Archive : Politique 2.0

CapGemini !

26 Monday November 2007

Hier soir, en partant à La Réunion, la tête totalement dans le sac car fiévreux, je trouve le moyen de m’énerver en voyant à Roissy une pub pour CapGemmini.

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Je me suis dit que j’avais eu de la chance il y a vingt ans de ne pas commencer ma carrière dans une telle boîte. Renverser les slogans, c’est toujours amusant mais je n’avais pas envie de rire.

« Penser local, agir global » c’est ce que font les hommes depuis le début de la révolution industrielle. Ils ont une idée dans leur coin, sans tenir compte de l’interdépendance, et l’applique au nom du profit à la planète entière. On connaît les conséquences.

Qu’une boîte puisse se revendiquer d’un tel slogan m’énerve, surtout quand il s’agit d’une boîte de cravatés, de gens qui veulent toujours monter plus haut… qui ne rêvent que croissance.

Les pirates de La Réunion

21 Wednesday November 2007

les-pirates-de-la-reunion.gifLe soir du 7 juillet 1730, le bourreau de Saint-Paul de La Réunion pendit Olivier Le Vasseur dit La Buse. Six ans plus tôt, le dernier des pirates s’était pourtant repenti et avait été amnistié. De quoi l’accusait-on alors ? Pourquoi un esclavagiste sanguinaire était-il allé cueillir le pirate à Madagascar où il vivait misérablement ? Les actes du procès ayant disparu, personne ne connait les dessous de cette histoire. Une légende évoque le trésor de La Buse, caché quelque part à La Réunion. On aurait voulu faire parler le forban. Il aurait jeté une carte à la foule venue le voir agoniser.

Je rêve d’une autre explication, encore plus romanesque. À la fin, du XVIIe siècle, les pirates fondèrent la colonie de Libertaria à Madagascar. Ils y affranchirent les esclaves, y acceptèrent les colons comme les natifs et y instaurèrent une démocratie aux mandats de courte durée (j’ai découvert cette histoire en lisant Hakim Bey).

Selon la légende, encore une fois, cette communauté survécut 25 ans avant d’être abattue par les Britanniques et les Portugais. J’imagine que les survivants auraient pu perpétuer la tradition démocratique et que, quelques années plus tard, La Buse aurait pu se joindre à eux. On l’aurait alors pourchassé parce qu’il ne vivait pas comme tout le monde, sous le joug d’une autorité inflexible.

Je fabule mais la vie insulaire n’était-elle pas propice aux expériences politiques ? Coupés du reste du monde, les insulaires pouvaient y expérimenter de nouvelles façons de vivre ensemble. L’innovation s’exacerbe toujours loin du pouvoir central.

Quand j’ai appris que, à 9 500 km de Paris, Saint-Paul de La Réunion était aujourd’hui à l’avant-garde de la démocratie participative, je n’ai pas été surpris. Il coule peut-être encore dans le sang de ses habitants celui des pirates utopistes de Libertaria.

Mais les utopies du XVIIe siècle deviennent peu à peu la réalité du XXIe siècle. La démocratie participative, ce droit pour tous de participer aux décisions qui régissent la vie de la cité, gagne de jour en jour du terrain. Cette progression n’est pas poussée par une idéologie mais par la nécessité.

  1. Nous vivons dans un monde où le pouvoir de quelques uns n’est plus adapté aux enjeux complexes auxquels nous faisons face (écologiques, sociaux, économiques…). Dans Le peuple des connecteurs, j’ai évoqué les chauffeurs d’une cimenterie mexicaine qui en s’auto-organisant réussissent à livrer 98 % du temps à l’heure alors qu’en obéissant à leur chef il ne réussissait que 35 % du temps. Ce n’est qu’un exemple parmi des centaines d’autres.
  2. L’auto-organisation est au cœur de la démocratie participative. Les citoyens cherchent ensemble des solutions et décident ensemble en se concertant. Les élus ne sont plus alors des chefs mais des facilitateurs. Ils aident à ce que les choses se fassent et distillent leur vision, donnent le cap. Ils ne sont plus des managers mais des leaders.
  3. Pour beaucoup de gens, cette idée de la démocratie participative, cette auto-organisation, est utopique, un vieux rêve de pirate. Parfois, vous autres citoyens participants de Saint-Paul, devez vous sentir seuls. Je voudrais vous rassurer : vous faites quelque chose de profondément naturel. Personne n’a décidé que l’évolution irait dans un sens ou dans un autre. Elle y est allée. De même aucun oiseau en chef ne décide l’ordre des oiseaux dans une formation de vol en V, les oiseaux s’auto-organisent en suivant quelques règles sélectionnées par l’évolution. Dans le cadre de la démocratie participative, ces règles sont sélectionnées par l’expérience, notamment celle du leader.
  4. Mais nous ne sommes pas des oiseaux direz-vous, c’est vrai. Alors nos villes ne sont-elles pas auto-organisées ? Aujourd’hui, nous avons des municipalités qui donnent le cap et qui planifient le développement. Mais elles ne peuvent déjà pas gérer tous les détails, nombres de petites choses du quotidien sont auto-organisées : le trafic routier dès qu’il n’y a pas de feu, les piétons sur les trottoirs, la vie des quartiers, leur ambiance, leur âme… Si on regarde une ville à travers les siècles, on découvre que son évolution n’est pas commandée et que pourtant la ville échappe à l’anarchie et maintient son organisation, tout comme un organisme vivant.
  5. Développer la démocratie participative constitue une sorte de retour à la nature, un retour aux mécanismes les plus intimes de la vie. C’est difficile car en occident nous nous en sommes éloignés à force de trop rationnaliser et trop classifier, au passage nous avons pollué, nous avons négligé la nature. Maintenant, si nous voulons vivre en harmonie avec elle, nous devons adopter le modèle participatif, l’auto-organisation pondérée par l’expérience. Cette démocratie est la véritable démocratie. Elle n’a jamais encore était appliquée à vaste échelle.
  6. Jamais : pas tout à fait ! Si dans le domaine politique, Saint-Paul peut se targuer d’être à l’avant-garde du participatif, dans le domaine économique, le participatif est en route depuis la fin des années 1960. Dee Hock en fit la clé de voûte de Visa Internationnal. Internet est purement auto-organisé : il n’y a pas de président d’internet, pas d’assemblée législative, pas même d’élection…
  7. En 1995, cette organisation était encore incompréhensible pour beaucoup de gens. Comment un tel truc pouvait-il fonctionner se demandaient-ils ? Un jour, Dave Garrison, alors CEO de Netcom, vint à Paris rencontrer des financiers. Un de nos riches banquiers qui ne savait pas face à qui il se trouvait lui demanda qui était le Président d’internet. Devant son insistance, pour le rassurer, Dave lâcha par dépit qu’il était ce président. Deux mondes étrangers étaient en train de se rencontrer.
  8. Nous inventons en ce moment même de nouveaux modes d’organisation. Nous tâtonnons encore mais nous apprenons vite, en même temps nous créons les outils de communication qui faciliteront l’auto-organisation. Comme les chauffeurs de la cimenterie mexicaine, nous avons besoin de pouvoir dialoguer les uns avec les autres de façon simple et presque continue pour nous auto-organiser efficacement.
  9. À Saint-Paul, vous participez à cette révolution. Je viens à votre rencontre pour apprendre de vous plus que pour vous apprendre. Je suis un théoricien, vous êtes des praticiens. Dans notre monde complexe, il n’y a qu’une méthode qui marche : l’essai et l’erreur. Tout ne peut pas fonctionner du premier coup mais une chose est sûre : nous nous lançons dans la seule direction possible pour assurer la survie de votre civilisation, faire marche-arrière est impensable.

