformant en longue traîne. C’est une révolution structurelle du quatrième pouvoir mais pas une révolution philosophique suffisante pour justifier une nouvelle appellation (d’autant plus que le modèle économique reste inchangé, donc les contraintes afférentes aussi).

Si le cinquième pouvoir intègre le quatrième, il ouvre de nouvelles pistes pour les citoyens, notamment celles de la construction sur le modèle open source décentralisé. Nous devenons capables de construire des structures sociales, économiques, culturelles… sans consulter les gouvernements, donc en nous affranchissant de leur corruption congénitale, de leur manque d’efficacité, de leur incompétence, de leurs vues à court-terme…

Si le cinquième pouvoir doit nous apporter quelque chose de neuf c’est en nous aidant à construire, la longue traîne par exemple, non seulement dans le domaine médiatique mais dans tous les domaines (la longue traîne est une simple conséquence de la décentralisation extrême, elle apparaît dès que la technologie facilite l’émergence d’une multitude d’acteurs).

En se limitant aux fonctions du quatrième, le cinquième pouvoir aurait une fonction de régulation du système (par feedback négatif) mais ne générerait aucun changement notable (par feedback positif).

Si je critique souvent le quatrième pouvoir (traditionnel ou sur le net), c’est parce qu’il nous fait perdre du temps et pire ne nous procure aucun avantage en tant qu’être humain (lire Taleb pour la démonstration). Nous consommons les médias parce que ça nous amuse (puisqu’ils ne nous enrichissent pas). Ils sont un divertissement.

Bien sûr la plupart des infovores, c’est-à-dire la plupart d’entre-nous, ne considèrent pas les médias comme un divertissement. C’est une affaire sérieuse. Et tout ce qui se dit dans les médias est sérieux. Cette perspective erronée entraîne toute une série de confusions. Elle entraîne des débats sans fin sur ce que les médias disent ou auraient dû dire. Elle les intègre à des complots et à mille autres magouilles alors qu’au final ces médias sont tout simplement le nouvel opium du peuple.

Quel que soient leur support, ils cherchent à nous éloigner de la réalité alors même qu’il nous la dépeigne sans cesse. Devant un tableau, nous ne sommes jamais dans le tableau. Nous discutons des intentions du peintre, nous nous posons des questions sur la vie du modèle mais nous ne sommes pas le modèle. Les médias nous ont fait oublier cette dichotomie en finissant par nous faire croire qu’ils parlaient de nous. C’est une illusion. Les médias sont ni plus ni moins qu’une galerie de peintures.

Comme les artistes, ils nous imposent leur perspective. Ce prisme n’est pas propre aux médias qui seraient détenus par le grand capital mais à tous les médias. Par exemple, Carlo Revelli, fondateur d’Agoravox, est partisan de la théorie du complot pour 9/11 et de nombreux partisans de cette théorie se sont regroupés autour d’Agoravox. C’est un phénomène naturel qui nous démontre que l’objectivité médiatique est impossible.

Même dans les médias citoyens ouverts à tous une forme de sélection naturelle du lectorat s’effectue. Des articles repoussent les uns et attirent les autres, font de même avec les auteurs et, peu à peu, une ligne éditoriale s’impose. Elle n’a pas besoin d’être choisie volontairement. Elle est consubstantielle de l’espace médiatique.

Les grands médias tentent à tout prix de résister à cette dérive car ils veulent séduire le plus grand nombre. Ils évitent les thèses marginales pour ne pas focaliser leur audience. Se faisant, ils deviennent insipides.

Pour toutes ces raisons, je ne lis pas les médias. J’utilise les moteurs de recherche qui m’envoient un peu partout sans m’enfermer sur un support. Je déteste les agrégateurs de flux RSS qui nous attachent à des sources. Je suis des auteurs en particulier et jamais des médias en particulier.

Je crois à l’extraordinaire

8 Tuesday April 2008

Je suis souvent mal compris, surtout sur Agoravox. Je voudrais essayer de mettre ma pensée au clair. Tout d’abord, je ne m’intéresse pas à 9/11, je m’en sers comme exemple pour discuter d’une possibilité : celle des choses extraordinaires.

À la limite, je veux bien envisager dans l’ensemble des possibles la théorie du complot mais je veux aussi envisager le black swan, la survenue de l’improbable, de l’extraordinaire. Selon moi, tant que nous n’avons pas de certitude, cette possibilité du black swan ne peut pas être écartée.

En discutant avec les partisans de la théorie du complot, je découvre qu’ils ne veulent pas admettre l’extraordinaire, ils ne croient pas à sa possibilité, non seulement pour 9/11 mais de manière plus générale. D’une certaine façon, pour eux, rien ne se fait par hasard. Il y a toujours des intentions. J’aimerais tenir ma vie avec autant de certitude… J’aimerais que rien ne soit au hasard… mais ce serait peut-être ennuyeux.

