Archive : Idées reçues

Pesticides inoffensifs ?

9 Friday November 2007

environementalist.jpgBjorn Lomborg, l’auteur de The skeptical environmentalist, remarque que les pesticides tuent 20 personnes par an aux États-Unis et que le passage au tout organique coûte 100 milliards de dollars. En conséquence, les prix des fruits augmentent, les gens en mangent moins ce qui provoque annuellement 26 000 morts par cancer.

J’aime ce genre de rhétorique qui nous force à regarder les problèmes par une autre face et nous laisse entrevoir que le remède peut être pire que le mal. Bien sûr les chiffres de Lomborg sont faux. Les pesticides tuent sans aucun doute beaucoup plus. Malheureusement les chiffres justes n’existent pas. Dans un monde complexe, personne ne peut isoler les causes et les dénombrer. Nous devons donc nous poser des questions de nature qualitative.

En supprimant les chiffres, la remarque de Lomborg devient : pouvons-nous réduire l’usage des pesticides sans accroître le coût des produits agricoles ? Si oui, bingo. Sinon, nous devons prendre garde à ne pas déplacer le problème et l’aggraver. L’intégrisme écologique peut tuer comme n’importe quel autre intégrisme.

L’intégriste est quelqu’un qui nie la complexité et refuse d’admettre l’interdépendance. Il croit que des solutions miracles existent. « Tu arrêtes les pesticides et tu as bonne conscience. » Rien n’est aussi simple. Un écologiste peut très bien militer en faveur des pesticides tant que nous n’avons pas de meilleures solutions (je ne dis pas que nous n’en connaissons pas).

James Lovelock utilise le même argument que Lomborg pour justifier le recours ’énergie atomique. Le remède consistant à fermer les centrales est pire que le mal si nous devons bruler du charbon ou du pétrole pour produire notre énergie. Fermer les centrales et les remplacer par des sources distribuées est bien sûr la solution au problème.

En d’autres mots, s’attaquer directement au mal n’est pas nécessairement la meilleure méthode. Il ne faut jamais oublier l’interdépendance. Il n’y a pas de cause unique aux problèmes, pas plus de solution unique et miraculeuse.

Formation de vol 2

11 Friday May 2007

Je viens de trouver un petit film qui, prenant un exemple magnifique, aligne, sous forme de leçons, les idées reçues.

Les oies n’ont pas besoin de posséder une conscience du groupe pour voler en flotte, encore moins d’accorder la moindre confiance à leurs congénères.

Beaucoup de gens pensent ainsi que, pour coopérer, il faut en avoir l’intension au préalable. Je leur conseille de lire le The evolution of cooperation de Robert Axelrod.

Je suis plongé dans ce livre magnifique, publié en 1984, qui montre comment la coopération peut apparaître entre des entités aussi primitives que des bactéries. L’égoïsme absolu peut mener à la coopération parce que coopérer est souvent la meilleure façon de gagner.

Lorsqu’une oie se retrouve hors de la formation en V, elle se presse d’y retourner, car ainsi elle se fatigue moins. De même quand une oie se trouve à la pointe du V, elle s’en écarte vite car c’est inconfortable. Pas besoin d’invoquer le don de soi ou le sens du sacrifice, ou une ribambelle de concepts très judéo-chrétiens, pour expliquer ces comportements.

Les individus n’ont même pas besoin de communiquer entre eux : en fait, ils communiquent par leurs comportements (voir la notion stigmergie présentée dans Le peuple des connecteurs). Quand une oie change de direction, elle influence les oies qui la suivent (pas besoin de longs discours).

Axelrod montre que la coopération est un phénomène émergeant qui n’a besoin d’aucune autorité centrale. C’est en poursuivant leur intérêt personnel que les individus favorisent le groupe (la coopération est en quelque sorte un épiphénomène – elle émerge sans être au préalable poursuivie).

Les oies n’ont besoin d’aucun encouragement pour voler en flotte. De même, nous coopérons parce que nous y trouvons notre compte. Bien sûr nous pouvons favoriser la coopération mais la vraie leçon est que la coopération n’a pas besoin de centralisation (pas plus d’encouragements que de commandement).

Méchante globalisation

27 Wednesday December 2006

Je lis souvent à droite à gauche, parfois même sous la plume de gens que j’aime bien, des petites choses qui me choquent. Par exemple, la mondialisation s’accompagnerait d’une concentration des entreprises. Je pense qu’il s’agit d’une idée reçue.

Si la mondialisation impliquait la concentration, il devrait y avoir de moins en moins d’entreprises. Après une seule requête sur Google, j’ai l’impression que le contraire se produit, même en France. Il n’y a pas de moins en moins d’entreprises, à l’échelle mondiale je pense qu’il y en a de plus en plus au contraire.

Aujourd’hui nous assistons à une distribution des centres de décision, une distribution des pouvoirs. Elle se produit en interconnectant de plus en plus les hommes. La globalisation, c’est le passage d’un mode d’organisation pyramidal à un mode en réseau. Il y a globalisation car le réseau crée une interdépendance de toutes les économies mondiales, de toutes les entreprises.

