Archive : Politique 2.0

Époque de transition ou pas ?

17 Thursday April 2008

Lors d’un diner à Marseille, Pacco m’a dit « les hommes ont toujours été persuadés de vivre une époque charnière. » Il a raison. Comment supporter une époque où rien de fondamental ne changerait ? C’est en tout cas pour moi inimaginable. N’empêche, je crois qu’il existe des époques où il se passe des choses plus extraordinaires que d’autres.

Pour m’en convaincre, j’ai fais un détour par l’antiquité. Anaxagore de Clazomènes (500–428 av. J.-C.), le premier des philosophes athéniens, pensait que le monde était plat et relativement limité. Notre philosophe, né en Ionie, sur les côtes d’Asie mineure, avait voyagé. Entre l’Égypte et Athènes, entre le sud et le nord, il avait noté que la taille de son ombre s’allongeait. Pour expliquer ce phénomène, il supposa que le soleil était petit et très près de la terre. Tel était alors l’univers dans lequel vivaient les Grecs.

Deux cent ans plus tard, Ératosthène (285–194 av. J.-C.) découvrit que nous vivions dans un tout autre univers. La terre était sphérique comme Aristote (384–322 av. J.-C.) l’avait démontré. Le soleil était infiniment loin comme Aristarque (310–230 av. J.-C.) l’avait calculé. Ératosthène estima la circonférence terrestre à 42 000 kilomètres, traça les tropiques et cartographia le monde connu qui lui apparut minuscule par rapport à l’immensité du globe.

Tout sépare l’univers d’Anaxagore de celui d’Ératosthène. Cette nouvelle représentation physique impliquait de développer de nouvelles aptitudes. Alexandre les avait anticipées en traînant ses armées en Orient, tentant de repousser les frontières du monde des Grecs. L’immensité impliquait l’existence d’autres civilisations. L’humilité devenait le corolaire de cette découverte.

Mais les Grecs ne s’adaptèrent pas à ce nouveau monde. Ils se replièrent sur eux-mêmes pendant que les Romains montaient en puissance. Et même eux ne prirent pas en compte la vastitude. Ératosthène avait révélé une autre possibilité mais l’histoire ne voulut pas l’essayer en ces temps là. Il fallut attendre la renaissance et notamment Christophe Colomb pour penser et habiter un monde sphérique et immense.

Ératosthène et ses contemporains virent devant eux une transition se profiler et ils ne réussirent pas à la traverser. Nous sommes dans la même situation. Nous avons face à nous deux représentations de nos structures sociales : la pyramide et le réseau. Nous nous trouvons dans une phase de transition, vivant dans une structure hybride. Aurons-nous la force de transiter ou nous rabattrons-nous sur le modèle pyramidal propre à l’âge industriel ?

L’informatique nous permet de voir le réseau, de le construire et, en même temps, de le cartographier. Je considère souvent le cadran solaire et la bibliothèque d’Alexandrie qui permirent à Ératosthène de mesurer la terre comme une métaphore de nos technologies numériques. Les Grecs nous enseignent que voir la transition n’implique pas la franchir. Malgré notre lucidité, nous pouvons stagner ou entrer en récession pour de longues années, voire des siècles. La croissance exponentielle dont rêve Kurzweil n’est pas garantie. D’une certaine manière, les Grecs connurent une telle croissance, sur une partie bien moins inclinée de la courbe, et elle se brisa.

Notes

  1. Nous pouvons dire que nous vivons une époque de transition si nous sommes capables d’opposer deux visions du monde entre lesquelles nous transiterions. D’une certaine manière en 1968, nous étions encore dans une époque relativement stable. La seconde vision n’existait pas encore (sans informatique par de représentation possible des réseaux). On se tendait vers elle instinctivement. Nous sommes un pas plus loin, un pied dans le vide, un pied encore sur la terre ferme. Allons-nous tomber ou transiter ?
  2. Les civilisations anciennes s’écroulèrent. La notre fera de même. Mais les écroulements ne sont pas nécessairement spectaculaires. Le passage de la pyramide au réseau pourrait se faire sans cassure. La transition pourrait être imperceptible.
  3. La complexité grandissante de nos sociétés, l’interdépendance grandissante, peut entraîner des effets en chaîne catastrophiques. Nous ne devons pas nous croire à l’abri d’un cataclysme. La société en réseau ne sera robuste que si de multiples connexions existent entre tous les nœuds.
  4. Le réseau apparaît parce qu’il est la suite logique de la complexification sociale. Nos cerveaux reposent sur un réseau parce que c’est la voie vers l’intelligence. À chaque époque, notamment à chaque densité de population, correspond une structure optimale. Si nous voulons rester aussi nombreux sur terre, et même plus nombreux, nous devons nous adapter. La pyramide par ses coûts de fonctionnement, le maintien de la hiérarchie notamment, n’est pas soutenable.
  5. Joseph Tainter a essayé d’évaluer les coûts engendrés par la complexité croissante. Par exemple, il a constaté que le nombre de brevets déposés par dollar investi baisse. Tainter postule l’existence d’une law of diminishing return. À un moment donné, il serait impossible de soutenir la complexité de la société et ce serait l’écroulement.
  6. avec sa law of accelerating returns, Kurzweil propose d’échapper à ce piège par la rupture de paradigme. L’innovation technologique permettrait de nous fournir toujours plus pour un même investissement (ce qui est le cas en informatique). Si la courbe des brevets par dollar est vérifiée, elle contredit Kurzweil. À mon sens, Kurzweil n’a pas pris en compte l’ensemble de la société dans ses prévisions. En s’intéressant à l’évolution exponentielle des technologies, il a oublié de mesurer l’évolution sociale, celle de la pauvreté par exemple. Une partie du système peut évoluer exponentiellement sans que ce soit le cas de l’ensemble.
  7. Peut-il exister plusieurs visions du monde qui cohabitent concurremment ? Sans doute que oui dans des espaces isolés mais est-ce possible dans notre monte interdépendant ? J’en doute. Voilà pourquoi je parle de deux visions et non d’une diversité de visions (en plus je ne crois pas qu’elles existent sinon comme variante d’une ou l’autre des deux grandes formes qui s’opposent aujourd’hui).