Je ne sais pas si intrinsèquement le monde repose ou non sur le hasard. La mécanique quantique semble témoigner d’un hasard fondamental mais rien ne nous prouve qu’il ne cache pas un ordre sous-jacent. Cette question fondamentale ultime a peu d’intérêt pour mon sujet. Nous savons aujourd’hui générer du hasard avec des méthodes déterminismes (automates cellulaires par exemple). Inversement, à partir de phénomène hasardeux, nous savons engendrer de l’ordre (notamment grâce à l’auto-organisation et à l’évolution). En conséquence, le hasard et l’ordre coexistent. La vie s’appuie sur cette dualité qui elle est fondamentale.

Venons-en justement à l’apparition de la vie. Est-ce un concours de circonstances extraordinaires ou un projet divin, une espèce de complot ? Là encore, nous ne pouvons pas trancher. Mais le simple fait que le hasard existe laisse une chance à une apparition spontanée.

Voir à l’œuvre les algorithmes évolutifs m’a persuadé que cette apparition hasardeuse n’était pas improbable. J’ai tendance à croire à cette hypothèse car elle ne nécessite aucun autre présupposé que le hasard qui est là de toute façon. Recourir à Dieu me paraît superflu.

Alors je ne vois pas pourquoi le hasard n’aurait pas joué avec 9/11, évènement bien moins extraordinaire que l’apparition de la vie. Quelques hommes décident de sacrifier leurs vies pour provoquer un électrochoc et ils réussissent avec toutes les conséquences que nous connaissons.

Nous ne pouvons pas évacuer cette possibilité comme le font les conspirationnistes. Je leur fais remarquer que jamais je ne dis qui sont les terroristes. Je ne fais aucune hypothèse quant à leur nationalité ou à leur motivation. Ce n’est pas mon propos. Je veux juste mettre le doigt sur la possibilité des black swans.

Chaque fois que quelque chose survient, il n’y a pas au-delà nécessairement une causalité implacable. Des gens ne tirent pas tout le temps les ficelles. Derrière la vie, il n’y a pas obligatoirement Dieu. Je ne demande pas aux conspirationnistes de ne pas croire mais d’admettre qu’il soit possible d’être athée.

L’étude des systèmes complexes nous montre que l’extraordinaire est consubstantiel de l’existence. Je trouve que c’est merveilleux et source d’espoir. Nier cette possibilité, c’est nier la vie.