J’ai écrit ce texte comme brouillon préparatoire d’une conférence que je donnerai le 28 novembre à Saint-Paul de la Réunion, à l’invitation d’Alain Bénard maire de la commune.

La ligne droite n’est pas le plus court chemin

16 Friday November 2007

Un ami engagé en politique m’a demandé avec quel parti politique j’aimerais collaborer. Je lui ai répondu que ce parti n’aurait aucune ambition électorale, ce serait donc un a-parti, un à côté des partis, son ambition serait de faire émerger un sentiment collectif de vaste ampleur qui accessoirement viserait, peut-être, à un moment lointain de son histoire, si rien n’avance, quelques positions électives.

Ce a-parti s’inspirerait des mouvements de consommateurs initiés par Ralph Nader et de la lutte non violente de Gandhi. En refusant avant sa vieillesse les confrontations électorales, il s’engagerait franchement dans le gagnant-gagnant, acceptant en son sein des membres des autres formations dont il ne serait en aucune manière l’adversaire. Au contraire, son but serait d’aider tous ceux qui exercent le pouvoir à mieux l’exercer.

PaccoComme l’a fait remarquer Casabaldi qui participait à la conversation, la ligne droite n’est pas toujours le plus court chemin. Quand on veut changer la société, viser un poste électif n’est pas la seule méthode… j’ai même tendance à croire, au regard d’expériences récentes dont je parlerai un jour, que cette voie directe est si parsemée de chausse-trappes qu’elle ne présente aucun intérêt, sinon celui de nous faire perdre beaucoup de temps en conciliabules.

Pour moi, il est temps de réinventer de grandes idéologies. Contrairement à ce que supposait Fukuyama, l’histoire ne s’est pas arrêtée à la fin du XXe siècle. L’histoire ne s’arrêtera pas tant qu’il y aura des hommes qui respireront. Nous avons besoin de grandes idées pour nous pousser en avant, aujourd’hui plus que jamais. Nous avons besoin de nous enflammer pour des rêves.

Si j’en avais le courage, je me lancerais dans l’écriture d’un livre idéologique, un anti-Fukuyama. Mais n’est-ce pas ce que j’ai déjà fait avec Le Peuple des connecteurs et ce que je fais sans cesse ici. Je ne prétends pas décrire la réalité mais proposer des pistes pour remodeler notre réalité. C’est une approche idéologique. Elle se résume en trois points.

Objectif 1 : protéger le patrimoine commun

Nous avons hérité de nombreuses ressources naturelles en quantité limitée, ces ressources doivent être préservées car elles n’appartiennent à personne, surtout pas à ceux qui vivent au-dessus. Nous devons au plus vite renoncer à réduire le stock des ressources non renouvelables, le pétrole par exemple. Nous pouvons consommer de l’eau mais pas amoindrir le stock d’eau. Nous pouvons pêcher mais pas abaisser le stock de poissons.

Nous devons replacer nos actes dans un monde actuellement fini. Nous devons préserver l’avenir de ce monde pour y préserver notre santé et celle des générations à venir.

Objectif 2 : libérer le travail

Tout comme les ressources communes ne peuvent être accaparées et exploitées par les uns ou les autres, le fruit du travail ne peut être accaparé, enfermé, maintenu à l’état de rareté pour lui maintenir une valeur marchande sans rapport avec le coût de production.

Certaines de nos créations, notamment les créations intellectuelles et culturelles, constituent nos nourritures spirituelles. Restreindre leur circulation équivaut à polluer l’air et restreindre notre capacité à respirer. Nous devons non seulement préserver ces créations mais, profitant du fait qu’elles sont renouvelables, les rendre plus abondantes et disponibles pour maximiser la puissance de notre intelligence collective.

La société des connecteurs

Décider de préserver le pétrole comme l’uranium, ressources non renouvelables aujourd’hui, implique le passage aux énergies renouvelables, énergies qui ne peuvent être produites efficacement que de manière décentralisée.

La culture ne peut être libérée que si elle circule de point à point et évite d’être concentrée entre les mains de Majors tentaculaires.

Ces deux exemples montrent que les deux objectifs ne peuvent être atteints que par une réorganisation de la société. La préservation des ressources et la libération du travail passe par un changement de méthode : le développement de la longue traîne.