Tous les lundis pour la liberté

14 Monday April 2008

Étienne Chouard vient de diffuser par mail un document intéressant (voir aussi son blog) où il nous invite à manifester tous les lundis contre la dictature européenne. Étienne nous alarme à juste raison. Si nous ne réagissons pas, nous verrons nos libertés peu à peu se réduire.

Étienne liste des signaux d’alarme. Je ne les trouve pas assez génériques à mon goût et trop connotés à gauche. De mon côté, je dénonce avant tout la centralisation, cette tentation pour les gens aux pouvoir d’accaparer toujours plus de pouvoir. Tous les maux qu’évoquent Étienne découlent de la centralisation de plus en plus excessive de nos sociétés. Quand Monsanto aura toutes les cartes en mains, il fera ce qu’il voudra avec les OGM par exemple.

Étienne pense que nous ne pouvons défendre nos libertés qu’en écrivant nous-même la constitution. Nous avons souvent évoqué ce sujet ensemble. J’ai tendance à me méfier de la constitution car elle est pour moi centralisée par principe et elle régit une organisation centrale. Je vois mal comment elle peut de ce fait garantir nos libertés. Sa simple existence n’est-ce pas déjà un dénie de liberté ?

Nous ne pouvons être libres qui si nous minimisons les structures qui nous dépassent. Je suis donc contre tous les traités constitutionnels et je voudrais que nous décentralisions aux maximums les institutions pour les ramener le plus possible à notre niveau. Pour exercer nos libertés et vivre dignement, nous avons besoin de plates-formes de services et non pas de points d’autorité.

Je ne vais pas parler de la droite qui partout dans le monde, surtout aux États-Unis, milite pour un pouvoir fort, donc central. La gauche, quant à elle, ne s’oppose pas à la droite. Au contraire, elle propose elle aussi de renforcer la centralisation, donc de réduire nos libertés (même si tel n’est pas son objectif bien sûr).

Si nous voulons rester libres, si nous voulons gagner plus de liberté, nous devons penser une société décentralisée. Elle ne reposerait pas sur une constitution mais un grand nombre de constitutions qui régiraient différents secteurs. Elles pourraient dialoguer entre-elles, elles devraient être compatibles mais elles n’auraient pas d’autorité l’une sur l’autre.

Cette société décentralisée est possible. Elle s’appuie sur un état pluriel, une Europe plurielle et non sur un document de nature presque divine et qui aurait plus de force que les anciens livres sacrés. Au fait n’est-on pas en train de vouloir réécrire le livre des livres avec cette fameuse constitution, tant bien même elle serait révisable à tout instant ?

PS : Manifester n’est-ce pas se mettre à genoux devant ceux là-même qu’on dénonce ? Pour cette raison, manifester n’est pas dans mon code génétique même si je conviens que la manifestation a pour vertu de rassembler, de créer le débat et de compter les forces en présence.

La première puissance mondiale, c’est la guérilla

30 Sunday March 2008

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À la fin de Brave New War, John Robb prédit que si nous ne construisons pas volontairement une société décentralisée, elle adviendra tout de même et avec brutalité. Cette prévision n’a pas plus d’intérêt qu’une autre. Je m’intéresse au raisonnement qui la motive (et que j’interprète).

  1. Lorsqu’une société centralisée se sent en danger, elle se centralise de plus en plus pour préserver son intégrité (renforcement des lois liberticides, attaque contre les francs-tireurs – les blogueurs par exemple –, aide en faveur des industries centralisées – énergie atomique par exemple…). Je fabule peut-être mais j’ai souvent l’impression que nous vivons le début de ce cauchemar.
  2. Plus une société est centralisée, plus elle est vulnérable car il suffit d’atteindre ses centres névralgiques pour la déstabiliser. Par exemple, notre système énergétique est en grande partie centralisé. Un simple dysfonctionnement en un point du réseau de distribution peut paralyser des dizaines de millions de foyers. Un peu partout dans le monde, des pannes accidentelles ont déjà démontré cette vulnérabilité.
  3. Pour nuire aux sociétés centralisées, la guérilla s’attaquera aux réseaux centralisés qui les sous-tendent. Pour Robb, 9/11 était une simple attaque symbolique. Elle a montré la faisabilité d’une frappe ponctuelle au cœur d’un territoire ennemi. Quand la guérilla passera à la vitesse supérieure, quand elle voudra nous faire mal, elle attaquera les nœuds sensibles de nos réseaux (énergie, communication, transport…).
  4. Par rapport à 9/11, ces frappes nécessitent peu de moyen, sinon ceux offerts par les technologies modernes, et font courir peu de risques aux guérilleros. La guérilla a d’ores et déjà les moyens de mettre mal en point les sociétés centralisées. Plus elle frappera, plus cette société se centralisera pour se défendre, plus elle mécontentera les citoyens, plus la guérilla recrutera de nouveaux activistes. Robb montre que nous assistons à ce scénario en Irak.
  5. Après une phase de panique, Robb prédit que les États comme les multinationales globalisées, ces monstres centralisés, éclateront au profit de structures décentralisées. Par exemple, les villes déclareront leur indépendance et assureront leur autonomie énergétique, notamment en recourant aux énergies renouvelables.
  6. En même temps que la décentralisation se développera, la guérilla ne trouvera plus de cible. Nous entrerons alors dans un nouvel âge politique. Tous ceux qui n’auront pas gagné leur autonomie, qui resteront tributaires des États mourants, seront en situation périlleuse, tout au moins jusqu’à ce que la nouvelle société se stabilise une fois la paix revenue.