Les médias communiquent souvent une image beaucoup plus négative de la mondialisation. Comme souvent, notre regard se laisse attirer vers ce qui fait beaucoup de bruit : les grandes fusions. Si elles mettent en jeu de faramineux capitaux, ce n’est pas pour autant que la majorité des hommes travaillent dans ces structures. Le fait justement qu’ils n’y travaillent pas montre que notre civilisation se dirige dans une autre direction.

Les concentrations m’apparaissent comme un cri au secours d’une forme de capitalisme. Il imite la grenouille qui cherche à se faire plus grosse qu’elle ne l’est. Il cherche à cacher qu’il traverse une crise profonde. Dans un monde en réseau, un monde complexe, la centralisation comme la concentration ne sont pas efficaces.

Lors de ma conférence au CERN, j’étais en compagnie de barons de la grande distribution. Très puissants. Mais leur marge nette fait pitié par rapport à celle de nombreuses boîtes internet que je connais. Ils gagnent plus d’argent au total mais leurs rendements sont mauvais, qui dit mauvais rendements implique une dépense énergétique inutile… inacceptable dans un monde en crise écologique.

Retour à la ville

26 Monday June 2006

Quitter les villes, revenir à une vie pastorale, serait le meilleur moyen de régler une grande partie des problèmes environnementaux. Faux. Individuellement, que nous vivions à la campagne ou en ville, nous polluons autant. C’est notre mode de vie qui est source de pollution, non l’endroit où nous vivons. Pour polluer moins, nous devons changer de mode de vie, non pas nécessairement déménager. Nous avons même intérêt à vivre en ville : la ville permet des économies d’échelle !

[Au cours du XXe siècle,] les architectes ont construit les villes autour des voitures plutôt que des gens, écrit Fred Pearce dans NewScientist.

Le mode de vie banlieusard qui en a découlé est un désastre écologique. En voulant concilier campagne et ville, il impose des temps de transport de plus en plus longs, donc multiplie les pollutions.

Mais les gens ne fuient pas les centres ville que pour avoir leur bout de jardin, ils fuient aussi pour trouver des loyers moins chers. Il faut donc régler la crise du logement dans les villes. Solution : construire plus dense pour éviter que la surface des villes ne grandissent dangereusement. Pour réduire les transports, il faut rapprocher les gens les uns des autres et les rapprocher de leur lieu de travail. Il faut resserrer le tissus urbain plutôt que le relâcher comme c’est le cas aujourd’hui.

Qui a donc envie de vivre dans une ville super dense ? Personne ? Pas si sûr. Il faut imaginer de nouvelles villes, des écopolis avec jardins suspendus, cascades, éoliennes, panneaux solaires, transports silencieux, immeuble qui laisse passer l’air entre leurs étages pour se ventiler automatiquement… structures lumineuses qui ménagent de vastes espaces de verdure où chacun peut s’isoler tout en étant à proximité des autres. Il faut réintroduire la nature dans la ville, récupérer la place gagnée sur le réseau routier. Est-ce une utopie ? Non la Chine construit une telle ville, Dongtan, dans la banlieue de Shanghai sur l’île de Chongming.

Une écopolis peut-elle être planifiée ? Peut-elle être construire d’après un plan ? Sans doute pas. Les structures complexes, depuis internet jusqu’aux villes, ont tendance à bourgeonner d’elles-mêmes. Fred Pearce note d’ailleurs que les villes les plus écologiques sont aujourd’hui les bidonvilles. C’est un paradoxe. Les bidonvilles sont souvent d’une insalubrité épouvantable et néanmoins leur empreinte écologique est plus faible que celle de n’importe quelle autre ville à densité équivalente. Il ne s’agit pas alors de nous dire que nous allons vivre dans les bidonvilles mais de s’inspirer de leur mode de construction, quasi organique.

Des millions de gens s’y auto-organisent en créant spontanément un tissu urbain resserré qui se parcourt à pied ou à vélo. Les habitations, qui utilisent abondamment les matériaux recyclés, ne sont pas très élevées, donc naturellement ventilées. Elles sont reliées par d’étroites ruelles comme dans les villes du moyen-âge. Certes, leur hygiène est, elle aussi, moyenâgeuse, mais on peut imaginer que si les habitants des bidonvilles étaient plus riches, ils construiraient sans doute des villes idéales, en tout cas très agréables à vivre.

Moralité : c’est en faisant confiance à l’ingéniosité individuelle que nous trouverons la solution aux problèmes complexes de l’urbanisation.

PS1 : C’est sûr que les habitants des bidonvilles ne souhaitent qu’une chose c’est en partir. L’intéressant, c’est de voir que le mode de construction sauvage conduit à des structures urbaines dont on pourrait s’inspirer pour tous. L’empreinte des bidonvilles est aussi plus faible à cause de la structure du bidonville.