Ce développement peut être initié, développé, favorisé par les citoyens libres. Un a-parti pourrait le promouvoir. Chacun de ses membres serait un activiste de la longue traîne.

Nous devons construire une société d’hommes et non d’organisations, nous devons favoriser le réseau plutôt que le pyramidal car l’un coûte moins que l’autre dans la poursuite des deux objectifs.

Je ne viens même pas d’esquisser une idéologie, juste une collection d’idées évidentes, déjà rabâchées, mais pourtant encore combattues. La droite s’accroche à la propriété intellectuelle, elle croit que quelques hommes doivent commander à tous, elle croit que les Majors sont plus rentables que les petits. La gauche lutte pour défendre les privilèges de quelques uns et oublie de défendre la Terre sans laquelle rien ne serait possible. Sur cette voie, elle s’enlise dans une lutte des classes éculées alors qu’il s’agit de préserver notre santé à tous, non pas de nous affronter les uns les autres.

Ces quelques idées, aussi triviales soient-elles, ne sont jamais défendues en même temps par aucun parti politique. Elles s’inspirent des écologistes, des alters, des hackers, des libéraux… mouvements qui se parlent peu car ils n’ont pas mesuré combien leurs idées fondamentales se tiennent et se soutiennent en un tout cohérent.

Notes

  1. Sur une Terre peu peuplée et technologiquement peu développée, les ressources naturelles étaient quasi inépuisables. C’est parce que nous avons la capacité d’épuiser les ressources, et que ce faisant nous mettons en danger l’équilibre de la biosphère, que nous devons changer de méthodologie. La menace du réchauffement climatique n’est qu’un problème particulier. L’épuisement des stocks et la pollution généralisée sont plus dangereux encore.
  2. Les ressources naturelles sont rares, le travail abondant. Notre société dilapide ce qui est rare et enferme ce qui est abondant pour en restreindre la créativité. Il faut lever cette contradiction.
  3. La préservation des ressources non renouvelable est-elle possible ? Le premier objectif est-il accessible ? Sommes-nous capables de nous auto-suffire avec pour seul apport externe l’énergie solaire ? J’ai des doutes : nous sommes presque sept milliards, bientôt dix. Nous devons viser cet objectif tout en sachant que nous risquons de ne jamais l’atteindre.
  4. D’un autre côté, comme certains conservateurs ultralibéraux, nous ne pouvons pas parier sur des innovations technologiques qui nous permettraient de nous affranchir des stocks en cours d’épuisement. Si l’innovation tardait trop, ce serait la catastrophe.
  5. Au cours de l’évolution, certaines catastrophes ont été salutaires parce qu’elles ont conduit à la vie telle que nous la connaissons. Je parle de catastrophe au regard de notre mode de vie et de l’humanité actuelle.
  6. Parce que le premier objectif est surement inaccessible, l’innovation technologique est indispensable. Plus nous innovons, plus nous allongeons la durée de vie des ressources planétaires.
  7. Si le premier objectif s’avérait inaccessible, un principe de précaution trop dur pourrait nous être fatal. L’épuisement inéluctable de certains stocks ne pourra être combattu sans prise de risque. Pour minimiser les risques, nous devons adopter des approches distribuées… elles distribuent les risques tout en multipliant les initiatives et donc les solutions.
  8. Durant la campagne présidentielle 2007, François Bayrou a réveillé certaines des idées que je viens d’évoquer pour les trahir aussitôt en créant le Modem, un parti démocratique qui n’a de démocratique que le nom, un parti qui s’engage dans le vieux modèle perdant-gagnant, tout en l’honneur de son fondateur divinisé.
  9. Je crois que beaucoup de gens qui ont rejoint le Modem pourraient être tentés par un a-parti, beaucoup de gens qui n’ont jamais voulu faire de politique aussi… un a-parti pourrait rassembler des centaines milliers d’hommes et de femmes, ce n’est qu’à cette condition qu’il deviendra un mouvement politique effectif.
  10. Le a-parti, ne visant aucun poste électif, n’a aucune raison de s’en tenir à la législation qui régit les partis politiques. Par exemple, il pourra se financer par les dons. Ses membres pourront créer des banques, des assurances, des réseaux de distribution… la politique du XXIe siècle doit être dans l’action et non dans la revendication.

Libérer la force travail

14 Wednesday November 2007

Je crois que la longue traîne est vitale pour chacun de nous comme pour la biosphère dans son ensemble. La longue traîne, si elle s’installe, nous fera sortir définitivement de l’âge industriel et de la forme de capitalisme qui l’accompagne.

J’ai présenté la longue traîne dans Le cinquième pouvoir. Je résume l’idée : sur le net, l’espace de stockage dans les boutiques n’étant pas limité, tous les produits peuvent être vendus, mêmes ceux qui ne trouvent pas beaucoup d’acheteurs. Alors que les grandes surfaces vendent peu de produits en grande quantité, les boutiques web peuvent vendre beaucoup de produits en petite quantité.

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Nous ne devons pas rester passifs devant ce phénomène, nous devons devenir des activistes de la longue traîne.