Notes

  1. Un ami m’a un jour parlé de la mort de son frère, tué brutalement en Afrique. Sa mère qui vivait en France a alors sursauté et su qu’il était mort. Pour mon ami, c’était la preuve de l’existence d’une force spirituelle. Avec mon tact habituel, je lui ai dit que je voyais au moins trois possibilités. 1/ Il y a effectivement un lien de nature spirituelle entre les mères et leur enfants. 2/ Ta mère n’a jamais sursauté, elle s’est persuadé a posteriori de l’avoir fait, s’inventant un faux souvenir. 3/ Ta mère a effectivement sursauté mais comme conséquence d’une coïncidence. À chaque instant des mères perdent un enfant. Il est logique que de tant à autre les évènements coïncident. Ce don on parle peu c’est toutes les fois où une mère sursaute alors qu’il ne s’est rien passé. Dans cette histoire où est la vérité ? Je n’en sais rien mais nous devons nous garder de nous précipiter sur la première hypothèse sous prétexte qu’elle nous satisfait spirituellement.
  2. En l’état de nos connaissances, 9/11 peut donc être un complot tout comme un simple acte terroriste. Admettre cette possibilité du terrorisme me paraît la meilleure façon de nous en protéger à l’avenir. En revanche, si les complots existent, nous ne pouvons pas nous en protéger parce qu’ils se jouent trop haut au-dessus de nous.
  3. Avec 9/11, les gens mélangent souvent ce qui se serait passé avant les attentats et ce qui se serait passé après (les indices inventés ou cachés par exemple). Il peut se passer des choses après même si les choses d’avant n’ont pas été préméditées. Le gouvernement US peut après coup avoir tiré les ficelles sans avoir organisé l’attentat. Il peut avoir profité du black swan. Taleb montre que c’est ce que nous faisons toujours lorsqu’ils surviennent.
  4. Autre argument souvent énoncé : si les US avaient voulu empêcher l’attentat, elles l’auraient fait. Avec de tels si, on aurait fait évacuer les populations côtières en 2004 lors du tsunami si on l’avait voulu. Idem pour la Nouvelle Orléans. Nous ne pouvons pas nous préparer à tous les possibles parce que par définition leur nombre est infini. Non, les US n’auraient pu empêcher l’attentat car ils n’avaient pas imaginé cet attentat là. Est-ce donc que tous les attentats seraient évitables ? Et tous les accidents aussi ? Que j’aimerais vivre dans un tel monde… malheureusement je ne crois pas que le notre lui ressemble.
  5. Je ne réfute pas le fait que des hommes mentent à d’autres hommes ou que des populations puissent être tenues dans l’ignorance. 9/11 n’a aucun rapport avec la Shoa. 9/11 est un évènement ponctuel, comme la mort de JFK, auquel on cherche une signification à tout prix… et qui, à mon sens, dépasse de loin les intentions des protagonistes. Cette intention initiale est dépassée, surpassée même, parce qu’après coup une myriade de partis, les gouvernements tout comme les conspirationnistes eux-mêmes, tentent d’exploiter la situation.
  6. Savoir comment les gens se servent de 9/11 me paraît intéressant mais chercher un grand projet démoniaque à l’origine de ce drame puis de ce raffut médiatique me paraît de l’ordre de la paranoïa.
  7. Les conspirationnistes s’arrêtent toujours sur ce qui n’est pas explicable ou pas compréhensible (l’absence des boîtes noires). Leur logique étant de vouloir tout expliquer par un système causal, chaque cassure de ce système leur fait croire à de nouvelles manipulations. Ils entretiennent ainsi leur paranoïa. Ils oublient que chaque semaine des joueurs gagnent au loto même si la probabilité est infime.
  8. Si les fameuses zones d’ombres correspondent à des cassures du système causal (surabondance de coïncidences), personne ne les éclaircira jamais. Dans la vie, il existe ainsi toujours des mystères. Nous ne saurons jamais tout sur tout ce qui ne veut pas dire que toutes ces choses inconnues et inconnaissables résultent d’un complot.
  9. Les conspirationnistes ont un argument de poids, sans cesse répété pour justifier la théorie du complot. Les grands médias n’en parlent jamais. Pourquoi ? Parce qu’ils sont aux mains des comploteurs. Je me demande alors comment nos conspirationnistes sont informés. Sont-ils tous des hommes de terrains qui ont fouillé New York au lendemain de 9/11 ? Non. Ils ne font que piquer des infos dans les médias dont ils dénoncent la corruption et ils montent ces informations en boucle. Au passage, ils exercent notre merveilleux don à trouver des liens entre tout ce que nous voyons.
  10. Non, la théorie du complot n’est pas oblitérée. Elle déborde de partout sur internet. Seuls les conspirationnistes se sentent ostracisés. Cela fait partie de leur stratégie paranoïaque. Cessez donc de parler de grands et de petits medias. Il y a des medias qui font plus ou moins bien leur travail. Que la majorité le fasse mal n’est pas une découverte.
  11. Depuis quand passer au 20h de TF1 donne une valeur de vérité à quelque chose ? Car c’est ça au fond que les conspirationnistes attendent. Ils ne rêvent que d’une chose, voir leurs théories confirmées par les gens qu’ils dénoncent. Mais on se fiche de TF1. Qu’une chose soit médiatisée ou non ne lui donne pas plus de valeur de vérité. La vérité reste un idéal à poursuivre mais elle n’existe jamais pour nous.
  12. Est-ce que les conspirationnistes n’abuseraient pas de la télévisions et des médias en général ? Ils construisent leur vision du monde à partir de ce qu’ils voient dans les médias ? Ils les citent, ils s’énervent contre eux, on dirait que ces médias font le monde alors qu’ils ne font que nous en renvoyer une image déformée. C’est ça que vous êtes en train de découvrir ? Alors arrêter de perdre du temps avec eux.

Lettre à François Bayrou

17 Monday March 2008

J’attendais votre défaite. Si vous l’aviez emporté, vous auriez sans doute persisté sur une voie qui ne peut que conduire le Modem dans le mur. Maintenant au pied de ce mur, vous avez une chance de construire un véritable mouvement d’idées.

La danse du ventre entre la droite et la gauche ne mène à rien. Partout dans le monde, la politique est bipolaire, non par un hasard mais parce que les forces sociales poussent à la bipolarité. Il n’y a pas de place pour un Modem qui serait une troisième voie intermédiaire. Si une politique alternative veut exister, elle doit démontrer que la droite et la gauche ne représentent que deux variations sur un même thème. Elle doit les ranger dans le même camp pour s’opposer à elles deux dans le même élan et avec les mêmes arguments.

Une fois que les idées nouvelles seront clairement intégrées, clairement promues, elles pourront alors séduire les gens et éveiller en eux une nouvelle espérance. Il faut construire l’idéologie avant de conquérir des sièges électifs. Ces deux dernières années porteuses pour vous d’échecs électoraux viennent de le démontrer.

J’ai la naïveté de croire encore que vous pouvez, avec d’autres comme Corinne Lepage, être le ciment d’une nouvelle idéologie. Vous en avez intuitivement perçu les germes mais vous n’acceptez pas leurs conséquences. Vous devez écouter les voies nouvelles qui s’élèvent un peu partout dans le monde. En France, il n’y a plus de force de progrès identifiées parce qu’elles se dispersent et s’expriment hors des partis. Vous pourriez endosser cette casaque délaissée et lui donner une couleur inédite.

Vous êtes un porte-parole honnête. Vous l’avez encore une fois démontré en refusant toute compromission. Il vous faut maintenant exercer vos talents au nom d’idées nouvelles. Tous les autres chemins se sont refermés. C’est une chance. Il serait dommage que vous fassiez marche-arrière maintenant que vous avez largué toutes les vieilles amarres.