Pour Robb, la guérilla est déjà à l’œuvre. Il la voit comme une multitude d’activismes sans liens. Quand des membres de Greenpeace attaquent des baleiniers japonais, nous sommes en situation de guérilla. Il serait réducteur de limiter la guérilla aux extrémismes religieux ou nationalistes. Les hackers s’attaquent à l’industrie du droit d’auteur. La communauté open source s’attaque aux multinationales du monde informatique (et aussi d’autres domaines comme l’alimentaire ou la médecine).

Frapper les points névralgiques d’une société centralisée n’implique pas le recours à la violence. Quand des paysans vendent en direct leur production, ils s’attaquent à la société centralisée. L’insurrection a déjà commencé. Reste à savoir si elle se développera pour créer le cataclysme que prédit Robb.

Qu’est-ce qui pourrait motiver de plus en plus de gens à rejoindre les guérilleros ? Une crise financière sans précédent. Des dérèglements climatiques catastrophiques. Une épidémie meurtrière. Un mal-être insupportable. Beaucoup de gens sont inquiets mais leur inquiétude ne les pousse pas encore à prendre leur responsabilité. Nous n’avons pas atteint le seuil critique qui pousserait à la mobilisation (sans doute ne faut-il pas plus de 5 à 10 % de guérilleros pour lancer la révolution).

Le scénario de Robb me paraît plausible. Il a le mérite d’attirer l’attention sur un aspect de la politique internationale souvent négligé : les États-Unis sont totalement hors jeu avec leur système de défense. Créé pour la guerre entre États centralisés, il n’est pas préparé pour affronter la guérilla décentralisée. La première puissance mondiale, c’est aujourd’hui la guérilla.

Notes

  1. Robb est un ancien militaire américain, spécialiste du contre-terrorisme.
  2. Il fait souvent appel aux black swans pour justifier sa prévision. C’est un comble.
  3. Quand j’entends parler de 9/11 comme d’un complot américain pour mettre la main sur les matières premières du Moyen-Orient, j’ai chaque fois un coup de sang. Je vois des gens qui interprètent les évènements selon la vieille logique étatique et centralisatrice. Adoptez une seconde une nouvelle perceptive. Vous verrez que les vieux épouvantails sont en train de se faire plumer par de nouvelles forces qu’ils ne contrôlent pas. La situation est simple. Il n’y a rien de caché, pas de mystère, nous sommes dans l’open-source. Cette limpidité est si neuve dans le champ politique qu’elle est parfois difficile à accepter (et son ouverture la rend justement terriblement puissante).
  4. La plupart des maux écologiques sont induits par les approches centralisées à l’origine de la révolution industrielle, approches qui sont étrangères à l’ordre écologique (la nature ne les a pratiquement jamais employées). Il est logique qu’un monde décentralisé soit plus écologique.
  5. La guérilla écologique sera peut-être la plus active si le dérèglement climatique s’accentue. Le mal pousserait alors lui-même vers une solution.
  6. À chaque blackout, des voix s’élèvent pour donner à l’État le monopole de la distribution énergétique. Un monopole implique presque inévitablement la centralisation, donc la vulnérabilité.
  7. La société centralisée a pour pire ennemi la société centralisée. En s’attaquant à la liberté des citoyens (corporatisme oblige, je pense encore une fois aux blogueurs), elle est en train de se faire beaucoup de mal. Si elle persiste sur cette voie, elle poussera de plus en plus de gens dans le camp de la guérilla. Tant que les voisins prennent des coups, la plupart des gens ne bougent pas. Quand on les frappe directement eux ou leur famille, ils changent soudainement d’attitude.
  8. En se recroquevillant autour de services centraux, Google, Flickr, YouTube, Facebook, le web devient de plus en plus vulnérable. Si des hackers entrent dans les bases de données de ces sites et en extraient des données confidentielles de centaines de millions d’utilisateurs, le modèle 2.0 capotera. J’espère que le web 3.0 signera un retour de la décentralisation perdue ces derniers temps. J’ai souvent vu, et je vois encore, le 2.0 comme une régression par rapport à l’idée originelle du web.

Jamais plus de conspiration

26 Tuesday February 2008

Tout ce que j’écris dans le domaine politique présuppose une chose : la complexité ne se contrôle pas. J’espère expliquer plus ou moins bien pourquoi dans Le peuple des connecteurs, j’espère que la seconde édition sera plus claire à ce sujet.

Si la complexité se contrôle, il n’y a pas de place pour un cinquième pouvoir, pas de place pour une société de connecteurs, pas de place pour un monde libre. Un tel monde n’a jamais vraiment existé à ce jour parce que la complexité, faute d’outils d’interconnexion point-à-point, n’avait pas atteint le seuil qui empêche toute forme de contrôle. La complexité était bien sûr présente mais elle laissait se maintenir des poches de contrôlabilité exploitées abondamment par les dictateurs, puis par le système productiviste. Ils usent aujourd’hui de ces poches jusqu’à la corde.

Mais dès que la complexité atteint un seuil de toute évidence franchi depuis longtemps dans nos sociétés, les théories conspirationnistes ne peuvent avoir de fondement. Pour qu’une conspiration soit possible, il faudrait maîtriser de trop nombreuses boucles de feedback, il faudrait faire taire trop de gens, avoir trop de chance. Une conspiration, telle que les imaginent les affabulateurs a posteriori, est tout simplement impossible à imaginer a priori.

Il est certes possible de rêver des coups fabuleux mais ce n’est pas pour cette raison qu’ils se réaliseront tels qu’ils ont été rêvés. Tous ceux qui ont lancé des business le savent. Seules les idées simples peuvent être mises en œuvre (et tant bien même elles nous échappent encore). Pour agir, nous ne connaissons rien de plus efficace que la méthode de l’essai et de l’erreur. Elle peut avoir des conséquences stupéfiantes, comme dans le cas de l’évolution biologique, mais jamais prévisibles, jamais contrôlables.

