Archive : Politique 2.0

Militantisme : école de médiocrité

17 Monday September 2007

PaccoJ’ai assisté ce weekend à l’université d’été du Modem. Lors d’une mini interview avec Nicolas Voisin, j’ai résumé ce que j’en pensais. Je voudrais m’expliquer plus longuement, replacer mes propos dans le contexte et justifier leur radicalité.

Je suis arrivé vendredi au VVF de Seignosse juste à temps pour le premier meeting de Bayrou, pas prévu au programme et qui a commencé en retard. Par moment, des vagues d’applaudissements montaient de la salle. « Bayrou, Bayrou… » J’ai vite eu l’impression de me trouver dans une église où les ouailles attendaient dieu le père en personne. Ça commençait mal. La suite n’a pas cessé de me décevoir.

Médiocrité 1 : ambiance religieuse

Dans les entreprises comme en politique, les leaders motivent leurs troupes lors de grands shows. Chaque fois que j’assiste à ces évènements, je suis mal à l’aise car j’ai l’impression que les gens autour de moi se dissolvent dans le groupe, oubliant tout esprit critique. Il me semble qu’ils renoncent à leur individualité et à leurs particularités. Or, je crois que nous avons besoin de l’intelligence de tous. Chacun doit affirmer son individualité à tout prix. Le meeting politique ne convient pas à l’expression de l’intelligence collective car il ne met en exergue que l’intelligence de l’orateur. C’est une forme démodée… pour preuve, c’est hors des meetings officiels que les échanges fructueux ont eu lieu, avec Quitterie Delmas, Corrine Lepage ou Jean-Marie Cavada, sur le mode improvisé des barcamps.

Médiocrité 2 : contradictions

Durant son discours, Bayrou n’a jamais cessé d’être en contradiction entre ses propos et ses actes. Il parlait de la naissance d’un nouveau parti et, sur la scène, il avait placé de vieux briscards (et pour faire bonne figure le représentant des jeunes). Il parlait de démocratie, de participation, et il imposait sa vision. Par exemple, quand il proposa ses deux fois douze points pour la charte du Modem, il passa par-dessus les 700 contributions des militants. Il eut beau dire que sa proposition n’était que la 701e, j’ai perçu que tous ceux qui avaient contribué se sentaient trahis. Bayrou devait leur donner la parole, les citer, non pas faire la synthèse à leur place.

Médiocrité 3 : contradictions encore

À quoi bon critiquer Nicolas Sarkozy, le centralisateur, pour agir soi-même en centralisateur ? Quand on pense que la décentralisation et l’ouverture sont les clés de la réussite dans un monde complexe, il faut commencer par appliquer ces clés à son propre parti. Tout au long du week-end, je n’ai cessé de noter un divorce entre les intentions et les actes. En ce sens, Sarkozy est beaucoup plus droit dans ses bottes. Il est partisan du top-down et il agit en accord avec ses principes.

Lucidité 1 : Sarkozy va dans le mur

Au cours d’une conversation, un militant m’a dit que Sarkozy ne pouvait que se planter car le top-down ne peut plus fonctionner. Un seul homme ne peut prendre toutes les décisions sans paralyser les initiatives individuelles pourtant si nécessaires. Dans les mois qui arrivent, nous aurons peut-être la preuve que la centralisation excessive est néfaste dans un monde complexe. La droiture de Sarkozy au regard du top-down ne suffira pas à faire de cette approche démodée un succès.

Médiocrité 4 : vive l’ordre

Mais nombre de militants attendaient des réponses, ils voulaient des consignes et des directives… Ils voulaient du Sarkozy like. Les contradictions révélées chez Bayrou étaient en fait plus générales (mais heureusement pas universelles car j’ai souvent senti un vent de révolte). On ne peut pas prôner l’ouverture à l’extérieur et, d’un autre côté, tenter de fermer l’idéologie comme de fermer les rangs du parti, réservant des sièges dorés à certains en particulier.

Médiocrité 5 : ambition dévorante

Le pire était à venir. Tout le monde ne faisait que parler des prochaines élections et des investitures. Chacun cherchait à se positionner, à gagner des accessits. Nous étions dans l’antichambre du pouvoir. Seule y comptait l’ambition personnelle. J’avais espéré y découvrir une vraie rupture : sacrifier le court terme au profit de l’élaboration d’une vision qui à l’avenir ferait la différence. Tout le monde se comportait comme si cette rupture était déjà derrière eux, dans le programme présidentiel de Bayrou… je pense qu’il n’en est rien.

Médiocrité 6 : sauver les meubles

Personne n’était capable de définir les grandes idées que défendrait le Modem, sinon à énoncer des banalités éculées que l’UMP ou le PS pourraient revendiquer, mais chacun rêvait de se faire élire. Que fallait-il faire de l’UDF ? Et surtout de son argent ? C’était la question centrale. J’avais l’impression de voir les employés d’une boîte qui vient de faire faillite se disputer la photocopieuse. Parfois, il faut savoir tirer un trait sur le passé et construire du neuf.

Lucidité 2 : Corinne Lepage

C’est la seule star du Modem qui passa du temps au café avec les militants. Quand on prône l’ouverture, on doit soi-même s’ouvrir. Corinne Lepage participa à un débat improvisé sans jamais accaparer la parole, défendant l’idée que le Modem devait justement définir ses idées avant de penser élection. Il ne sert à rien de courir quand on ne sait pas quoi faire une fois arrivé (c’est d’ailleurs le meilleur moyen de ne jamais arriver).