PS2 : L’empreinte écologique des bidonvilles est faible en partie parce que les constructions ne sont pas élevées. Un immeuble élevé est une sorte de four, il surchauffe l’atmosphère autour de lui, ce n’est pas a priori une bonne idée, où alors il faut vraiment penser des immeubles auto-climatisés, ce qui pose un autre problème : la lumière naturelle a du mal à arriver jusqu’au sol dans les zones avec de grands immeubles !

PS3 : On peut vivre loin des grandes villes, mais il faut savoir qu’on n’est pas écolo pour autant. Avec bientôt 7 milliards d’humains, nous ne pourrons pas tous vivre à la campagne. Ça serait une catastrophe. Voilà ce que m’a fait comprendre Fred Pearce.

PS4 : Je n’ai pas dit que je voulais loger dans une ville hyperdense, je n’ai pas dit que ce serait le paradis. Je crois juste que l’humanité n’aura sans doute pas beaucoup d’autres choix. Il n’y aura pas de la place à la campagne pour tout le monde. Donc il faut trouver un moyen de construire des villes moins polluantes et vivantes.

PS5 : Je ne suis pas urbaniste. Je considère même que nous pouvons nous passer d’eux, c’est ce que je trouve intéressant dans l’histoire des bidonvilles. Ils démontrent notre capacité à nous auto-organiser. Depuis que j’ai écrit le Le peuple des connecteurs, je recherche des exemples d’auto-organisation. Celui-ci me paraît intéressant. Il montre qu’en l’absence de planification, d’urbaniste en l’occurrence, des structures écologiquement efficaces peuvent apparaître. Je n’ai jamais dit que les bidonvilles étaient des merveilles. Nous pouvons juste apprendre pas mal de choses en les étudiants.

Démocratie selon Churchill

16 Friday June 2006

Le 11 novembre 1947, devant la Chambre des Communes, Winston Churchill a dit :

Democracy is the worst form of government - except for all those other forms, that have been tried from time to time.

Depuis, on entend souvent répéter que la démocratie est le moins mauvais des systèmes possibles. C’est pas tout à fait ce que Churchill a dit. Pour lui, c’est juste le moins mauvais des systèmes essayés. Nous pouvons maintenant inventer mieux. Il nous suffit de faire preuve d’imagination. Mais l’idée de la démocratie représentative comme idéal politique a la vie dure.

Rabbi Fred

27 Thursday April 2006

J’ai un ami Juif, je l’appellerai Rabbi Fred. Peut-être parce qu’il est athée, Rabbi Fred présente le judaïsme sous un jour, pour moi, totalement nouveau. Pour Rabbi Fred, le judaïsme s’efforce de décrire le monde en évitant de faire appel à toute forme de transcendance. Je croyais que c’était tout le contraire, qu’il y avait du Dieu au-dessus de tout, tout le temps.

Non, me dit Rabbi Fred. Être Juif, c’est étudier le Talmud. Et dans le Talmud, Dieu est absent. Qu’est-ce que le Talmud ? Un ensemble de règles éthiques en cours d’élaboration. Il n’y a donc pas de règles ultimes mais seulement des règles provisoires. Donc pas de dogme dans le judaïsme. De même pas de Pape, de rabbin en Chef. Tous les rabbins sont au même niveau. Certains sont plus influents que d’autres parce qu’ils sont tout simplement plus connectés que les autres.

Le peuple Juif est donc un peuple non hiérarchisé, décentralisé. Sa structure est du même ordre que celle d’internet. Pour Rabbi Fred, cette structure expliquerait en partie pourquoi le peuple Juif est toujours resté petit. Son modèle organisationnel ne peut être étendu. Il a très vite atteint ses limites.

Moi qui présente le système décentralisé comme la parade à tous les maux du monde actuel, je ne suis bien sûr pas d’accord. Nous avons aujourd’hui la technologie pour nous interconnecter ce que n’avaient pas les Juifs des origines. Sans système de communication avancé, la décentralisation et l’auto-organisation ne peuvent fonctionner qu’à petite échelle.

Pourquoi les Juifs sont-ils des banquiers ? me demande Rabbi Fred. Parce qu’ils gèrent depuis toujours des flux. Il m’explique tout de même qu’ils sont devenus banquiers poussés par l’adversité. Lorsqu’on sait que sa maison ne le restera pas longtemps, l’argent est la chose la plus simple à emporter avec soi. Et puis les Chrétiens trouvant l’argent sale, il fallait bien que quelqu’un s’en occupe.

Je veux bien admettre que les Juifs aient créé le réseau monétaire mais pour moi c’est un réseau encore trop lent. Il nous fallait internet pour commencer à rêver d’un réseau global, pour commencer à imaginer le réseau comme principe organisationnel fondamental.

Rabbi Fred n’est pas sûr qu’internet change grand-chose, moi, oui, le débat est ouvert. Si nous sommes incapables de nous auto-organiser, je me demande dans quel monde nous vivrons demain. Sans doute une dictature planétaire comme l’ont souvent imaginée les auteurs de SF.