Personne de sérieux n’accuse l’évolution d’être une conspiration, sauf quelques auteurs de science-fiction. Que des coups de billard improbables aboutissent à des télescopages miraculeux, c’est le propre d’un système complexe, tout ou presque y est possible. Et comme le disait Borges « En un temps infini, tout arrive à tout homme. »

On ne peut pas d’un côté vouloir l’émergence d’un cinquième pouvoir, de l’autre croire aux conspirations. Il y a pour moi une contradiction insoutenable entre les deux perspectives. Plus les puissants perdent le contrôle des individus, moins il y a de place pour les conspirations.

Les conspirationnistes, ces puissants maîtres du monde, ont beaucoup mieux à faire que de jouer au billard à cinquante bandes. Ils réduisent déjà nos libertés pour reprendre le contrôle de nos vies. Au nom de la menace terroriste, au nom de notre survie, ils nous assujettiront pour se donner eux-mêmes une chance de survivre. Mais nous pouvons vivre sans eux, il leur suffirait de l’admettre pour régler un énorme problème dans le monde.

Je crois qu’ils ne l’admettront pas, ils seront forcés de le faire. Le monde est lancé sur la voie technologique. Renoncer à la technologie pour les puissants est suicidaire. Malheureusement pour eux la technologie démultiplie aussi le pouvoir des individus, donc le pouvoir de libération… Tout cela n’est pas joyeux : un nouveau type de conflit se dessine.

Comme je le disais à Henri dans un commentaire, les mesures liberticides sont logiques du point de vue d’une structure centralisée. Les États centralisés existent, sous-prétexte qu’ils nous protègent, dans le but de nous contrôler (nos impôts, nos mouvements, nos activités…). Mais il y a déjà longtemps qu’ils ne nous protègent plus de la misère et maintenant ils deviennent incapables de nous protéger des terroristes.

Pour survivre, les États centralisés doivent par tous les moyens rétablir leur contrôle. Si cette pente se confirme, les tentations dictatoriales devraient se multiplier. Pas besoin de conspiration. Quand un puissant veut plus de puissance, il la prend. Ça commence déjà comme ça dans les cours de récréation.

Ne cherchons pas à compliquer l’univers plus qu’il ne l’est. À force de chercher la petite bête, nous allons oublier de voir l’éléphant qui fonce sur nous.

Le cinquième pouvoir militaire

22 Friday February 2008

Les nouvelles technologies favorisent la décentralisation et la redistribution des pouvoirs. Ainsi émerge le cinquième pouvoir. J’ai jusqu’alors négligé la décentralisation du pouvoir militaire.

J’ai bien quelque fois évoqué Al-Qaïda comme exemple de réseau contre lequel les systèmes centralisés ne peuvent rien, sans pousser plus loin cette réflexion. En lisant Brave New War de John Robb, je prends conscience que le cinquième pouvoir n’est pas seulement médiatique, politique et économique, il est aussi militaire.

John Robb montre qu’un seul homme ou que de petits groupes peuvent à eux seuls mettre à genoux des grands groupes industriels (l’affaire Kerviel à la Société Générale en France) ou des États (l’attaque hacker contre l’Estonie). Nous sommes exactement dans un cas de figure propre au cinquième pouvoir : des individus seuls peuvent tout.

Plus la technologie progresse, plus elle se popularise, moins il y a de différence entre la technologie dont dispose les États et les individus. Ce processus me paraît irréversible. L’informatique jadis réservée à une élite de chercheurs est dorénavant entre nos mains. Chacun de nous dispose d’une fantastique puissance de simulation. Si les nanotechnologies tiennent leurs promesses, nous disposerons tous de la capacité de manipuler la matière. La génétique elle-même se popularisera.

Ainsi lorsque chacun de nous disposera d’une puissance créative maximale, le cinquième pouvoir atteindra son apogée. La globalisation sera un lointain souvenir car les grandes corporations n’auront plus d’avantage significatif par rapport aux individus. En revanche, les terroristes deviendront tout-puissants. John Robb affirme que ce phénomène est déjà à l’œuvre. Que les États tels que nous les connaissons, épiphénomène historique, vont disparaître. Tout système centralisé devient une cible trop tentante pour les activistes isolés.

Lorsque, comme en Irak, un groupe fait sauter un pipeline, il engendre des pertes économiques des millions de fois supérieures au coût de l’opération. Lors des attaques du 9/11, il s’est exactement produit le même phénomène : les États-Unis se lancent dans une guerre épuisante pour laver leur honneur, un honneur affecté à moindre coût par une poignée d’hommes.

This new method of warfare offers clear improvement (for our enemies) over traditional and military insurgency. It offers guerrillas the means to bring a modern nation’s economy to its knees and thereby undermine the legitimacy of the state sworn to protect it.

Pour Robb, les nouveaux guérilleros ne sont pas des terroristes car ils ne visent pas nécessairement la terreur mais la déstabilisation économique. Il parle de guérilla globale car les guérilleros n’en veulent pas à un État en particulier mais à des pratiques globales. Les gens qui ne seront pas heureux dans le monde pourront essayer de le changer par la force. Ils ont d’ailleurs déjà pris les armes. Le cinquième pouvoir a sans doute débuté son existence par la violence, bien avant de devenir une force médiatique ou économique.

Alors que je pense à tout ceci, je tombe sur une interview de Raphael Sagarin dans NewScientist où il est question de s’inspirer des systèmes biologiques pour améliorer nos systèmes de défense.