Médiocrité 7 : arrivisme

J’ai rencontré des jeunes enthousiastes et brillants, j’en ai vu d’autres dévorés par l’envie du pouvoir, prêt à gravir un à un les échelons jusqu’à la députation, prêt à consacrer vingt ans de leur vie à cette pénible ascension, prêts à s’assoir sur leurs idéaux. C’est pour moi la médiocrité des médiocrités. Celui qui veut réussir dans la vie, qui veut changer le monde, ne peut pas passer son temps à faire des courbettes. Voilà pourquoi les entrepreneurs fuient la politique. Ils entreprennent : ils ne parlent pas d’entreprendre. Voilà peut-être pourquoi Corinne Lepage était la seule ouverte et disponible. C’est une avocate et non une politicienne professionnelle. Elle vit dans la vraie vie.

Médiocrité 8 : qui s’assemble se ressemble

Hors du cadre des militants fanatiques, les fameux colleurs d’affiches, j’ai découvert des gens qui acceptaient sans broncher toutes les médiocrités dénoncées. Les plus valeureux fuient ce système qui favorise la médiocrité et que des médiocres verrouillent. Quand j’arrivais à cette conclusion en public, on me demandait comment faire autrement ? Comment changer la donne sans passer par un poste électif ? Tous avaient a priori accepté les règles d’un jeu désuet. Tous étaient incapables d’en changer. Je leur répondais que, dans le business, il fallait justement changer de paradigme pour réussir. On me disait que la politique fonctionnait autrement. Je ne le pense pas. Même au football les changements de paradigme mènent à la victoire : souvenez-vous de l’Ajax de Johan Cruyff. Aux États-Unis, Ralf Nader prouva qu’on pouvait influencer la politique sans être élu. Il n’y a pas une voie unique tracée une fois pour toute. Seuls les conservateurs le pensent.

Lucidité 3 : François Bayou

Il a décidé de lâcher le positionnement au centre et a tenté de placer le Modem sur une autre dimension politique. Ça va dans la bonne direction même si cette autre direction il ne l’a pas définie.

Au final, je crois que le Modem ressemble à l’UMP (le chef tout-puissant) qui, lui-même, ressemble au Modem (le désir d’ouverture) qui, lui-même ressemble à l’UMP (management top-down)… Je pourrais prolonger infiniment cette boucle, j’y inclurais même le PS s’il n’était en ce moment en totale déliquescence. Tous les partis se ressemblent, se copient les uns les autres, s’annihilent les uns les autres et les Français doivent s’en sortir seuls.

Je n’attaque aucun militant en particulier, ni même aucun élu en particulier, mais un système qui favorise la médiocrité et non pas l’excellence. Je suis triste quand je vois des gens renoncer à la force unique qui est en eux et l’abandonner à des chefaillons incapables de l’employer. J’ai croisé à Seignosse des gens remarquables, intelligents, doués, dévoués. Je suis triste de les voir rabaissés au rang de moins que rien. Je suis triste de les voir se soumettre. J’ai parlé de médiocrité parce que je n’ai pas entendu sonner assez fort les trompettes de la révolte.

Un mouvement politique devrait être une école de la liberté et non une machine à broyer les différences. Quand on a pour ambition de changer le monde, on n’a pas le droit de viser la normalité alors synonyme de médiocrité. J’ai voulu parler de cette médiocrité là et non de la médiocrité des hommes eux-mêmes. Comme je l’ai dit, j’ai rencontré ce week-end des gens remarquables. Mais placez des gens remarquables dans un système médiocre et ils le deviennent eux-mêmes ou fuient à la course.

Libération de la croissance

11 Tuesday September 2007

PaccoEn lisant Jean-Michel Billaut, j’ai eu envie de moi-même m’interroger sur cette histoire de croissance qui ne veut pas s’emballer en France. J’ai déjà critiqué Attali à ce sujet mais j’ai aussi envie de proposer quelques trucs. Le 2.0, c’est ça après tout.

Beaucoup de gens parlent de croissance comme si la croissance était définie, comme s’il y avait une essence de la croissance. On compare le PIB de divers pays et on découvre alors que la France se traîne en Europe et dans le monde. Commençons déjà par changer d’indicateur et découvrons chez nous de la croissance où les économistes qui portent des œillères n’en voient pas.

Cette redéfinition de la croissance serait un moyen de donner du baume au cœur à ceux qui doutent de leur pays. Réveillez-vous les autres ne sont pas plus en croissance que nous. Ils nous le font croire par quelques manipulations comptables. La croissance est un dogme que nous devons avoir le courage de remettre en question. Celui qui le fera le premier dans l’économie mondiale aura un avantage décisif.

L’art de vivre ! La longévité ! Le taux de suicide ! Le nombre d’artistes ! Le nombre d’amoureux ! Ces données pourraient être quantifiées pour aboutir à un indice de croissance. Un pays ne se porte pas bien juste parce que son PIB est en croissance. On peut faire dire n’importe quoi aux chiffres, le PIB est un de ces chiffres arbitraires inventés par des mathématiciens médiocres.

Mais je suis d’accord au moins sur une ambition : il faut qu’il y ait croissance, je préfère parler d’évolution d’ailleurs, il faut que les choses changent pour que nous soyons heureux, peu importe la façon de mesurer cette croissance. L’immobilisme ne nous sied pas. Que faut-il donc faire ?