  1. La longue traîne est ouverte. Tout le monde peut entrer dans le jeu (par exemple les blogueurs dans celui des médias). Les fournisseurs sont libres de créer les produits qu’ils jugent bons et de les fabriquer comme ils le souhaitent. La grande distribution n’impose plus sa dictature. Ainsi de nombreux agriculteurs regagnent leur liberté en passant à la vente directe. Avec le microcrédit, chacun de nous peut entrer dans la longue traîne financière.
  2. Les petits ont le droit d’exister. Nous n’avons pas pour obligation de vouloir nous faire de plus en plus gros. Chacun peut rester à la place qui lui convient, à une échelle non industrielle. Chacun peut aussi se joindre à un réseau et participer à une force globale (d’où mon travail en cours sur le projet coZop).
  3. Dans notre monde technologique, l’échelle non industrielle n’empêche pas la création de produits technologiquement révolutionnaires. Nous le voyons aujourd’hui avec l’approche open source pour le développement de logiciels. Demain, avec les nanotechnologies, nous façonneront la matière sans recourir aux infrastructures industrielles. La technologie nous libère peu à peu de l’outil de production.
  4. Puisque les petits ont leur place, le salariat n’est plus une obligation. Nous pouvons travailler pour notre propre compte, en collaboration avec un réseau, sans jamais devenir le patron de personne. La longue traîne libère la force de travail. Même le salarié est plus fort car il sait qu’il existe d’autres façons de gagner sa vie.
  5. Un petit producteur, qui vit grâce à la longue traîne, peut adapter son offre à sa clientèle. Une offre adaptée, en correspondant mieux aux besoins, a plus de chance d’offrir une réponse durable. Par exemple, je crois savoir que les chaussures sur mesure s’usent moins que les chaussures standardisées. La longue traîne implique une forme de sur mesure, le sur mesure va dans le sens de la durabilité. On ne fabrique que ce dont a besoin le consommateur.
  6. La longue traîne implique un nombre sans cesse grandissant d’acteurs, chacun expérimentant, se fourvoyant et parfois réussissant des coups de maîtres. Dans le sens de l’intelligence collective, elle accélère l’innovation, nous garantit une meilleure réactivité en temps de crise.
  7. L’élargissement presque infini de l’offre laisse le consommateur libre de choisir ce qu’il veut, donc d’influencer ce qui se fabrique. Dans un monde de longue traîne, le consommateur est roi. Nous pouvons orienter l’industrie vers un modèle de fonctionnement qui nous convient. Si nous souhaitons un monde durable, les industriels n’auront pas d’autres choix que de nous suivre. Le libéralisme économique avait libéré la capacité d’entreprendre, nous libérons celle de consommer.
  8. Plus nous prendrons goût à la longue traîne, plus les industriels auront du mal à recruter un personnel qualifié. Peu à peu, l’intelligence changera de camps. Les grands industriels péricliteront. Le capital se redistribuera.
  9. La fin de l’ancien monde capitaliste, donc la fin de l’actionnariat, la fin de la rémunération du capital (d’une certaine façon incompatible avec l’idée de durabilité parce qu’elle favorise celle de rentabilité), consacrera définitivement la libération de la force travail.
  10. Cette fin sera obtenue au sein même du libéralisme… justement grâce à une généralisation de la liberté que nous laisse entrevoir la longue traîne. Cette fin viendra d’elle-même, sans loi, sans violence, juste parce que nous le voulons.

Facebook et la politique

5 Monday November 2007

facebook-et-la-politique.gifAprès les blogs, c’est maintenant au tour des réseaux sociaux d’attirer les politiciens. Une journaliste du Parisien m’a posé quelques questions au sujet de Facebook et a publié un mini résumé de notre conversation le 24 octobre.

– Comment peut-on expliquer le succès de ce site ?

– Facebook combine plusieurs fonctions jamais réunies jusqu’alors : les e-mails, la messagerie instantanée, le blog, le forum… des milliers d’autres applications qu’on peut ajouter d’un clic. Sa force repose sur la propagation « virale » d’informations et d’applications vers un grand nombre d’utilisateurs.

– Pourquoi les hommes politiques sont-ils séduits ?

– Facebook leur permet de se créer une image jeune et branchée. C’est également une manière de faire exploser la structure pyramidale qui prévalait jusqu’alors entre les hommes politiques et les électeurs. Un personnage très connu peut ainsi devenir individuellement « ami » avec des milliers d’inconnus et mobiliser de nouveaux soutiens.

– Les États-Unis ont, dites-vous, une longueur d’avance…

– Barack Obama et Hillary Clinton, tout deux candidats démocrates à l’investiture, ont effectivement un réseau Facebook beaucoup plus puissant que celui des hommes politiques français. Pour preuve, ils ont respectivement plus de 150 000 et 500 000 amis», contre 3 100 pour Bertrand Delanoë, le politicien français le plus populaire sur Facebook. Certains utilisateurs américains ont même développé des logiciels pour récolter de l’argent à destination des différentes équipes de campagne… Ce site peut donc avoir beaucoup d’influence.

Dimanche prochain Michel Field m’invite sur Europe 1 pour reparler de Facebook et de la politique. Il y a beaucoup à dire, notamment à rappeler qu’une des plus belles histoires politiques sur internet, celle d’Howard Dean en 2003 aux États-Unis, se joua grâce à Meet-up, un autre réseau social.

Si le blog est propice à l’expression d’idées et au débat, il est moins adapté au buzz, qu’il soit politique ou non. Sur Facebook, pour propager une nouvelle, il suffit de cliquer sur un bouton. Sur un blog, il faut écrire un article. Le blog est d’une certaine manière plus élitiste. Là où il exige des compétences journalistique, Facebook exige simplement d’inviter des amis dans son réseau ou dans son groupe.

La théorie des six degrés de séparation de Milgram n’a jamais été aussi d’actualité. Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, rêve d’ailleurs de créer le social graph qui réunira l’ensemble de l’humanité. Les outils de type Facebook réduiront alors nos degrés de séparation comme j’en fais l’hypothèse au début du Peuple des connecteurs.

Chacun de nous sera capable de propager des informations vers des millions d’autres personnes. Il suffira de trouver les sujets qui buzzent et que les amis auront envie de propager. Facebook transforme le buzz en une espèce de jeu vidéo et nous rapproche en même temps du degré zéro de l’information.

Les politiciens ne pouvaient pas rêver mieux. En France, je me suis déclaré ami avec Bertrand Delanoé, François Bayrou, Jean-Marie Cavada, Thierry Solère. J’ai eu le plaisir d’être invité par Corinne Lepage. J’essaierai d’étendre la liste. Si j’avais l’intention de me ranger dans un camp, si je n’étais pas un électron libre, il me suffirait de me rapprocher de la personnalité avec laquelle je compte le plus d’amis en commun.