One clear lesson is that the species or systems that have been around the longest, adapted to many different environments and captured the most resources have a structure of fairly limited central control, with a lot of autonomy. […] It is in stark contrast to the most visible US response to the attacks of 9/11, which was to create this enormous Departement of Homeland Security. You can see the result: individual organization do not get enough autonomy and cannot make decisions in a timely manner. They cannot respond and adapt without having to go up through many layers of command. It’s more to do with keeping power, jobs and budgets than security.

Maintenant que nous ne pouvons plus ignorer la face guerrière du cinquième pouvoir, nous devons nous efforcer de développer la face pacifiste car les États eux ne nous protègeront pas. Ils ne sont plus adaptés au nouveau monde technologique qui est en train d’apparaître, un monde où chacun de nous est tout-puissant.

Redéfinir le cinquième pouvoir

6 Wednesday February 2008

Je reçois régulièrement des alertes Google pour me signaler les articles qui parlent du cinquième pouvoir dans la presse. Si l’usage de l’expression se vulgarise, je me rends compte que ce n’est pas forcément dans le sens que j’ai essayé de définir. Je crois qu’une grande incompréhension subsiste.

Tout d’abord l’article d’Ignacio Ramonet, presque systématiquement cité, le présente comme une rénovation du quatrième pouvoir. Non. S’il se limitait à cet objectif, s’il se limitait au journalisme citoyen, il serait de la foutaise.

Le cinquième pouvoir n’est pas seulement médiatique ou seulement un contre-pouvoir. Il ne se résume ni aux blogs, ni aux réseaux sociaux, ni aux sites des partisans des candidats à nos multiples élections.

Le cinquième pouvoir est une force qui ne peut jaillir que dans une société où chacun de nous devient un pouvoir. Pouvoir d’expression, pouvoir de décision, pouvoir d’action, pouvoir de communication, pouvoir d’informer, pouvoir de prescription…

Par son émergence, il brise peu à peu le pouvoir de quelques uns. Par exemple, dans un monde où l’énergie sera produite par chacun de nous, elle ne sera plus un enjeu de pouvoir mais elle sera du pouvoir de tous.

Le cinquième pouvoir ne peut exister que dans un monde décentralisé. Il apparaît en priorité sur internet car nous y avons décentralisé, en partie tout au moins, l’information. Elle est ainsi devenue du pouvoir de tous. Sa libération n’est qu’une première étape dans la libération des autres ressources qui irriguent les sociétés humaines.

Le cinquième pouvoir a une dimension mystique. Il unit chacun de nous à travers un réseau de communication horizontal. Il participe à l’élaboration d’une conscience globale.

Le cinquième pouvoir se manifeste par l’auto-organisation d’hommes qui n’ont même pas besoin de se connaître. Ils peuvent chacun de leur côté choisir de placer leur argent dans des banques qui comme la Nef n’investissent pas dans le militaire, ils peuvent acheter leurs légumes et leurs viandes directement aux producteurs en court-circuitant la grande distribution, ils peuvent eux-mêmes commencer à produire leur énergie…

Comme tout système auto-organisé, le cinquième pouvoir évoluera non linéairement. De brusques transitions suivront des étapes d’apparente stagnation. Personne ne peut prédire quand elles surviendront ni leurs conséquences mais nous savons qu’elles nous guettent… si nous continuons à nous interconnecter.

Notes

  1. Internet est un bon substrat pour le cinquième pouvoir car il autorise les relations entre tous en s’arrachant au modèle pyramidal du « un à tous » ou au modèle égoïste du « point à point » propre au téléphone par exemple.
  2. Le cinquième pouvoir peut avoir une influence politique au sens traditionnel mais il n’est pas de même nature, peut-être même pas compatible. L’exécutif, c’est « un pour tous ». Le cinquième pouvoir, c’est « tous pour tous ».
  3. Dans nos démocraties représentatives, les militants utilisent la libération de l’information pour promouvoir leurs candidats. Ils ne constituent pas pour autant un cinquième pouvoir car leur travail participe à la stabilisation des pouvoirs traditionnels.
  4. Le cinquième pouvoir en tant que force sociale indicible n’aspire à mettre au pouvoir personne puisqu’il existe par la décentralisation des pouvoirs, par leur émiettement entre chacun de nous.

Non au principe de précaution pratiqué

3 Sunday February 2008

Le principe de précaution tel que nous le connaissons interdit certains usages qui pourraient à terme s’avérer dangereux. Il suppose de fait que d’autres usages ne le sont pas et peuvent se répandre à l’échelle globale.

Je trouve ce second a priori peu précautionneux. Comment pouvons-nous savoir qu’un usage n’est pas dangereux ? N’avons-nous pas laissé se propager l’usage du pétrole ? Souvent les côtés pernicieux d’une technologie n’apparaissent que longtemps après son introduction. Le cas de l’amiante par exemple.

Inversement, d’autres technologies, souvent à fort impact social, éveillent des craintes immodérées à leur lancement. Le train avec sa vitesse risquait de déloger les âmes de leurs corps ! Les ordinateurs et les jeux vidéo devaient nous rendre asociaux ! Les téléphones portables seraient en train de griller nos neurones ! Toutes les nouvelles technologies ont leurs détracteurs. Écouter ces persifleurs et, sous leur influence, appliquer le principe de précaution revient à stopper l’innovation.

Nous sommes donc face à un dilemme. D’un côté, nous ne savons jamais si une technologie est globalement néfaste avant de la déployer ; d’un autre, nous ne pouvons pas nous interdire d’explorer de nouvelles voies de recherche. Comment nous en tirer ?

Les ultralibéraux prônent le laisser-faire mais ce n’est pas sérieux. Dans nos vies, nous sommes presque tous précautionneux. Certains appliquent un principe de précaution dur, ils s’interdisent de fumer. D’autres sont plus laxistes, ils fument. Parmi eux, j’ai d’ailleurs souvent rencontré des réactionnaires.