  1. Pour commencer, ne nous lançons pas dans la même croissance que les autres. Inventons des solutions originales qui procureront des avantages. Pensons en entrepreneur prêt à explorer de nouveaux marchés, des marchés avec de nouvelles règles. Cessons de jouer avec les règles inventées par les autres parce qu’elles leur conviennent.
  2. On nous fait croire que la mondialisation s’accompagne d’une uniformisation des règles. Cette idée d’uniformisation nous est martelée par ceux la-même qui forgent les règles. Ne les écoutons pas sinon, à leur jeu, nous serons toujours à la traîne.
  3. La mondialisation correspond, en fait, à une interdépendance sans précédent de tous les hommes, de toutes leurs activités, de toutes leurs économies. Cette interdépendance ne sera féconde que dans la diversité, chacun de nous doit faire valoir la sienne, notre pays aussi. Sans diversité, les rencontres entre les individus, les entreprises et les pays ne créent aucune richesse.
  4. Il y a de la croissance quand on produit plus. Pour produire plus, sans dépenser plus, il faut prendre les ressources humaines là où aujourd’hui elles servent peu. Je vois une solution toute simple : réduire les hiérarchies au profit de la production. Il faut aplatir les pyramides et penser réseaux. Appliquée à l’éducation nationale, cette méthode donnerait : plus de profs, moins d’administratifs.
  5. Cet aplatissement met l’homme au cœur du système et non plus l’entité à laquelle il appartient. Lorsque l’homme occupe le centre, il devient responsable, donc il entreprend, il invente, il innove. Nous arrivons à la seconde face de la croissance : non pas produire plus mais produire ce qui n’existe pas encore ou produire autrement ce qui existe déjà (et qui polluait par exemple).
  6. Cet objectif, capital dans le monde technologique, n’est envisageable que si l’homme responsable est libre. Il faut donc libérer les contraintes (fiscales, juridiques, politiques…).
  7. La croissance ne peut se concevoir en vase clos, dans le cadre des frontières nationales. L’homme libre et responsable doit penser en citoyen du monde. Il doit sans cesse tenir compte de l’interdépendance et penser à adresser cette interdépendance. Tout reste à inventer dans ce domaine. Les Nord américains, tant décriés pour leur manque de civisme écologique, travaillent pourtant sur les technologies propres de demain. Nous serons en croissance si nous participons à une croissance durable.
  8. Une fois libres et responsables, une fois débarrassés des pesanteurs hiérarchiques, nous ne pouvons plus nous organiser comme une armée, avec ses petits chefs, mais nous devons nous auto-organiser. Tous les moyens doivent être mis en œuvre pour faciliter les communications transversales. Le développement d’internet et du très haut débit est un de ces moyens. Nous devons aussi rétablir le dialogue intergénérationnel, profiter de l’expérience de tous. Nous devons réapprendre à nous parler dans la rue et dans les cafés. Nous devons être des messagers les uns par rapport aux autres et cesser de nous asservir aux médias qui dispensent d’une information unidirectionnelle.

Pour libérer la croissance, il faut donc avant tout une révolution structurelle. La France est en retard. Nous vivons encore à l’époque du management paternaliste, incarné d’ailleurs par Sarkozy omniprésent/omnipotent.

Cassons justement cette façon de faire. Les mesures techniques n’auront aucun effet. Il faut produire un électrochoc sur les Français en leur remettant les clés du pays.

L’État doit commencer par faire sa révolution structurelle, montrer qu’elle est possible, inspirer les autres Français dans chaque entreprise, dans chaque famille. L’État ne peut pas nous demander de faire ce que lui-même est incapable de faire.

J’ai cherché où poster cette réflexion sur les blogs de liberationdelacroissance.fr. J’ai eu du mal à trouver où le faire tant le dogme de la croissance est présent dans la liste des sujets et les solutions déjà listées. C’est comme si on ouvrait la consultation mais connaissait déjà les réponses. Ça me rappelle la campagne présidentielle de Ségolène Royal. Par dépit, j’ai fini par poster dans la rubrique La croissance de quoi ? et dans Quelles simplifications pour libérer la croissance ?

Grébert et l’e-parti

10 Monday September 2007

En juillet 1998, la France était heureuse parce que son équipe de foot avait gagné la coupe du monde. Nous avons besoin de victoire pour être heureux, des victoires sur les autres aussi bien que sur nous même comme je le disais au sujet des blogs.

Quand on veut que le monde change parce qu’il ne nous plait pas, on a plusieurs possibilités.

  1. On le fuit et vit dans sa bulle (j’ai souvent fait ça).
  2. On tente de faire la révolution en se plaçant hors du système (c’est ce que j’ai fait avec mes livres, notamment avec Le peuple des connecteurs).
  3. On tente de le changer de l’intérieur en faisant de la politique et en briguant des postes d’élu.

PaccoCes approches ne me paraissent pas incompatibles même si ma préférence se porte sur la seconde car je pense que le siège du pouvoir, c’est nous-même, et que nous n’avons besoin pour changer le monde que de nous connecter les uns les autres.

Mais le pouvoir séculaire existe et il lui reste encore la capacité de nous importuner par ses maladresses. Si nous pouvons nous désintéresser du pouvoir suprême, trop loin de nous, nous n’avons souvent pas la possibilité d’éviter le pouvoir local, incarné par un maire ou des conseillers municipaux. À cette échelle, le pouvoir est encore fort et, parfois, on ne peut fermer les yeux sur ses ratés ou son manque d’imagination.

Christophe Grébert, un des tout premiers blogueurs citoyens, a ainsi décidé de se présenter à la mairie de Puteaux et je le soutiens dans sa démarche. C’est au niveau local que nous devons nous engager, à cette échelle où de petits gestes peuvent faire de grandes différences, déjà en facilitant la vie de nos concitoyens, mais aussi en rencontrant d’autres actions locales qui, de place en place, se renforceront et se globaliseront. Au-delà de nos problèmes de voisinage, nous trouveront ainsi des solutions robustes aux dérèglements climatiques comme à nombre de défis globaux qui frappent aujourd’hui le monde.