Au-delà de cet aspect anecdotique, les réseaux sociaux vont bouleverser la politique comme je l’annonce dans Le cinquième pouvoir (voilà d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’ai refusé d’appeler ce livre BlogPower). En créant leur réseau, les politiciens fédèrent autour d’eux leurs sympathisants sur un mode non pyramidal. Ils font un pas vers la politique non hiérarchique et vers la société des connecteurs.

S’ils oublient l’idée de pair à pair, elle risque vite de leur revenir dans la figure. Si un politicien peut informer son réseau, les membres du réseau peuvent informer le politicien, ils peuvent même exercer de terribles pressions sur lui. Le réseau social est l’outil de prédilection du cinquième pouvoir.

Notes

  1. En septembre 2006, François Bayrou m’avait présenté la structure de son site de campagne pour la présidentielle 2007. Je lui avais conseillé d’oublier l’aspect blog et de créer un réseau social. Un an plus tard, cette idée a fait son chemin.
  2. Avec Facebook et Cie, nous tressons notre réseau, accumulons les amis et les amis d’amis. Nous n’activerons ce réseau que de temps à autres lorsque nous aurons quelques choses à dire ou à faire savoir. Alors que le blog exige d’entretenir une audience, le réseau social permet d’atteindre une immense audience instantanément. C’est l’outil de buzz idéal.
  3. Plus que des informations, nous pouvons faire circuler des applications… et les applications, par leur usage, peuvent changer la société plus certainement que les idées. Dans notre monde technologique, l’application est la mise en pratique des idées.
  4. Cette diffusion des applications différencie le web d’un média. Il s’affirme plus que jamais comme un territoire. C’est le retour du cyberspace. Tous ceux qui l’oublieront ne traverseront pas la révolution qui se joue en ce moment.
  5. Je ne crois pas à l’avenir de Facebook à moins d’un changement très rapide. Facebook est une solution centralisée et fermée. Les développeurs préfèreront suivre l’Open Social de Google sur la voie de l’ouverture et de l’interconnexion.

La voie du silence

22 Monday October 2007

PaccoL’athée ne pense pas à Dieu. Penser à Dieu, c’est déjà reconnaître sa possibilité. Le meilleur moyen de faire exister quelque chose, c’est de s’en préoccuper.

Pour lutter contre ce qui ne nous plait pas je me demande si le silence n’est pas la meilleure arme. Cette tactique me paraît opportune dans notre monde surmédiatisé. En un temps de guerre, Gandhi avait imaginé la non-violence. En un temps de communication, on pourrait imaginer le silence. Refuser de se prêter au buzz.

Quand les libéraux se plaignent de l’État, ils le légitiment. Se révolter contre l’État, c’est reconnaître la nécessité de l’État. Le manifestant aspire simplement à un autre État. Il n’est donc pas révolutionnaire car il n’aspire pas à autre chose, il ne se bat pas pour un nouvel ordre du monde mais pour un monde réajusté.

Le révolutionnaire ne critique même pas, il ne demande rien. Le révolutionnaire construit, il ne fait pas de bruit. Les révolutions contre n’ont conduit qu’à des réajustements mineurs parce que dans le « contre » il y a ce qu’on dénonce et ne peut oublier.

La révolution française en cassant la noblesse ne cassa pas les privilèges. En instaurant la démocratie, elle ne réussit pas à abolir l’oligarchie qui se réorganisa très vite.

En votant, on légitime la démocratie représentative. On entérine l’idée que quelques hommes peuvent commander à tous les autres.

Que faire quand leurs actions ou leurs exactions interfèrent avec notre vie ? L’homme libre peut fuir. Mais que faire quand l’exaction, la pollution par exemple, nous poursuit où que nous allions ? Il ne nous reste qu’à nous battre. Ce combat peut prendre plusieurs formes.

  1. Résister. C’est la non-violence de Gandhi, le boycott contemporain… Mais résister jusqu’à quand ? Que faire en cas d’urgence ?
  2. Renverser. Mais à quoi bon se mettre à la place de celui qu’on critique. À un moment donné, on l’imitera.
  3. Infiltrer. Accepter les règles, en jouer pour les changer. Mais n’est-ce pas légitimer le système et user de ses travers ?

Ces modes de révolte ont toujours coexisté. Nous pouvons peut-être leur en adjoindre un quatrième, le seul réellement révolutionnaire : construire.

Qu’est-ce qui nous empêche d’inventer un autre monde à côté de celui qui ne nous convient pas. N’est-ce pas ce que nous faisons avec la culture libre ? N’est-ce pas ce que nous faisons en ce moment même sur internet ?

Nous n’avons plus besoin de résister, de renverser et d’infiltrer, nous n’avons qu’à nous concentrer sur la construction.

ET politics

15 Monday October 2007

Serons-nous capables d’adopter une nouvelle méthodologie politique ? Est-il possible de rompre le modèle pyramidal de nos sociétés ? J’ai l’espoir que oui mais je mesure aussi combien il est difficile de changer les habitudes et plus encore les idées reçues.

Nous avons réussi à construire un internet auto-organisé car nous sommes partis de rien. Peut-être serons-nous plus à même d’inventer un nouvel ordre politique dans l’espace. Une fois que cet ordre aura prouvé son efficacité, il pourra servir d’exemple sur Terre, en espérant qu’il ne soit pas trop tard. Fin septembre, quelques scientifiques se sont retrouvés en Inde pour discuter de cette hypothèse.

Virgin spaceport

William Marshall de la NASA a proposé un système en sept points qui va dans la bonne direction mais que j’estime encore trop accroché au modèle dominant. Ses propositions et mes critiques.