Je lis Michéa : digression 1

9 Sunday March 2008

Avant de commencer ma lecture de L’empire du Moindre mal de Michéa, je voudrais revenir sur l’idée de progrès. Je n’imagine pas vivre dans une société humaine privée de progrès. Mais encore faut-il s’entendre sur le sens de ce mot.

Les libéraux, et les capitalistes de manière générale, tentent souvent de mesurer le progrès à l’aide du taux de croissance. Ce progrès économique ne me paraît pas indispensable, je crois même qu’il est de moins en moins souhaitable car il passe sous silence les progrès sociaux, culturels, spirituels…

Par progrès, on entend souvent évolution positive. Mais qu’est-ce qui est positif ? Il est impossible de le définir dans l’absolu. Le progrès positif est nécessairement idéologique. Les libéraux peuvent alors souhaiter un progrès positif fort différent des socialistes. En revanche, les uns et les autres ne peuvent pas nier l’existence du progrès comme force de changement. Quand je pense progrès, je pense processus, je pense transformation, métamorphose, évolution…

Mais tout changement n’est pas un progrès. Passer de la paix à guerre n’est pas un progrès car cette transition est vieille comme le monde. Progresser, c’est parcourir une transition inédite. Ainsi le vivant progresse sur un chemin qu’il ouvre en même temps qu’il le parcourt. Progresser, c’est cheminer sur une voie dont personne ne peut voir la suite. C’est comme lire un texte pour la première fois. Je progresse dans ma lecture de Michéa.

Est-il maintenant possible de figer le progrès et de nous maintenir dans une stase éternelle ? Je ne le pense pas car rien ne peut empêcher les combinaisons hasardeuses d’inventer de nouvelles formes biologiques, sociales, culturelles, technologiques… Le progrès ne me semble donc pas un objectif politique mais un état de fait.

Ce progrès n’est ni bon ni mauvais a priori car il nous amène vers l’inconnu. Il peut donc a posteriori être mauvais, neutre ou bon. Il peut même être mauvais pour les uns et bon pour les autres, ce qui est le plus souvent le cas.

La politique ne consiste donc pas à provoquer le progrès mais à le gérer au fur et à mesure qu’il se développe. Nous pouvons par exemple tenter d’en limiter les effets négatifs. Pour cela nous devons encore une fois progresser. Ainsi j’ai pu écrire que pour obtenir mieux que ce que nous avons, nous devions risquer d’avoir moins bien. Cette position peut sembler libérale alors que pour moi elle est purement logique.

Que nous le voulions où non, nous nous trouvons dans une position à risque du fait même de l’existence du progrès (ou même de l’entropie). Décider de ne pas prendre de risque, de conforter les acquis à tout prix, est impossible. En ne prenant pas de risque, nous n’empêchons pas les changements qui se produisent de toute façon. Si nous tentons de les nier, nous oublions de nous préparer à leur survenue.

Prendre des risques, c’est accepter le hasard et ses impondérables. C’est un état d’esprit qui me rappelle celui des stoïciens antiques tout en le prenant à contre-pied. Ils croyaient au destin, ils croyaient que l’avenir était écrit et qu’ils n’avaient aucune liberté. Tout ce qu’ils pouvaient faire était accepter cette fatalité et être en accord avec eux-mêmes. Pour eux, ceux qui refusaient la fatalité ne pouvaient qu’être malheureux.

Je pense qu’il faut imiter les stoïciens mais en partant du point de vue opposé : l’avenir n’est pas écrit. Soit nous acceptons les imprévus et nous habituons à vivre une existence à risques, soit nous souffrons car les imprévus nous atteignent tout de même, et avec autant de force que si nous avions pris des risques. En d’autres mots, que nous le voulions ou non, nous prenons des risques.

Le progrès, et la nécessité de l’affronter, n’est donc pas un concept libéral ou capitaliste, c’est un fait auquel nous devons donner des réponses.

De manière caricaturale, la gauche tente de palier les mauvais coups du hasard par le recours à l’État, sorte de superstructure dont la grande inertie lui permet de traverser toutes les tempêtes. Croire que l’État a cette capacité est une illusion. Les États peuvent s’effondrer comme des châteaux de cartes. Leur grande inertie, si souvent utile, s’avère désastreuse en temps de changements extrêmes.

La droite, dans une approche par trop darwinienne, suppose que chacun doit s’en tirer seul. Tu bosses et tu t’en sors ; tu glandes et tu crèves. Nouvelle illusion. Les impondérables sont aveugles. Ils peuvent frapper n’importe qui, même le plus diligents des hommes.

Sauf les libéraux extrémistes, tout le monde admet les limites de cette seconde approche et invoque l’État comme remède. Entre la droite et la gauche, nous en sommes donc à définir des dosages d’États. Dans Le peuple des connecteurs et Le cinquième pouvoir, j’esquisse une troisième voie : le réseau comme sécurité sociale 2.0. L’auto-organisation permet de s’affranchir de l’État tout en répondant aux objectifs sociaux.