Christophe a milité pendant six ans au parti socialiste. Il le quitte maintenant pour devenir un citoyen engagé. Il veut montrer que les clivages sont derrière-nous et que les défis d’aujourd’hui ne peuvent se résumer à une bipartition vieille de plus de deux siècles. Il croit que nous pouvons être responsables et prendre des décisions en fonctions des circonstances et non pas d’une ligne de pensée dogmatique. Pour lui, la participation de toutes les bonnes volontés à la vie de la cité n’est pas une utopie. Sur internet, nous réussissons à collaborer, c’est la preuve, s’il en fallait, que c’est possible même à très vaste échelle.

Christophe en se présentant court le risque de la défaite mais aussi de la victoire. Il passe de la contestation, qui ne nous engage pas, à l’action, de la théorie à la pratique. Il ne s’agit plus de dire que nous changeront le monde mais d’essayer de le changer dans une ville de France. J’espère que son exemple sera suivi.

Christophe a dans l’idée de joindre le e-parti proposé par Jean Michel Billaut, qui n’est pas sans rappeler le réseau libre : e parce qu’il serait né sur internet et qu’il profiterait de tous les outils numériques, parti parce qu’il rassemblerait tous ceux qui ne veulent pas s’engager dans le vieux clivage. Ce serait le parti de ceux qui n’en ont pas aussi bien que de ceux qui ne se contentent pas d’une seule étiquette. Il reposerait sur une charte minimaliste, mettant en avant les valeurs démocratiques, sociales et de liberté.

J’espère que Christophe l’emportera contre les vieux appareils nés après la révolution française et peu rénovés depuis.

Notes

  1. Dans e-parti, je n’aime pas le mot parti qui nous renvoie au passé. C’est un mot que tout le monde comprend, un mot fort pour communiquer mais qui évoque les structures centralisées de jadis.
  2. On peut utiliser parti en pensant sans cesse que c’est un non-parti comme le cinquième pouvoir et un non-pouvoir.
  3. Le mot le plus approprié serait réseau mais j’admets que cette appellation précise n’est pas vendeuse, c’est pourtant de cela qu’il s’agit.
  4. Le e-parti doit être transversal et non pas vertical. Il ne doit pas être pyramidal mais décentré. Il ne doit pas être exclusif : les membres des autres partis peuvent le rejoindre.
  5. Le e-parti doit mettre en avant toutes les idées liées à la pensée réseau, à commencer par la notion d’interdépendance. Qui dit interdépendance, implique de ne jamais considérer les problèmes selon une perspective nationale mais toujours mondiale. Les membres du e-parti sont pro-européens, pro-mondial.

Chomsky vs Foucault

24 Friday August 2007

Parfois je me sens plus Américain que Français. Foucault ne me parle pas. Lors de son entretien avec Chomsky en 1971, il dit qu’il faut comprendre et critiquer avant d’agir. Il nie ainsi l’évolution. A-t-elle compris avant d’agir ? Non et nous ne fonctionnons pas différemment d’elle. Elle nous a engendrés d’ailleurs, plaçant en nous ce qui était en elle, faisant de nous des machines évolutives plus performantes.

Par PaccoJe crois que nous pouvons construire d’autres mondes à côté du monde officiel, celui des pouvoirs dont parle Foucault. Nous pouvons les ancrer dans les espaces de liberté qui nous sont abandonnés, les espaces où les pouvoirs ne savent pas encore se glisser. C’est cela internet par endroits. Une fois ces espaces colonisés par les nouveaux mondes, une fois qu’ils y ont inventé des nouveaux processus, l’open source par exemple, l’ancien monde est impuissant.

Chomsky, lui, propose une solution. Elle n’est pas unique comme le dit Foucault, elle est une des solutions possibles… l’hyper-décentralisation associée à la responsabilisation.

Chomsky dit quelque chose de fondamental : nous ne pouvons pas concevoir une société dans les détails, nous ne pouvons qu’envisager quelques mécanismes généraux.

Il évoque en d’autres mots, parce qu’il ne les possédait pas à l’époque, l’auto-organisation. La société se construit d’elle-même à partir des règles élémentaires qu’acceptent ses membres. Ils ne peuvent prévoir ce que sera cette société. Ils peuvent simplement espérer qu’elle sera plus juste. Cette façon de voir les choses s’opposent à celle du communisme par exemple, qui avait essayé de tout penser, en vain.

Nous vivons dans un monde incertain, dit Chomsky. Cessez à tout prix de vouloir y glisser de la certitude en préalable à toute action.

Oui, Foucault est très Français. Chomsky, très Anglo-saxon. D’un côté, on a « je suis donc je pense » de l’autre « I do therefore I am ».

PS : En parlant de lutte des classes, Foucault donne l’impression d’être daté. Chomsky, à mon sens, traversera mieux le temps.

Devoir de différence

20 Monday August 2007

Je viens de lire avec plaisir Éloge de la différence d’Albert Jacquard, un texte publié en 1999 où Sarkozy a peut-être puisé l’idée d’une union méditerranéenne. Mais a-t-il compris la suite : notre monde a été pensé à une époque où nous étions 2 milliards. Ça ne marche plus. Nous devons tenir compte de l’interdépendance (la Méditerranée n’est pas un espace assez vaste, c’est la planète qui importe).