  1. Démocratie avec vote électronique omniprésent. J’ai évoqué cette idée dans Le cinquième pouvoir. Quand on vote sans cesse, sur tout, nous quittons le modèle représentatif pour le modèle participatif. Je n’ai pas trouvé exposées en détail les vues de Marshall. J’espère qu’il mesure que cette continuité du vote implique la fin de la représentation. Nous aurions alors des représentations en renouvellement constant ce qui nous empêcherait d’attribuer le pouvoir à quelques personnes en particulier. Mais les points suivant me font douter de la lucidité de Marshall.
  2. Un système de jury. C’est un concept déjà développé aux États-Unis. Des citoyens, comme dans nos tribunaux, peuvent avoir le dernier mot. Mais à quoi bon avoir des jurys dans un système non représentatif. Le jury est un contre-pouvoir. Quand le pouvoir est distribué, les jurys n’ont plus d’intérêt puisque tous les citoyens sont des jurés.
  3. Une chambre suprême qui veille à que toutes les décisions prennent en compte le long terme. Encore une fois, je vois poindre la volonté de mettre quelques citoyens au-dessus des autres. Cette proposition suppose implicitement que certains hommes sont plus compétents que les autres. Il se trouve que vis-à-vis du long terme personne n’est compétent, pas même notre cher Attali. Il suffit de favoriser l’action locale et la méthode de l’essai et de l’erreur pour éviter les décisions catastrophiques. C’est simple. Nous n’avons besoin d’aucune instance suprême.
  4. Wikipolitics Je ne peux qu’approuver cette approche qui consisterait à mettre les textes de loi et la constitution entre les mains des citoyens.
  5. Mise en place d’une « politique analytique » qui assurerait la prise des décisions les plus rationnelles pour la société. Quand je lis ça, je fulmine. Il y a du Sarkozy derrière et son bureau d’étude politique. Mais atterrissez-donc. Ingénieurs arrêtez de vous croire tout-puissant. Nous ne vivons plus aux premiers jours de la révolution industrielle. L’avenir étant imprévisible aucune politique ne peut être rationnelle. Nous devons adopter des approches organiques face aux problèmes de la complexité. Nous avons besoin d’empirisme pas de théories politiques (et ce faisant je théorise la non théorie).
  6. S’appuyer sur l’histoire pour éviter de répéter les mêmes erreurs. Oui et non. L’histoire justement ne se répète pas. Quelque chose qui jadis n’a pas marché peut maintenant marcher parce que les conditions ne sont plus les mêmes. L’histoire est floue, sujette à interprétation, on peut lui faire dire n’importe quoi. L’histoire vraie n’existe pas comme le démontra Tolstoï. Encore une fois, nous devons prendre garde de ne pas nous tourner vers des experts qui justifieraient telle ou telle décision. Nous devons essayer localement et apprendre à mesurer nos erreurs comme nos succès.
  7. Multiplier les boucles de feedback pour améliorer l’efficacité. Ce point est fondamental, il est au centre de l’approche organique et de l’auto-organisation. Il s’agit de densifier notre réseau.

Marshall va parfois dans le bon sens, souvent il ne réussit pas à se dégager du modèle représentatif. On ne peut pas demander la lune à un employé de la NASA, institution hiérarchisée s’il en est.

J’espère maintenant que nos hommes de pouvoir auront le courage de financer une colonisation de l’espace qui se passera d’eux. Peut-être se laisseront-ils piéger comme avec internet.

L’entrée sur la scène spatiale des compagnies privées est peut-être une bonne chose. Nous allons bientôt réinventer les utopies pirates chères à Hakim Bay.

Cinquième pouvoir : recentrer le paradigme

4 Thursday October 2007

Je crois qu’une grande confusion subsiste sur ce que pourrait être le cinquième pouvoir. On l’associe parfois à cette capacité que nous avons de nous informer les uns les autres, donc de palier les imperfections du quatrième pouvoir.

Je pense que telle n’est pas sa fonction, notamment parce que des informations supplémentaires, même de nature différente, surajoutées à immensément d’informations constitue plus un inconvénient qu’un avantage. En ce sens, j’ai tendance à ranger aujourd’hui les médias citoyens dans le quatrième pouvoir de même que tous les blogs qui commentent l’actualité et propagent des actualités parallèles.

Informer n’est un pouvoir que quand on est seul à informer. Quand tout le monde informe tout le monde, nous vivons dans un monde dominé par la désinformation car pour être entendu, il faut choquer, mentir, tricher…

Par opposition à la connaissance, l’information m’apparaît comme un opium du peuple. Plus nous sommes informés, moins nous sommes aptes à vivre dans un monde dominé par les improbables. Plus nous sommes informés, moins nous sommes connaissant, ne serait-ce que parce que nous consacrons trop de temps à l’information par rapport à celui consacré à la connaissance.

Le cinquième pouvoir ne doit pas participer à cette mascarade informationnelle. En le faisant, il favorise justement ceux qui bénéficient de la confusion informative, notamment les gouvernants qui, avec l’aide inconsciente des journalistes, nous bercent avec des fables inconsistantes. Plus nous sommes informés, moins nous jugeons avec justesse la réalité, explique Taleb, moins nous sommes capables d’agir en bonne intelligence.

Si le cinquième pouvoir veut exister, il doit se recentrer sur le terrain de l’action et non pas sur celui de l’information. En nous regroupant, nous pouvons faire changer pas à pas de petites choses, comme vient de le prouver récemment l’affaire HSBC sur facebook. C’est en informatique que le cinquième pouvoir est aujourd’hui le plus actif par l’intermédiaire de la classe des hackers. Cette classe se glisse peu à peu dans tous les rouages du capitalisme gagnant-perdant. Elle a des actions positives et non seulement contestataire.

En France, lors des municipales, le cinquième pouvoir pourrait jouer un rôle si quelques citoyens réussissaient à briser le dictat de l’information. Une liste citoyenne pourrait filmer chacun des citoyens afin de créer une télé locale. Cette télé ne diffuserait pas des informations mais des critiques, des rêves et des connaissances. Une politique de la ville pourrait se dessiner peu à peu. Elle s’opposerait à la politique pensée par un comité restreint qui tenterait de l’imposer à tous.