Je suis donc pour le progrès parce que je veux que nous apprenions à mieux le gérer. Ce serait déjà un merveilleux progrès. Cette quête ne peut avoir de fin.

Notes

  1. La décroissance économique serait un progrès par rapport au progrès économique qui n’est plus un progrès puisqu’il dure depuis pas mal de temps. Mais rien ne nous empêche de poursuivre un développement économique en prenant en compte les critères de durabilité. Nous inventerons alors un nouveau progrès économique.
  2. L’homme a été un progrès dans l’histoire du vivant. Pour survivre, il devra progresser… c’est-à-dire se métamorphoser.
  3. Je n’accepte pas la maladie. Toute médication efficace est pour moi un progrès positif du moment qu’elle aide à mieux vivre. Une médication ne doit pas simplement viser à sauver la vie mais à maintenir la vie dans son plus bel état. Quand j’ai mal à la tête et que, après une aspirine, je n’ai plus mal, je me félicite du progrès. Si demain des traitements nous aident à vivre plus longtemps et au mieux de notre forme, je m’en féliciterai aussi car j’estime que l’expérience de vivre est en elle-même une progression sur un chemin inédit.
  4. Si j’étais capable de connecter plus de faits dans mon cerveau, j’éprouverais plus de plaisir (car connecter des faits me fait plaisir). Si nous avions cette capacité, notre créativité serait démultipliée. Je crois qu’internet externalise cette fonctionnalité. Je suis pour un tel progrès.
  5. Je rêve ainsi de beaucoup de progrès (techniques, spirituels, politiques…). J’ai découvert nombre d’entre eux dans les livres de science-fiction. Je crois que nous avons la puissance de réaliser nos rêves. Je crois que la science-fiction est le champ littéraire majeur depuis le milieu du XXe siècle. Je me demande parfois pourquoi je n’en écrit pas… mais Le peuple des connecteurs ou Le cinquième pouvoir ne sont-ils pas des livres de SF ?
  6. Dans toutes les machines mécaniques (voiture, lave vaisselle, pompe…), il existe des suspensions et des joints. La souplesse est la meilleure façon de résister aux chocs. Dans nos vies, nous ne pouvons pas tout sécuriser. Nous devons maintenir des zones de flottements. J’ai l’illusion qu’elles absorbent les aléas. Pour ma part, je prends des risques dans le travail en espérant sécuriser les autres pans de ma vie. Je sais malheureusement que je ne peux avoir de garantie.
  7. En temps de crise, le repli sur soi est une tentation naturelle. Nous autres êtres de chair ne sommes pas les seules victimes de cette maladie. Moins les États assument leur fonction première, celle à mes yeux de suspension, d’absorbeurs des aléas, plus ils se recroquevillent et en reviennent à leurs fondement, le modèle royaliste dont ils sont issus. Ainsi, alors que l’État moderne apparaissait comme une dépersonnalisation du pouvoir royal, il est en train de se repersonnaliser, en France avec Sarkozy mais dans les autres démocraties aussi. C’est un signe avant-coureur de la décadence du modèle étatique. Nous devons de toute urgence lui trouver un remplaçant.

Je lis Michéa

28 Thursday February 2008

Dans un commentaire, Krysztoff m’a suggéré de lire L’empire du Moindre mal de Jean-Claude Michéa. Ce livre remonte à l’origine du libéralisme et tente de définir les implications de la doctrine libérale.

Depuis que j’ai publié Le peuple des connecteurs, on m’a traité de tout, on a cherché à me ranger dans toutes les vieilles catégories, depuis la gauche jusqu’à la droite. Je me suis aussi souvent vu qualifié de libéral. Dans l’article où Krysztoff est intervenu, article que j’espérais humoristique, mais qui n’a ni fait rire les libéraux, qui l’ont pris aux sérieux, ni leurs adversaires, qui ont cru que j’étais sérieux, j’ai proposé une esquisse de définition du libéralisme.

Un libéral est quelqu’un qui avant tout se libère des habitudes et préfère le changement à la stagnation. Un libéral est anticonformiste. Un libéral veut que les gens qui l’entourent le surprennent et diffèrent de lui. Un libéral est pour le progrès, entendu au sens biologique d’évolution. Pour obtenir mieux que ce qu’il a déjà, il accepte le risque d’avoir moins bien. Pour autant il n’est pas inconséquent, il peut très bien pratiquer un super principe de précaution, un tel principe étant libéral puisqu’il suppose que la prudence ultime revient à nous responsabiliser individuellement.