La finalité de l’école c’est de conduire l’enfant hors de lui-même pour qu’il puisse percevoir qu’il est, percevoir qu’il se construira en interconnexion, avec l’aide des autres, écrit Jacquard.

Il montre que nous ne nous réalisons que comme membre d’un réseau. Il écrit alors une phrase qui pourrait définir les connecteurs :

Je suis les liens que je tisse…

Pour que nos interconnexions soient fécondes, il faut qu’elles lient le dissemblable. Voilà pourquoi j’ai parlé d’un devoir de différence dans Le peuple des connecteurs, voilà pourquoi j’ai dit non à l’éducation qui nous transforme en bêtes à concours, nous empêchant chacun d’accumuler des connaissances qui nous sont propres.

Il nous faut, nous les éducateurs, nécessairement fabriquer des révolutionnaires, écrit Jacquard.

Par PaccoMais Jacquard lui-même ne doit-il pas être révolutionnaire ? Au-delà du système éducatif, totalement désuet, il faut revoir l’organisation même de la société, notamment sa gouvernance, tout comme la gouvernance des entités qui la composent, à commencé par nous-même.

Jacquard est trop accroché au principe de précaution. Certes il y a des choses qu’il vaudrait mieux ne pas faire, mais comment faire les autres si nous entrons dans un monde où nous disons non a priori ?

Jacquard pense trop comme les hommes qui ont pensé le monde lorsque nous étions 2 milliards, Marx et Tocqueville qu’il évoque. D’un côté, il affirme que la richesse d’une société provient de la diversité des caractères qui la compose, d’un autre, il aborde les problèmes globalement, niant justement les différences.

Pourquoi pas un principe de précaution global mais il faut laisser le champ libre à l’expérimentation locale, à l’échelle où s’expriment nos différences. Les sages doivent cesser de penser pour tous les autres. Ils ne le peuvent plus pour cause de la complexité croissante. Il faut privilégier l’intelligence collective.

D’ailleurs Jacquard, malgré sa prudence, admet que « l’évolution, c’est la victoire des ratages. » Si nous les interdisons, nous bloquons l’évolution, donc la vie. En fait, l’école nie l’évolution, elle veut éliminer les ratés, leur interdire toute chance de s’exprimer.

Notes

  1. Jacquard montre comment on peut parler du vivant sans avoir besoin de définir le mot vie. Il réussit une belle attaque en règle de l’essentialisme. Dans un monde de processus, il n’y a plus de limite entre les choses en soi puisqu’elles n’existent plus.
  2. Les premiers organismes commencèrent par se dupliquer (1 -> 1 +1). Puis la vie inventa la sexualité (1 + 1 -> 3). À quel stade en sommes-nous ? La formule de l’intelligence collective pourrait être : 1 + 1 + 1… -> Dieu.

La tentation du pouvoir

19 Sunday August 2007

Donnez du pouvoir à quelqu’un, il tentera souvent d’en avoir plus. C’est ainsi que se lisent la carrière de presque tous les hommes politiques. De maire ils deviennent député, puis ministre, puis Président. Certains très lucides, comme Tony Blair, décident de tout lâcher en cours de route, avant que les échéances administratives ne les poussent à la retraite. Ils sont rares.

Par Pacco 

Dans le business, les hommes d’affaires sont tout aussi accros au pouvoir bien que parfois ils hésitent entre le pouvoir et l’argent. Ainsi certains après avoir fait fortune ne rêvent que de créer de nouvelles entreprises, non pas pour refaire fortune, ce qui n’a plus de sens, mais pour s’accomplir au travers de l’accomplissement des employés sous leur responsabilité.

Quand on connaît les bénéfices apportés par des structures décentralisées, on comprend mal pourquoi la tentation du pouvoir a survécu au jeu de l’évolution. Je me demande si, dans les systèmes complexes, le pouvoir n’apparaît pas comme une usure lorsqu’un système se meurt. L’histoire d’internet, en tout cas telle que je la lis, me le laisse croire.

Au début, quelques ingénieurs découvrent comment exploiter des calculateurs distants en les interconnectant. Le réseau pousse alors comme une herbe sauvage, sans le moindre contrôle par le haut. C’est une effloraison luxuriante qui prolifère à une vitesse jamais atteinte par les créations humaines antérieures.

Il n’y pas de chef, pas de centre de commandement, pas de normes et de règles inviolables, aucun goulet d’étranglement, c’est la ruée vers le virtuel, qui se prolonge encore aujourd’hui.

Mais, dans le même temps, des monstres apparaissent au sein de cette structure, des anomalies par rapport à son code génétique initial. Je pense à Google qui, tel un trou noir, cherche à tout avaler, les informations que nous produisons et même les entreprises innovantes.

Alors que, pendant 30 ans, internet a été régi seulement par la croissance pure, l’annexion de territoires vierge, Google inaugure la croissance par cannibalisation. Il n’y a pas une semaine sans que le monstre n’ingère un service potentiellement intéressant.

Si vous avez une idée, Google vous la prendra pour essayer d’en profiter lui-même. Cette boulimie n’est autre qu’une tentation vertigineuse du pouvoir. Elle risque d’être létale pour la croissance de l’ensemble d’internet.

Si avant de lancer un business, on pense sans cesse à Google, se demandant s’il ne va pas faire de même et nous écrabouiller, on ne vit plus à l’âge de la ruée vers le virtuel mais on entre dans un monde dominé par les puissants, un monde hyper-capitaliste qui empêche aux petits de coexister avec les gros.