Nous ne devons pas perdre notre temps à propager des bruits. Nous devons diffuser des connaissances, des pensées, des idées… et contester celles acquises par le passé. Il faut sans cesse appliquer la méthode de l’essai et de l’erreur, exercice qu’un simple récepteur d’information oublie de pratiquer. Le cinquième pouvoir doit prendre exemple sur Wikipedia et se mettre au travail, discrètement, sans vague, accumuler peu à peu les connaissances et les actions concrètes.

Il ne doit surtout pas chercher à se confronter au pouvoir en place, notamment le pouvoir global qui n’a aucune influence notable sur la société. Le cinquième pouvoir n’a pas pour but d’être un contre pouvoir mais un a-pouvoir qui obéit à la la logique de l’auto-organisation. « J’ai un pouvoir quand je suis capable de mener à bien un projet. » Le cinquième pouvoir dominera la société le jour où la plupart des réalisations sociales seront issues de lui. Le cinquième pouvoir est une force auto-organisationnelle.

Notes

  1. Je sais qu’il n’est pas simple de séparer information et connaissance.
  2. Une information peut devenir une connaissance et réciproquement.
  3. Par information, j’entends le bruit de fond. Un tel a fait ça, un autre ça. Mais non, en fait il a fait ça. Lui a dit ça parce que… non parce que… non parce que… Ce bruit domine les médias qu’ils soient citoyens ou non.
  4. Lorsque Chouard a critiqué le projet de constitution européenne, il n’est pas tombé dans le piège de l’information. Il a construit une critique argumentée, c’est ainsi qu’il a participé à l’histoire du cinquième pouvoir.

Un mur entre deux mondes

2 Tuesday October 2007

PaccoIl existe aujourd’hui un clivage qui divise la société, un clivage dont peu de gens ont conscience tant ils songent encore aux oppositions droite-gauche, nord-sud, socialisme-capitalisme, chrétiens-musulmans…

Ces deux visions n’opposent pas des pays, des générations, des entreprises, des religions… mais des hommes peu importe leur milieu social, leur nation ou la couleur de leur peau. Pour ne rien simplifier, ces deux visions s’interpénètrent et se brouillent.

D’un côté nous avons, les autoritaristes, de l’autre, les libertariens (je préfère les appeler freemen ou hommes libres). Ces deux termes effraient. Vous vous dites sans doute je suis ni l’un ni l’autre. Et vous avez raison. La réalité n’est pas aussi simpliste. En plus, autoritariste fait penser à dictateur, libertarien à ces fouteurs de merde d’anarchistes. « Non, ce c’est pas moi. » Et pourtant !

Pensez-vous que certains hommes travaillent mieux si certains autres hommes leur disent quoi faire ? Pensez-vous qu’il existe toujours des méthodes pas à pas pour résoudre les problèmes ? Pensez-vous qu’un expert doit toujours être consulté avant de prendre une décision sociétale ? Pensez-vous qu’il faut créer des commissions internationales et des organisations supranationales ? Pensez-vous que les entreprises doivent posséder des organigrammes clairs ? Pensez-vous que les choses doivent être délimitées, les champs d’action bornés, les initiatives régulées ?

Si oui, même un tout petit oui, à l’une de ces questions, vous êtes un tant soi peu en faveur de l’autoritarisme. Au fond, vous pensez que certains peuvent commander à d’autres pour favoriser l’intérêt général.

Maintenant si vous pensez que collectivement les hommes sont plus intelligents que quelques uns, vous commencez à être libertarien. Si, pour vous, le collectif est plus fort que quelques individualités, si les chefs ne sont pas tout-puissants, ne sont même pas une nécessité, vous êtes un peu plus libertarien. Vous l’êtes d’autant plus si vous vous sentez responsable de ce qui ne va pas dans le monde et ne rejetez pas la responsabilité sur d’autres.

Pour résumer, le libertarien pense que des hommes libres et responsables sont plus à même de construire une société harmonieuse que les managers, les chefs, les élites, les élus… Ils favorisent les organisations en réseaux décentralisés alors que les autoritaristes favorisent les structures pyramidales.

Le cinquième pouvoir est ainsi une force libertarienne, une force libre. Les citoyens en s’auto-organisant espèrent améliorer la société. Contrairement à ce que beaucoup de gens croient, le cinquième pouvoir n’a rien à faire dans un processus électif qui consiste à placer des hommes au pouvoir dans une stratégie autoritariste.

En revanche, il peut se manifester pour empêcher que des erreurs, selon son analyse collective, ne soient commises. Par exemple, il participa au débat autour de la constitution européenne. Un référendum, qui ne présente pas une lutte de pouvoir, mais une lutte entre des idées, est un des seuls terrains électifs où le cinquième pouvoir peut s’investir (et a une chance de jouer un rôle).

Dans les faits, personne n’est purement libertarien, personne purement autoritariste. En nous, il y a toujours du docteur Jekyll et du mister Hide.

À l’image du cinquième pouvoir, l’évolution biologique est une force libertarienne. Elle s’appuie sur l’auto-organisation. Mais l’autoritarisme n’est jamais loin. Quand un météore tombe sur le Yucatan et extermine les dinosaures, c’est une sorte d’ordre venu d’en haut qui s’impose à tous. Ainsi le hasard est un moteur d’autorités dans la vie, des autorités qui se contredisent, se renforcent et engendrent des structures stables qui se maintiennent loin de l’équilibre thermodynamique par auto-organisation.

De même dans une dictature, les forces libertaires sont à l’œuvre. Si ce n’était pas le cas, elles ne réussiraient pas s’émanciper et nous vivrions tous en dictature.

Une infinité de mondes est possible avec divers dosages d’autoritarisme et de libertarisme. Internet est essentiellement libertarien, même si les nombreuses structures qui le développent sont souvent pyramidales. Nos sociétés, dominées par les hiérarchies, reposent souvent sur un dosage inverse.