Combien de fumeurs sont contre les OGM ? Combien de personnes veulent appliquer un principe de précaution à l’ensemble de la société alors qu’elles sont incapables de se l’appliquer à elles-mêmes ? J’ai l’impression que, en tant qu’irresponsables, ils cherchent une entité supérieure, l’État par exemple, qui les responsabiliserait, où pire responsabiliserait même ceux qui le sont déjà.

De mon point de vue, une mesure globale est potentiellement dangereuse si nous sommes incapables d’en prévoir les travers. Abolir la peine de mort impliquait un risque connu : laisser vivre des assassins. Nous pouvions accepter ou non de courir ce risque. En revanche, lorsque nous avons commencé à brûler du pétrole, il fallait être malin pour savoir qu’un siècle à plus tard ce serait néfaste pour nous. Accepter une nouvelle technologie est toujours risqué mais je crois que nous ne pouvons pas nous payer le luxe de la prudence absolue. Nous avons désespérément besoin des nouvelles technologies (démographiquement, socialement, économiquement…).

Alors comment régler le principe de précaution ?

Devons-nous le durcir ou le ramollir ? Les mesures globales ayant presque toujours des conséquences imprévisibles, il faut sans doute tout simplement les interdire. Pour éviter l’emballement du réchauffement climatique, il serait sans doute hasardeux de répandre dans l’atmosphère des particules réfléchissantes. Comment faire marche arrière en cas de dérapage ? Comment faire avec tous ceux qui refuseront cette expérience ? Nous devons interdire les mesures qui s’imposent de fait à ceux qui ne les veulent pas.

L’interdiction de fumer dans les lieux publics s’inscrit dans cette logique. Elle s’apparente à un principe de précaution à deux vitesses. Interdiction du tabagisme global et autorisation du tabagisme local.

Nous devons faire de même avec les nouvelles technologies. Avant de les accepter globalement, nous devons les laisser se répandre localement, suivant un processus bottom-up. Internet s’est déployé de cette façon, un peu comme une forêt qui a poussé peu à peu. Si une graine est pourrie, elle ne donne naissance à aucun arbre. Si une graine est dangereuse, il sera possible de couper l’arbre auquel elle donnera naissance. Si, en revanche, cette graine dangereuse est plantée en même temps sur toute la planète, la catastrophe est presque irréversible.

En fait, nous devons nous donner une chance de faire marche arrière. L’approche bottom-up apparait ainsi plus précautionneuse. Elle n’annule pas tous les risques mais elle nous donne une chance de corriger le tir si les conséquences fâcheuses surgissent assez vite (dans le cas du pétrole ça n’aurait rien changé).

Super-principe de précaution

La précaution maximale est donc de limiter les mesures globales et de développer le bottom-up. Je parle souvent d’actions locales mais il est sans doute plus juste de parler d’actions à petite échelle.

Un individu, une entreprise, un État… peuvent procéder à des expérimentations à petite échelle. Ils peuvent les laisser se développer, se corriger, se renforcer si elles prouvent leur efficacité.

Si un gouvernement, après quelques expériences, décide de les généraliser, il échappe à la logique bottom-up, il cherche à accélérer le processus évolutif et a toutes les chances d’en perdre les bénéfices. En voulant gagner du temps, on en perd souvent beaucoup. Si les gouvernements avaient contrôlé le développement d’internet, nous en serions encore au minitel.

Face aux problèmes climatiques, certains pensent qu’il y a une telle urgence qu’il faut court-circuiter le bottom-up et, en conséquence, ne pas appliquer le super-principe de précaution. Je crois qu’ils se trompent. Croire que le bottom-up est lent est une idée reçue. Encore une fois, il suffit de voir à quelle vitesse internet s’est développé.

Si un gouvernement avait dit à des ingénieurs voici les plans d’internet, vous avez dix ans pour le construire, nous n’aurions pas internet. L’approche bottom-up permet de se lancer dans une aventure sans avoir de plan, sans même savoir exactement où on va. Le projet se dessine en même temps qu’il se construit. Premier bénéfice : nous réduisons la phase initiale d’étude.

Si tous les gouvernements de la planète se mettaient d’accord pour régler le réchauffement climatique d’une certaine façon, ils bloqueraient les autres pistes et brideraient l’innovation. Au contraire, nous devons sans cesse poursuivre le plus grand nombre possible de pistes divergentes lorsque nous voulons résoudre un problème. Plus nous ouvrons, plus nous avons de chance de découvrir une solution durable.

Les gouvernements doivent prendre des mesures qui favorisent le bottom-up. Il ne faut pas favoriser le développement du solaire mais favoriser toutes les énergies renouvelables connues ou non de façon équivalente. Les gouvernements n’ont pas à décider qu’elle sera la meilleure solution pour l’avenir. Ils ne peuvent pas le savoir. C’est parce que nous ne connaissons pas a priori les solutions qui seront efficaces que les actions globales sont dangereuses.

Le centralisme est efficace seulement quand nous connaissons la solution. Le centralisme est efficace dans le cadre de la pensée industrielle, cette pensée qui procède étape par étape, qui sait à l’avance quel objectif elle veut atteindre. Dans un environnement complexe, cette démarche peut conduire au chaos. Croire que les États règleront le problème climatique par une approche centralisée me paraît dangereux. Le mieux qu’ils puissent faire est de nous inciter à trouver des solutions.

Un gouvernement n’est pas là pour décider mais pour nous inciter à l’action.

Les avantages de ne pas prévoir

18 Tuesday December 2007

Les inconvénients de ne pas posséder de boule de cristal sont sans doute innombrables mais je m’en moque car je suis persuadé que nous ne pouvons pas prévoir notre avenir, ni individuel, ni collectif. J’ai même de plus en plus tendance à me méfier de ceux qui nous dépeignent l’avenir. Quelques raisons.