Nous risquons d’assister à une perversion de la longue traîne, cette idée que tous les producteurs, petits ou grands, pourront coexister. Aujourd’hui, où observe-t-on la longue traîne ? Dans la liste des ventes d’Amazon par exemple. Un géant, à travers une plate-forme propriétaire, engendre une longue traîne mais en la centralisant, en faisant d’elle ce qu’il veut, pouvant à tout moment pousser vers le haut ou vers le bas un produit.

La longue traîne n’aura une portée sociale, une portée révolutionnaire, que le jour où elle sera décentralisée, où elle se constatera hors des bases de données des géants qui phagocytent une industrie qui pourrait se passer d’eux.

Mais le peut-elle ? Le pouvons-nous ? Je suis le premier à utiliser Google et Amazon. Ils ont acquis une telle avance sur leurs concurrents que nous ne songeons même plus à expériementer d’autres solutions. Le confort nous endort. En tirant le marché en avant, les géants actuels ne risquent-ils pas de se retrouver seuls ? Ils ont été parmi les premiers à créer la croissance mais ne seront-ils pas les premiers à lui mettre un frein ?

Je crois qu’il y a urgence pour que des solutions décentralisées se développent, pour que la communauté open source passe à la vitesse supérieure.

Sarkozy a-t-il compris la complexité ?

30 Monday July 2007

Un système complexe ne peut pas être contrôlé par le haut, il ne peut que s’auto-organiser.

Par fuckingkarma.comLa société française étant probablement un système complexe, un politicien intelligent sait qu’il ne peut pas la diriger à sa guise. Il ne la pilote pas comme une voiture sur une route balisée, il y est plutôt embarqué, pouvant se pencher à droite ou à gauche pour en infléchir la trajectoire, c’est tout.

Une société est un voilier sans personne à la barre mais avec beaucoup d’équipiers qui contrebalancent la gîte.

Pour que la société fonctionne au mieux, ce que souhaite a priori le politicien, il doit la laisser s’auto-organiser. Et pour qu’elle s’auto-organise, il faut lui laisser les coudées libres, il faut surtout que les gens qui la composent se sentent bien.

L’ouverture intervient à ce niveau. Grâce à elle, chacun de nous se retrouve représenté dans les sphères d’un pouvoir qui ne peut plus être de commandement. Si les gens que nous respectons collaborent, nous avons sans doute envie de collaborer aussi. L’ouverture libère la collaboration et lève les barrières partisanes. Elle autorise le feedback positif alors que la fermeture ne laisse passer que le feedback négatif.

Dans un monde complexe, l’ouverture est la seule voie vers la prospérité (mais elle ne la garantit pas).

The Cult of the Amateur

20 Friday July 2007

Ne croyez pas que je sois fan du livre d’Andrew Keen. Je le lis pour mieux m’armer contre les objecteurs de son espèce.

En fait, il critique la révolution du web 2.0 en supposant qu’elle est vaine dans notre monde. Mais qui paiera les experts ? Comment les artistes gagneront leur vie ? Qui représentera l’autorité ? Keen ne trouve pas de réponse à ces questions car il oublie de voir les choses sous un autre angle : et si c’était notre monde qui était vain, et s’il fallait inventer un autre monde, et si ce monde était justement en train de s’inventer.

Quand Keen dit que les artisans de la longue traîne crèveront de faim, il oublie de dire que les entreprises qui maximisent les profits seront de moins en moins nombreuses, donc qu’il y aura une redistribution des richesses.

In The Wealth of Nations, economist Adam Smith reminds us that specialization and division of labor is, in fact, the most revolutionary achievement of capitalism, écrit Keen.

Et alors ? La spécialisation fut le moteur du capitalisme mais pour quelles raisons deviendrait-elle le moteur de notre époque post-capitaliste ? Je n’en vois aucune, je vois même beaucoup de raisons de tendre vers le généralisme.

Dans une époque complexe, nous devons disposer de plusieurs cordes à notre arc, chacune résonnant à une fréquence différente pour réagir à toutes les circonstances.

Que devient le spécialiste d’une technologie soudain démodée s’il n’est pas polyvalent ? Il se retrouve au chômage. La spécialisation est la cause de nombreux maux de notre époque. Un généraliste au contraire rebondit facilement. Il s’adapte mieux à une époque sans cesse changeante.

Le généralisme n’implique pas l’amateurisme. Les cellules souches sont généralistes mais elles peuvent se spécialiser à la demande. Notre époque exige que nous leur ressemblions. Nous devons être polyvalents. Et pour commencer nous devons rejeter les trois mots d’ordre du capitalisme : spécialisation, centralisation et concentration.