Aujourd’hui nous comprenons assez bien quand les structures pyramidales sont efficaces (situations simples, petite échelle, avenir sans surprise, méthodologies connues…) et quand les structures auto-organisées le sont (situations complexes, vaste échelle, avenir imprévisible, évolution exponentielle…). Notre civilisation étant le plus souvent dans la seconde configuration, nous devrions favoriser l’attitude libertarienne.

Malheureusement, les hommes qui prennent goût au pouvoir à petite échelle ont tendance à vouloir l’étendre aux grandes échelles. Nous devons nous guérir de ce mal sans quoi nous allons faire d’énormes bourdes en tentant d’appliquer des approches inappropriées.

Notes

  1. Le cinquième pouvoir peut s’auto-organiser grâce à internet.
  2. Internet est un nouveau territoire, un nouvel outil, un nouveau média… Il devient ainsi une arme électorale. Nous avons par exemple joué avec lui durant la campagne présidentielle.
  3. Maintenant, tout ce qui touche à internet ne touche pas nécessairement au cinquième pouvoir. On peut faire de la politique sur internet sans participer au cinquième pouvoir. Les deux choses n’ont pas nécessairement de rapport.

Confusion autour du bottom-up

1 Monday October 2007

Lors des échanges qui ont suivi ma critique du Modem, j’ai noté que beaucoup de gens avaient une idée erronée du bottom-up. Nos politiciens autocrates les ont piégés par un dévoiement dont ils ont la spécialité.

Le haut-en-bas ou top-down évoque la société hiérarchique dans laquelle quelques-uns ordonnent à tous (le citoyen étant écrasé par la hiérarchie). Par exemple, quelques médias alimentent en informations tous les citoyens. Il est clair qu’il y a un mouvement descendant. Il part d’une élite et se propage à tous. Dieu, quelle que soit son incarnation, règne au sommet de la pyramide et nous vivons à ses pieds.

On oppose souvent à ce système le bottom-up ou bas-en-haut mais, paradoxalement, on le schématise souvent par une pyramide. La base du triangle ferait converger des informations ou des idées vers un point de focalisation, un point dans lequel il est facile de retrouver Dieu.

Ségolène Royal, et de nombreux autres politiciens, au Modem notamment, professent cette version pour le moins réductrice du bottom-up. Le peuple ferait émerger des idées qui remonteraient jusqu’au sommet de la pyramide, jusqu’à Dieu, qui les sélectionnerait, les améliorerait avant de les réexpédier comme un miroir déformant sur le peuple.

J’entends souvent parler du up-and-down comme d’une révolution alors que, au nom de la consultation citoyenne, le principe du bottom-up est totalement dévoyé en faveur du modèle pyramidal. On cherche à nous faire croire que nous participons mais, au final, nous subissons encore et encore les décisions divines, nous les subissons d’autant mieux que nous croyons qu’elles viennent de nous.

Nicolas Sarkozy a au moins le mérite de ne pas tricher. Les idées viennent de lui et quand il se plantera ce sera de sa seule faute. Je préfère encore avoir au pouvoir un autocrate lucide qu’un autocrate qui s’ignore.

Mais bien sûr je préfèrerais ne pas avoir d’autocrate au pouvoir. La solution, c’est le véritable bottom-up ou l’auto-élévation de la société. Par exemple, nous ne faisons pas remonter des informations, nous nous plongeons dans un champ d’informations engendré par nous. Nous baignons dans nos propres idées collectives. Dans ce champ, tout le monde influence tout le monde.

Des leaders peuvent apparaître qui focalisent certaines idées et leur donnent plus de force mais ils ne nous les imposent pas. Voici l’utopie dans laquelle j’aimerais vivre, une utopie en partie à l’œuvre au cœur d’internet depuis que le réseau a échappé à ses géniteurs.

Pour résumer le bottom-up tel que je l’entends, j’aime évoquer la métaphore de la marmite. Imaginez que nous sommes des molécules d’eau. Lorsque la chaleur augmente, nous nous élevons tous ensemble. Le bottom-up décrit un mouvement ascensionnel mais pas dirigé vers un but, pas au service de quelques-uns.

Quand le bottom-up est en action, c’est toute la société qui en bénéficie (ou l’entreprise, ou le parti…). Lorsqu’un individu acquière de nouvelles connaissances, il participe à ce mouvement ascensionnel. Lorsqu’il est plus heureux aussi. Les artistes participent au bottom-up. Les actions individualistes comme collectives peuvent l’engendrer.

Une société bottom-up ressemblera à une hyper-sphère : un univers sans bord et sans centre. La base devient en quelque sorte tout le système qui évolue sans cesse. Certains points y brilleront plus que d’autres parce qu’ils seront plus connectés mais ils ne seront pas autocratiques. Le cinquième pouvoir doit s’efforcer de faire migrer la société du top-down vers le véritable bottom-up. Il ne peut d’ailleurs réellement existé que dans ces circonstances.

Je crois que je vais cesser de parler de bottom-up. L’idée qu’il y a un bottom et un up nous renvoie trop au modèle pyramidal. Il nous faut inventer une nouvelle terminologie. Elle doit traduire l’idée que chacun influence tous les autres et que ce n’est qu’ensemble que nous pouvons nous dépasser. Je n’ai pas trouvé mieux qu’auto-organisation.

D’un côté, nous avons le modèle pyramidal, sous sa forme classique top-down ou sa forme démagogique up-and-down ; de l’autre, nous avons l’auto-organisation, largement employée par les structures biologiques.

Ces deux formes d’organisation coexistent donc dans nos sociétés humaines. Elles ne sont pas antinomiques. L’auto-organisation est la plus répandue, elle marche si bien, si naturellement, que nous n’y prêtons pas attention, nous focalisant au contraire sur le pyramidal.

Je crois que nous devons apprendre à mieux reconnaître l’auto-organisation. Ainsi nous amoindrirons l’importance du pyramidal et l’empêcheront d’entraver la complexification de la société (complexification qu’il a un temps aidé il est vrai).