Krysztoff me reprochait semble-t-il de ne pas utiliser le même sens pour libéral que Michéa. Je ne sais pas ce qu’est le libéralisme, je cherche juste à définir ce que pourrait être une nouvelle politique. Je me suis dit que lire Michéa m’aiderait à préciser certaines positions. Je viens de terminer le premier chapitre de son livre. Ma conclusion : je ne suis pas libéral, je ne me reconnais pas dans ceux que Michéa appelle les libéraux. Quand je parle de libéral, j’entends homme libre, je ne pense pas à un modèle politique, d’où la confusion qui peut surgir.

Le cinquième pouvoir n’est pas une doctrine libérale mais il se construit grâce à des hommes libres et responsables, mes fameux connecteurs. Je ne suis donc pas un libéral mais un connecteur.

Je me suis dit que je publierai des remarques en vrac suite à la lecture de chacun des chapitres de Michéa. Avant de me lancer dans un prochain billet, je voudrais terminer cette introduction par une remarque au sujet du très court texte préliminaire de Michéa. Voici comment il commence :

Winston Churchill disait de la démocratie qu’elle était le pire des régimes « à l’exception de tous les autres ». Il serait difficile de trouver une formulation plus appropriée de l’esprit libéral.

Je suis d’accord avec la lecture de Michéa. Cette affirmation de Churchill est éminemment désabusée. Elle sous-entend que nous sommes incapables d’instaurer un monde meilleur que celui que nous connaissons. Michéa ajoute :

[…] le libéralisme doit être compris, et se comprend lui-même, comme la politique du moindre mal.

Quand j’écoute les politiciens dit libéraux, je ne peux qu’être d’accord avec cette conclusion préliminaire. Mais j’ai envie de revenir au texte original de Churchill :

Democracy is the worst form of government - except for all those other forms, that have been tried from time to time.

Michéa comme la plupart des gens qui citent Churchill oublient la fin de l’aphorisme. Churchill y ouvre la porte pour d’autres systèmes, il ne ferme pas l’histoire. Au contraire, il nous suggère d’essayer des combinaisons inédites pour inventer un monde meilleur. Une chose est sûre : un empire du moindre mal ne me convient pas du tout. Je rêve d’un empire du bonheur maximal.

Le libéralisme il est vrai s’appuie sur une forme d’autorégulation primitive, celle du marché (comme le démontre fort bien Michéa plus loin). Il est en ce sens un projet mort car il n’essaie plus rien.

Là où Michéa fait une lecture critique, j’essaie maintenant de trouver des solutions. Je me fous de combattre le libéralisme. Il crèvera si nous trouvons mieux. Et nous allons trouver. Aujourd’hui, nous devenons des connecteurs. Au travers des réseaux, nous pouvons mettre en place de nouvelles formes d’auto-organisation. Là où le marché dominait en maître, il sera noyé dans une multitude de réseaux.

Super-principe de précaution

28 Monday January 2008

Entre vos commentaires et quelques brefs mails échangés avec Nassim Nicolas Taleb après la publication de mon billet sur le GIEC, j’ai peut être réussi à clarifier ma position.

Point de départ

  1. L’avenir est imprévisible.
  2. Le GIEC peut analyser justement la situation présente mais ne peut pas prévoir l’avenir.
  3. Les gouvernements se servent des prévisions, celles du GIEC entre autres, pour nous asservir.
  4. En conséquence, agissons par nous-même, au niveau local, pour empêcher d’aggraver la situation. Construisons l’avenir dont nous rêvons plutôt que d’éviter l’avenir catastrophique qu’on nous prédit.

Taleb est un empiriste comme je pense l’être. Il m’a écrit :

Je refuse de croire que nous sommes devenus soudain très intelligents et lumineux quand on n’a jamais été bons dans le passé. Donc il faut nous protéger des erreurs « scientifiques ».

Je défends la même position. Nous n’avons jamais prévu quoi que ce soit de sérieux qui touche à l’ensemble des sociétés humaines. Et quand nous l’avons fait, comme avec le bug de l’an 2000, nous nous sommes plantés. Je ne vois aucune raison pour que le GIEC fasse mieux.

Maintenant nous pouvons persévérer dans l’empirisme. La biosphère réussit fort bien à maintenir son équilibre depuis des milliards d’années. Le mieux que nous ayons à faire est donc de nous faire discrets en réduisant notre empreinte écologique. Ne jouons pas aux apprentis sorciers. Taleb invoque un « super-precautionary principle » et un « super ecological conservatism ».

Il m’a aussi rappelé, ce qui est un comble puisque c’est mon fond de commerce, que les gouvernements ne contrôlaient pas grand-chose, donc que les prévisions sur lesquelles ils s’appuyaient, qu’elles soient fausses ou non, n’avaient pas beaucoup d’influence. En résumé, laissons les oracles s’amuser et pendant ce temps agissons.

Sans l’appeler ainsi, j’ai toujours milité pour un super-principe de précaution. Pour moi, toute action globale est dangereuse même quand elle est bien intentionnée. La précaution ultime, c’est interdire les actions globales, genre déploiement massif de l’énergie nucléaire, car leurs résultats sont imprévisibles et irréversibles.