  1. Si un gouvernant connaissait l’avenir, il pourrait, au nom de cet avenir, nous commander de faire telle ou telle chose. Par exemple, parce que cet avenir serait désastreux, il pourrait nous imposer une politique de rigueur, voire une tyrannie. De nombreux auteurs de SF ont traité de ce thème jusqu’à imaginer l’incarcération des criminels avant qu’ils ne commettent leur crime (Minority Report de Philip K. Dick). Toute connaissance de l’avenir est susceptible de modifier cet avenir ce qui suffit à expliquer pourquoi l’avenir est imprévisible.
  2. Même si l’avenir est imprévisible, même s’ils le savent, les gouvernants ont intérêt de nous faire croire qu’il est prévisible. Ils peuvent ainsi inventer l’avenir qu’ils souhaitent, ou plutôt qu’ils ne souhaitent pas, et nous commander d’agir pour l’éviter. Ils utilisent ainsi un prétexte pour se jouer de nous. Par exemple, en annonçant des taux de croissance fantaisistes, ils justifient des mesures encore plus fantaisistes.
  3. Si connaître l’avenir peut être une façon de nous forcer à agir, cette connaissance factice peut servir à nous paralyser. Par exemple, en annonçant de réels bouleversements climatiques à l’horizon 2050, on évite les paniques aujourd’hui et on retarde les mesures qui nous permettraient de régler les problèmes déjà avérés.
  4. Les autocrates savent que nous n’acceptons pas longtemps les ordres arbitraires. Nous nous révoltons vite contre eux. Ils cherchent alors des raisons supérieures pour assoir leur autorité. Longtemps Dieu leur servit de béquille, maintenant ils invoquent les futurologues. Ils ont besoin d’un avenir écrit pour exercer leur autorité et la rationaliser. Jules César ne fut ni le premier ni le dernier à fréquenter les devins (cf Astérix). Nous vivons dans un monde où nos dirigeants nous mentent au nom de leur connaissance du futur.
  5. Sans invoquer les gouvernants, le moindre oracle est suspect. Par exemple, Kurzweil annonce que vers 2045 nous pourrons quasiment devenir immortels. En conséquence, il nous faut tenir jusque là et Kurzweil nous vent des potions magiques pour tenir. Sans ses prévisions, son business serait peut-être moins rentable.
  6. Maintenant, si l’avenir est inconnu, si nous acceptons ce fait, aucun gouvernant ne peut l’invoquer pour justifier de nous pousser dans une direction ou dans une autre. S’il le fait, nous savons qu’il nous impose son autorité. Nous ne pouvons être libres que dans un monde sans avenir écrit (que cette écriture soit d’origine fantasmagorique, mystique ou pseudo-scientifique ne change rien). Nous ne nous libérerons des autocrates qu’une fois que nous aurons admis que l’avenir est définitivement imprévisible, qu’il est aujourd’hui plus imprévisible que jamais à cause de la complexification croissante de nos sociétés.
  7. Avant d’agir, par exemple de lancer une entreprise, il ne sert à rien de tergiverser pendant des mois et de tenter d’appliquer une pensée rationnelle sur un objet insaisissable, l’avenir imprévisible. Il faut obéir à son intuition, à ses amis, à ses partenaires, il faut tenter sa chance.
  8. Je trouve tout simplement plus excitant de vivre dans un monde riches en surprises que dans un monde qui suivrait des rails aux aiguillages identifiés. Nicolas Taleb explique que les gens qui réussissent en affaires n’ont pas prédit l’avenir mais ont simplement eu de la chance par rapport à ceux, beaucoup plus nombreux, qui n’ont pas eu de chance. C’est dur à accepter mais il n’existe pas de martingale pour mener sa vie.
  9. À trop s’intéresser à l’avenir écrit par les oracles, on ne songe qu’à lui, qu’à son avènement et on rate à coup sûr le véritable avenir qui est en train de se construire aujourd’hui.
  10. Nous n’avons pas besoin d’oracles pour rêver, pour croire à nos rêves, pour vivre comme s’ils allaient se réaliser. Nous n’avons pas besoin de repères factices. Nous pouvons avancer lucidement vers l’inconnu, toujours prêts à sursauter de surprise, comme un enfant qui découvre le monde. Dans ce monde, il y a de la place pour la liberté.

Positionnement pour l’A-parti

3 Monday December 2007

Je sais bien que le monde n’est pas tout blanc ou tout noir, qu’il existe une gradation de niveaux de gris mais, malgré mon antiessentialisme primaire, j’aime décrire les choses à l’aide de forts contrastes, sachant que la vérité se trouve quelque part entre les extrêmes.

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En discutant avec Alain Bénard à La Réunion, j’ai constaté combien sa position politique est aujourd’hui difficile à définir. Rattaché à l’UMP dont il n’a pas la carte, il me dit être un progressiste : son ambition est de mettre les citoyens volontaires au centre de toutes les décisions.

J’ai alors songé qu’on pouvait classer les hommes politiques en deux camps, en fonction de quelques oppositions de principes, indépendamment de leur alignement politique conventionnel.