Notes

  1. Keen explique que les blogueurs ne sont pas responsables de ce qu’ils écrivent contrairement aux vrais journalistes. Un blogueur ne pourrait pas aller en prison. Faudrait que Keen se renseigne, il y a des dizaines de blogueurs emprisonnés dans le monde. En France, plusieurs blogueurs ont déjà été attaqués en justice pour leurs écrits. Un blogueur est tout aussi responsable qu’un journaliste professionnel. Quand il publie, il engage sa responsabilité et sa réputation. Il y a de bons blogueurs comme de bons journalistes, il y en a beaucoup plus de mauvais comme les il y a beaucoup plus de mauvais journalistes.
  2. Quelle idée de vouloir comparer les blogueurs aux journalistes ? J’ai été journaliste, je vois bien que ce que je fais ici n’a aucun rapport. Je ne cherche pas à informer mais à dialoguer, exactement comme les auteurs l’ont toujours fait.
  3. Keen cite Habermas : « The price we pay for the growth in egalitarianism offered by internet is the decentralized access to unedited stories. In this medium, contributions by intellectual lose their power to create focus. » Je crois au contraire que les intellectuels disposent d’un nouveau terrain de jeu pour tester leur sagacité. Ils doivent être bons pour surpasser le bruit ambiant qui n’a jamais été aussi fort. Il ne suffit plus pour eux de se proclamer intellectuel pour se faire entendre. Nous luttons tous à arme égale aujourd’hui. Ça doit faire mal à certains, je l’admets.
  4. Pour Keen, le web est le domaine du mensonge. Une actrice peut se faire passer pour une ado en détresse (lonelygirl15) et abuser des millions d’internautes. Mais les médias classiques ne nous abusent-ils pas aussi ? Il ne faut pas nous croire plus naïfs que nous ne sommes. Le mensonge est tout simplement humain. Au moins sur internet nous pouvons révéler le mensonge et questionner les choses qu’on nous présente pour vraies. Keen oublie de dire que la plupart des mensonges dont il parle ont été révélés sur le web lui-même par ses usagers.

Tous artisans

19 Thursday July 2007

À partir des années 1950, la guitare électrique rabaissa le prix du ticket d’entrée dans l’univers musical. Au bout de trois mois, on pouvait composer. Avec la distorsion, même les accords mal plaqués devenaient audibles. Les punks revendiquèrent cet à-peu-près (comme Picasso revendiqua une forme d’à-peu-près en peinture à la fin de sa vie). Nous assistâmes à l’explosion de la pop-music.

Aujourd’hui, les outils de MAO et de remix simplifient encore l’accès à la création. En quelques jours, n’importe qui peut produire un mashup. La musique s’est démocratisée… ou plutôt l’accès à la création musicale.

Une fois une œuvre créée, il faut la diffuser. Le web introduisit alors une démocratisation de la distribution. Tu produits une œuvre et tu la diffuses dans le même mouvement. C’est le monde du direct. Il n’y a plus de barrière entre ce que nous avons en nous et ce que les autres peuvent en percevoir.

Cet affaissement des barrières, en coupant le temps de la réflexion et du repentis, propage sans aucun doute des œuvres d’un genre nouveau. J’avoue mal les percevoir même si moi-même j’écris souvent en direct sur mon blog. Je manque de recul pour mesurer si ce que nous produisons ainsi sonne vingt-et-unième siècle ou pas.

Si Quelque chose change, c’est peut-être notre goût, en tout cas le mien. J’ai tendance à préférer les œuvres du passé produites sur le modèle actuel. Par exemple, je préfère la correspondance de Flaubert, écrite en direct, à la plupart de ses romans. Je préfère les croquis de la renaissance aux tableaux peaufinés. D’une certaine manière, nous vivons une époque d’esquisses.

À force d’abaisser toutes les barrières n’allons-nous pas devenir de piètres escaladeurs ? Où allons-nous sans cesse découvrir de nouvelles montagnes à franchir ?

Maintenant qu’il est facile de composer et de distribuer ses productions, il reste difficile de les faire connaître. Cette nouvelle difficulté ne risque-t-elle pas de faire de nous des spécialistes du marketing ? Le compositeur ne doit-il pas être meilleur vendeur que musicien ? Une chanteuse ne doit-elle pas être plus belle que talentueuse ?

Comme les productions sont en nombre gigantesque, il n’y aura jamais de place pour toutes dans l’audimat. Que vont devenir toutes ces œuvres, et surtout tous leurs auteurs déçus. J’espère qu’ils vont se contenter d’une place dans la longue traîne. Après tout, excepté durant les 200 dernières années, les artistes n’ont jamais eu de large audience. Ils adressaient un marché de niche. Nous en reviendrons peut-être à cette situation, avec quelques stars anecdotiques.

Si nous quittons l’époque de la production de masse, des stars de masse, nous entrerons dans celle de la longue traîne. Plutôt que de travailler pour des entreprises qui diffusent à grande échelle, nous serons les diffuseurs de nos propres créations. Artiste ou pas, nous serons des artisans. Nous posséderons l’outil de production et diffuserons notre production. Nous serons des hackers au sens où l’entend McKenzie Wark.

Les artistes vivront artisanalement tout comme le boulanger ou l’informaticien. Des artisans pourront travailler ensemble à des projets open source de grande envergure sans que personne ne soit le maître, et encore moins le propriétaire, de ces projets.

Si nous nous mettons à consommer massivement des produits de niches, les artisans vivront de mieux en mieux de leur production. Les entreprises péricliteront peu à peu. La richesse qui était concentrée entre quelques mains se répartira sans qu’il soit nécessaire de passer par une quelconque révolution prolétaire.

Notes

  1. Pour empêcher un message d’être perçu, on peut le bloquer avant l’émission ou en brouiller la transmission ou la réception. Il existe ainsi deux formes de censure.
  2. Avec le web 2.0, l’abaissement des barrières multiplie les œuvres disponibles, donc la confusion. Cet abaissement ne risque-t-il pas d’introduire une autocensure par la surabondance ?
  3. Pour éviter cette autocensure, il ne faut pas chercher à s’adresser à tous mais seulement à ceux qui peuvent nous recevoir. Il faut éviter en s’adressant à eux de parasiter ceux qui ne s’intéressent pas à nous. Il faut éviter de devenir des spammeurs (ou des trolls… ce qui pour moi est la même chose).

Une fusée à plusieurs étages

5 Thursday July 2007

Je voudrais vous raconter comment je suis devenu libre, vous allez voir que c’est très relatif et que j’ai eu pas mal de chance.