Dans une vaste perspective de décentralisation, je suis en revanche pour libérer les initiatives individuelles, les prises de risques à très petites échelles qui, si elles ne sont pas plus prévisibles, ont plus de chances d’être réversibles. Dans tous les cas, il vaut mieux de petites erreurs que de grandes erreurs. Je crois que nous devons imiter l’évolution. En fonctionnant comme elle, en adoptant une approche biologique, nous avons une chance de maintenir un vieil équilibre dont la plupart des interactions nous échappent.

Point d’arrivée

  1. L’avenir reste imprévisible mais laissons les oracles jouer avec.
  2. Le GIEC nous révèle que nous saccageons le monde en ce moment même.
  3. Les gouvernements ne contrôlant rien, nous ne pouvons pas compter sur eux pour éviter les dérèglements climatiques.
  4. Les actions globales ayant des résultats imprévisibles et irréversibles, privilégions les actions locales.

Alors peut-on déchiffrer l’avenir ?

23 Wednesday January 2008

Demain, je discute de cette question, c’est donc l’occasion de résumer ma position. Elle est avant tout pragmatique. Comme les futurologues qui tentent de prévoir l’évolution de nos sociétés se trompent presque systématiquement, nous devons vivre comme si l’avenir était indéchiffrable.

J’aime bien rappeler que les experts prévoyaient en 2002 que le pétrole atteindrait les 100 dollars en 2020, que, au cours des années 2000, la criminalité aux États-Unis devait devenir vertigineuse alors qu’elle atteint aujourd’hui sont plus bas niveau depuis 50 ans, que la croissance serait de x pourcent alors qu’elle est de y… ou que nombre de climatologues dans les années 1970 annonçaient une période de glaciation. Je n’ai même pas besoin de trop charger nos gouvernants qui nous annoncent tel ou tel chiffre au sujet du chômage.

Nous nous trouvons dans la même situation que face au hasard, ce problème étant d’ailleurs lié au précédent. Que le monde repose ou non sur un hasard intrinsèque, nos vies n’en restent pas moins sujettes au hasard. De notre point de vue, le hasard existe, les joueurs le vivent avec intensité.

Avant de savoir si l’avenir est déchiffrable, on pourrait d’ailleurs se demander si le passé et le présent le sont. Je crois que non. Il suffit de lire des livres d’histoire, surtout quand ils n’ont pas été écrits à la même époque, pour découvrir combien les interprétations des évènements peuvent être diverses. Un exemple canonique : les causes de la première guerre mondiale que je discute un peu dans Le peuple des connecteurs.

Le présent m’apparaît encore plus cryptique que le passé, même si je joue souvent à le déchiffrer. C’est un exercice utile, nous avons besoin de nous construire des repères, mais ces repères sont arbitraires.

Aujourd’hui, certains, dont moi, perçoivent l’émergence d’un cinquième pouvoir, une émergence aux conséquences sociales, politiques et économiques gigantesques. Nos hommes de pouvoir et leurs experts ne semblent pas du même avis, ils continuent à s’agiter dans un autre monde, en fait le monde qu’ils croient déchiffrer. Des divisions divergentes cohabitent. Le présent se prête donc à une multitude de déchiffrages. Pour l’avenir, cette multitude doit être élevée à une puissance gigantesque.

Déchiffrer l’avenir, c’est donc au mieux essayer de trouver au présent des faits émergents et jouer à les extrapoler. Nous avons alors toutes les chances, pour ne pas dire 100% de chances, de nous fourvoyer.

Par exemple, si nous sommes 9 milliards sur Terre, nous pouvons estimer nos besoins alimentaires et énergétiques, en déduire des mesures rationnelles. Mais que valent ces mesures, si nous sommes incapables, de prévoir nos évolutions technologiques. Si nous mettons au point la fusion nucléaire, les piles bactériologiques où la synthèse enzymatique de l’hydrogène, nos mesures énergétiques seront caduques.

Or nous vivons dans un monde dominé par les black swans, ces brusques imprévus dont parle Nicolas Taleb. Plus notre société se complexifie, plus nombreux sont les black swans, moins nous sommes capables de prévoir l’avenir ou même de déchiffrer des avenirs possibles.

Cet exercice passionne néanmoins les gens. Beaucoup d’auteurs réussissent des bestsellers avec ce sujet, tout simplement parce que nous avons envie de nous préparer à l’avenir. Au fond de nous, nous croyons que l’avenir est prévisible parce qu’à l’origine de notre espèce cet avenir était prévisible. C’était un avenir sans black swans… et quand l’un survenait, tout le monde succombait. Les gens qui survivaient étaient donc ceux qui, par chance, évitaient les imprévus, donc vivaient, de leur point de vue de survivant, dans un monde relativement prévisible.

Mais aujourd’hui, le plus souvent, nous survivons aux black swans. L’expérience faisant, nous apprendront que l’avenir est indéchiffrable. Peut-être serons-nous alors plus apte à vivre le présent.