  1. Manager/Leader. D’un côté, le chef, sûr de lui, sûr de pouvoir faire des miracles, ordonne de mettre en œuvre ses idées. De l’autre, le leader suggère une idée et demande aux citoyens de réagir, de proposer, de s’entendre… En d’autres mots, des politiciens militent pour le participatif, pour l’intelligence collective, et d’autres pas. Cette opposition dépasse les vieux clivages. Elle stigmatise deux visions du monde. Toutes les autres oppositions découlent de celle-là. Comme le participatif est un passage obligé, je comprends mal ses adversaires… mais Rome ne s’est pas fait en un jour.
  2. Fermeture/Ouverture. Un manager n’aime pas que les étrangers, surtout ses ennemis politiques, se mêlent de ses affaires. Pour ne pas perdre le pouvoir, il ne le partage pas. Au contraire, le leader se moque du pouvoir, il en connait la futilité, la vanité, l’inutilité, il cherche à le distribuer entre le plus grand nombre de mains possibles pour que sa surabondance n’avilisse pas ses détenteurs.
  3. Secret/Transparence. Généralement, le manager, celui qui croit connaître la solution, n’a pas besoin de communiquer car il décide seul. Au contraire, pour que l’intelligence collective fonctionne, les citoyens doivent disposer de toutes les informations disponibles. À priori personne ne peut savoir qui aura une idée géniale. Il faut laisser une chance aux miracles. Plus il y a de citoyens qui participent, plus la probabilité d’un miracle est grande. Le leader n’utilise plus la rareté de l’information comme preuve de sa puissance. Son aura de leader lui vient parce qu’il porte un projet pour l’avenir et qu’il fait accoucher les rêves des citoyens.
  4. Centralisation/Décentralisation. Le manager, pour tenir son pouvoir, doit le concentrer, l’approcher de lui, il ne peut s’empêcher de centraliser (les dictateurs sont toujours des centralisateurs). Au contraire, le leader décentralise car il veut partager le pouvoir entre tous.

Pour résumer, il existe comme Alain Bénard des politiciens qui ont compris que le monde avait changé et que nous devions le gérer différemment. De l’autre, il y a ceux qui ne croient qu’à la méthode autocratique théorisée par Thomas Hobbes au XVIIe siècle et appliquée depuis.

Quand Alain m’a dit qu’il était progressiste, je lui ai répondu que non. Ses adversaires sont des réactionnaires, c’est une certitude, mais lui n’est pas progressiste. Un progressiste veut aller vers le futur à tout prix, il est porteur de rêves en rupture.

Alain n’a pas de tels projets. Il répond juste à la nécessité. Par exemple, sa ville éco-citoyenne ne parait futuriste que pour les réactionnaires. Pour les hommes conscients des maux de notre temps, elle est une réponse évidente aux problèmes climatiques comme aux problèmes sociaux.

Pour moi, Alain Bénard est avant tout un réaliste, un pragmatique, un empiriste. Il laisse les idéaux à ses adversaires. Alain pourrait être un des membres fondateur du A-parti.

Notes

  1. J’avais initialement écrit a-parti, a pour le privatif, pour faire a-politique. En écrivant A, je fais du A-parti le parti premier…
  2. Ce A c’est aussi le @ d’internet.
  3. C’est le A des anarchistes, qui pensent qu’on peut vivre sans commandement central, et qu’il ne faut pas confondre avec les partisans de l’anomie, un monde sans loi. Nous avons besoin de lois fécondes.
  4. En le surlignant, il devient le non-A…

Pourquoi le participatif est vital

29 Thursday November 2007

Sur l’île de La Réunion, et ailleurs, Alain Bénard, maire de Saint-Paul, est souvent pris pour un extraterrestre. Mais pourquoi se lance-t-il dans le participatif ?

S’il en faisait la publicité, au moins devant ses concitoyens, on pourrait dire que c’est dans un but électoral, mais j’ai constaté que les Saint-pauliens ne savent pas que leur maire est l’avant-garde du participatif. Il y a ceux qui participent et ceux qui ne savent pas encore que c’est possible.

Alain ne veut pas aller trop vite car tout reste à apprendre. Il ne veut pas amener toute la population dans une démarche encore tâtonnante. Il a juste la certitude que nous n’avons plus le choix, que nous devons profiter de l’intelligence collective avant qu’elle ne devienne une nécessité par trop vitale et à laquelle nous serons mal préparés. À La Réunion, Alain effectue une révolution silencieuse. Pour lui la participation est une nécessité, pas une simple possibilité de gouvernance.

4eme marches citoyennes de Saint-Paul

Hier, lors d’une longue série de questions/réponses avec les Saint-pauliens, j’ai essayé de dire pourquoi le participatif était aujourd’hui incontournable.

  1. L’homme a changé. Plus éduqué, plus informé, plus conscient de lui-même, de sa différence, de sa valeur, plus habitué à s’exprimer sur les évènements du monde, il ne peut plus rester le spectateur passif de la politique. Le participatif est une façon de ne pas frustrer ceux qui veulent s’exprimer. Plus ils seront nombreux, plus le participatif sera incontournable. Les jeunes habitués à l’interactivité du net arrivent et ne connaissent rien d’autre que le participatif. Il faudra aller dans leur sens ou se heurter à leur volonté.
  2. La méthode participative, en s’appuyant sur l’intelligence collective, est la plus apte à résoudre les problèmes complexes. Elle est particulièrement adaptée quand nous n’avons pas de solution. Plus le monde est complexe, plus le participatif est nécessaire.
  3. La nature est elle-même massivement participative (l’auto-organisation étant la forme idéale de la participation). En étant participatif, en fonctionnant comme elle, nous avons plus de chances d’être en harmonie avec elle, donc moins de chance de la saccager. Nous n’avons guère d’autres choix alors que, par notre nombre, notre impact sur la biosphère est sans précédent.
  4. Le participatif est déjà à l’œuvre dans nos villes, nos familles, nos équipes sportives… Il est déjà la forme d’organisation sociale la plus largement employée. Nous avons juste besoin de l’étendre aux domaines qui, un temps, ont profité de la méthode pyramidale et autoritaire.
  5. Le participatif implique la durabilité. Si les citoyens décident collégialement où un nouveau gymnase sera construit, s’ils en définissent l’aspect, les modalités de fonctionnement, il devrait les satisfaire mieux que si on le leur avait imposé. Nous sommes moins prompts à jeter quelque chose qui nous satisfait. Un gymnase issu d’un processus participatif devrait être plus durable. Le participatif est la seule approche qui saura satisfaire l’objectif de durabilité que la société semble désireuse d’adopter.