Tout d’abord j’ai eu la chance d’avoir des parents eux-mêmes libres, mon père refusant avec acharnement l’idée de souscrire un crédit, n’achetant quelque chose que le jour où il avait le moyen de se le payer.

Je ne sais pas d’où nous vient cette volonté de refuser les chaînes dans la famille, côté Crouzet en tout cas, mais elle est profondément ancrée. Parfois je me dis que c’est génétique. Mais comme je suis fils unique, mon père lui-même fils unique, il faudra voir comment se comporteront mes deux fils pour tirer des conclusions biologiques.

Mon père était patron pêcheur, son père aussi, son grand-père paternel aussi, du côté maternel son grand-père était cafetier, mon grand père maternel était vigneron, tous mes ancêtres ont pratiquement toujours travaillé à leur compte.

Mais pas toujours dans leur jeunesse. Après ses études, mon grand-père Crouzet travailla dans l’administration à Paris avant de péter les plombs et de rentrer dans le Midi pour devenir pêcheur comme son propre père, grand-père, arrière grand-père…

J’ai un peu suivi le même parcours. Une fois ingénieur, j’ai travaillé à Paris pour une société de service en informatique, puis pour deux groupes de presse, puis j’ai aussi pété les plombs et je n’ai jamais plus travaillé pour un patron. Une fatalité familiale nous pousse peut-être à larguer les amarres. Je ne suis pas devenu pêcheur mais je suis parti à la pêche des lecteurs, ce n’est sans doute pas très différents.

Ai-je choisi la liberté ? Ou m’est-elle tombée dessus ? Sans doute un peu les deux. En tous cas, je l’aurais gagnée plus difficilement sans l’aide de l’État, cet État que je critique si souvent.

En 1994, suite à des coups de gueules à répétition lorsque j’étais rédacteur-en-chef de PC Expert, suite aussi à un malaise grandissant, celui de me sentir en désaccord avec moi-même, je me suis retrouvé au chômage. Comme je gagnais très bien ma vie, les ASSEDIC subvinrent grassement à mes besoins pendant trois ans. J’en profitais pour m’initier à la philosophie, voyager, prendre mon temps… finissant par écrire un essaie intitulé L’art de ne rien faire sans fainéanter.

Je ne aurais pas eu tout ce temps sans le chômage subventionné. Tous ce temps où j’ai écrit mes premiers livres d’informatique, je ne l’aurais pas eu pour dégager du temps pour les années à venir. Sans ce temps, j’aurais dû retrouver immédiatement un poste, mener une vie d’employé, poursuivre sur la voie dans laquelle je m’étais initialement engagé.

J’ai eu besoin de l’État pour imaginer qu’un monde sans État était possible, tout comme le second étage de la fusée a besoin du premier avant de s’en libérer. Je ne suis donc pas contre l’État, contre la démocratie représentative, contre les règles qui régissent aujourd’hui notre société, je crois au contraire qu’elles vont nous servir d’étage de lancement vers autre chose.

L’évolution a toujours fonctionné de la sorte. Des organismes apparaissent qui ont pour fonction de préparer l’apparition d’autres organismes. Une fois qu’ils ont effectué leur travail, ils disparaissent, ils ne sont plus nécessaires (en informatique on parle de bootstrapping). Les révolutions qui font table rase ne durent pas. Les révolutions profondes s’appuient sur l’existant, elles se lancent puis larguent les amarres.

Le chômage, issu de l’État pyramidal, en me donnant du temps libre, m’a permis d’imaginer des structures non pyramidales. Il peut avoir cette vertu à grande échelle. La pyramide peut ainsi conduire au réseau. D’ailleurs internet lui-même est né dans les États avant de s’émanciper. Maintenant il est libre, il n’a plus besoin d’eux comme je n’ai plus besoin des ASSEDIC comme un satellite n’a plus besoin de la fusée qui l’a placé en orbite.

Si je n’avais pas bénéficié du chômage, j’aurais peut-être gagné ma liberté autrement. Je serais peut-être entré chez Yahoo et, trois ans plus tard, j’aurais fait la culbute avec mes stock-options. Je serais alors aujourd’hui encore plus libre financièrement que je ne le suis.

Mais une petite voix intérieure me dit que ce chemin n’aurait jamais marché pour moi. En 1994, un ami m’avait proposé d’investir mes indemnités de licenciement dans Dell. À l’époque, j’avais souvent rencontré Michael Dell, j’avais confiance en lui, j’étais persuadé que Dell allait prospérer… et pourtant j’ai laissé mon argent sur mon compte chèque, il y est encore d’ailleurs.

J’ai donc eu plusieurs occasions de gagner ma liberté. J’en ai emprunté une plus que je ne l’ai choisie et il me reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

Quand j’entends certains libéraux dire qu’il suffit d’user de sa liberté, je ne peux m’empêcher de sourire. Comment faire quand on n’a pas la chance que j’ai eue ? Comment faire quand on a manqué les occasions qui se sont présentées ? Comment donner d’autres occasions ?

Certains diront que l’État peut intervenir. Mais l’État peut-il nous aider à nous émanciper de l’État et se priver peu à peu d’utilité ? Je crois que, comme pour moi, il le peut mais par hasard.

Certains dinosaures étaient couverts de plumes car elles présentent la meilleure protection thermique. Accessoirement, elles sont légères… et certains petits dinosaures apprirent à voler. Comme la plume est apparue avant le vol, la rémunération sans travail, le chômage, est apparu avant la société décentralisée. Il peut être l’occasion d’apprendre à voler de ses propres ailes.