Se pose alors le problème du principe de précaution. D’une certaine, façon il a pour but d’empêcher le surgissement de black swans négatifs. Nous imaginons les pires scénarii et tentons de les prévenir. Mais l’histoire de ces dernières décennies nous prouve que rien n’a été anticipé, pas plus internet, la chute du mur de Berlin ou le crack boursier de 2001. Empêcher ce qui est imprévisible est impossible, on se contente donc de limiter des risques identifiés. Mais au final réduisons-nous les risques ? Sans doute pas car il vaut mieux combattre une ennemi connu qu’un monstre encore informe. Ainsi, aujourd’hui, les maisons de disques s’écroulent, terrassées par un virus venu de nulle-part : le P2P.

Notes

  1. Comme dans le monde physique, il existe de lois humaines a priori invariantes. Par exemple, la distribution des richesses entre les individus semble suivre une loi de puissance de type Pareto, dans toute les sociétés quel que soit le régime politique (ce qui démontre la faible influence des politiciens). Nous pouvons donc prédire qu’une telle loi restera valable tout comme la gravitation. Mais cette loi suppose que l’homme reste un homme naturel. Une fois dotés de capacités quasi-télépathiques, seront-nous encore assujettis à cette loi ? Je ne le parierais pas.
  2. Si nous voyons la société humaine comme une multitude de systèmes auto-organisés, nous comprenons immédiatement qu’il suffit de changer quelques règles pour aboutir à une société nouvelle. Internet, j’en suis persuadé, est en train de changer les règles élémentaires d’interaction entre chacun de nous, ne serait-ce qu’en autorisant l’émergence des longues traînes. Internet est un black swan qui n’a pas fini de déferler.
  3. Plaçons-nous dans le rêve transhumaniste. Si nous vivons des siècles, serons-nous encore en train d’interagir comme aujourd’hui ? J’en doute.

Coïncidences à Londres

18 Friday January 2008

Avec Isabelle, nous avons vécu quatre ans à Londres et nous avons dans cette ville nos habitudes. Quand nous y sommes retournés la semaine dernière, c’était pour revivre nos habitudes, non pas pour courir voir la dernière exposition car nous n’avons jamais eu cette habitude.

Après avoir dîné dans notre restaurant favori de Soho, nous avons décidé d’aller au cinéma. Comme toujours nous n’achetons pas de programme et nous passons de salle en salle jusqu’à ce qu’un film nous arrête.

Nous n’avons pas cherché longtemps. Nous tombons sur Into the wild. Je ne savais pas que le livre de John Krakauer, pour moi un des grands livres de la fin du XXe siècle, venait d’être décliné en film.


Nous achetons nos tickets, avec une légère appréhension. Le cinéma est si mièvre en ce moment que nous nous attendons toujours au pire. Nous n’avons pas été déçus. Dans son livre, Krakauer nous plonge dans la quête initiatique de Christopher McCandless. Il réveille en nous ce qui pousse bien des hommes à prendre la route, à se lancer dans des aventures folles, quitte à en périr comme McCandless en 1992.

La quête est exaltée, c’est une quête métaphysique. McCandless meurt à 23 ans mais il laisse plus d’expériences en partage que bien des vieillards. Sa vie brève n’a pas été vaine. McCandless est un héros au sens grec, mort sur le champ de bataille pour gagner la gloire immortelle.

Malheureusement le film en fait un paumé. En se privant de la voix de Krakauer, du point de vue d’un autre homme, il s’abandonne au pathos grandiloquent, sur un vague air d’Easy Rider sans jamais en retrouver la grâce. Lisez donc le livre et évitez le film. Il m’a semblé durer un siècle alors que j’ai lu le livre d’une traite sans voir le temps passer.

Le lendemain soir, un peu frustré par l’expérience de la veille, nous avons cherché un autre film. Nous choisissons presque au hasard Control, j’avais juste vu ce titre dans un classement des meilleurs films de 2007 réalisé par un blogueur dont j’ai oublié le nom.


Control, sans que je le sache au préalable, est l’histoire de Ian Curtis, le chanteur de Joy Division, un des groupes de ma jeunesse, dont j’ai les versions originales des vinyles, classées collector depuis longtemps. Comme McCandless, Curtis meurt à 23 ans, comme lui il nous laisse une montagne d’expériences.

Control tient mieux qu’Into the Wild, même s’il passe sous silence le plus important à mes yeux, l’acte créateur, et se complait sur l’anecdotique, les amourettes que nous avons tous vécu. La bande son est superbe lors des concerts de Joy Division, plus pugnaces que les enregistrements en studio. Je me suis souvenu d’un autre film, vu aussi à Londres, qui mettait en scène Curtis, 24 hours Party People, bien plus joyeux et jubilatoire.

Deux jours de suite, par le plus grands des hasards, je me retrouvais en compagnie de deux de mes héros morts au même âge, mort volontairement d’une certaine façon. La vie nous réserve de temps à autre ce genre de coïncidences. Elles ont le don de me rendre heureux, de me rappeler qu’il peut se produire des rencontres sublimes de temps à autre.