Archive : Politique 2.0

Une fusée à plusieurs étages

5 Thursday July 2007

Je voudrais vous raconter comment je suis devenu libre, vous allez voir que c’est très relatif et que j’ai eu pas mal de chance.

Tout d’abord j’ai eu la chance d’avoir des parents eux-mêmes libres, mon père refusant avec acharnement l’idée de souscrire un crédit, n’achetant quelque chose que le jour où il avait le moyen de se le payer.

Je ne sais pas d’où nous vient cette volonté de refuser les chaînes dans la famille, côté Crouzet en tout cas, mais elle est profondément ancrée. Parfois je me dis que c’est génétique. Mais comme je suis fils unique, mon père lui-même fils unique, il faudra voir comment se comporteront mes deux fils pour tirer des conclusions biologiques.

Mon père était patron pêcheur, son père aussi, son grand-père paternel aussi, du côté maternel son grand-père était cafetier, mon grand père maternel était vigneron, tous mes ancêtres ont pratiquement toujours travaillé à leur compte.

Mais pas toujours dans leur jeunesse. Après ses études, mon grand-père Crouzet travailla dans l’administration à Paris avant de péter les plombs et de rentrer dans le Midi pour devenir pêcheur comme son propre père, grand-père, arrière grand-père…

J’ai un peu suivi le même parcours. Une fois ingénieur, j’ai travaillé à Paris pour une société de service en informatique, puis pour deux groupes de presse, puis j’ai aussi pété les plombs et je n’ai jamais plus travaillé pour un patron. Une fatalité familiale nous pousse peut-être à larguer les amarres. Je ne suis pas devenu pêcheur mais je suis parti à la pêche des lecteurs, ce n’est sans doute pas très différents.

Ai-je choisi la liberté ? Ou m’est-elle tombée dessus ? Sans doute un peu les deux. En tous cas, je l’aurais gagnée plus difficilement sans l’aide de l’État, cet État que je critique si souvent.

En 1994, suite à des coups de gueules à répétition lorsque j’étais rédacteur-en-chef de PC Expert, suite aussi à un malaise grandissant, celui de me sentir en désaccord avec moi-même, je me suis retrouvé au chômage. Comme je gagnais très bien ma vie, les ASSEDIC subvinrent grassement à mes besoins pendant trois ans. J’en profitais pour m’initier à la philosophie, voyager, prendre mon temps… finissant par écrire un essaie intitulé L’art de ne rien faire sans fainéanter.

Je ne aurais pas eu tout ce temps sans le chômage subventionné. Tous ce temps où j’ai écrit mes premiers livres d’informatique, je ne l’aurais pas eu pour dégager du temps pour les années à venir. Sans ce temps, j’aurais dû retrouver immédiatement un poste, mener une vie d’employé, poursuivre sur la voie dans laquelle je m’étais initialement engagé.

J’ai eu besoin de l’État pour imaginer qu’un monde sans État était possible, tout comme le second étage de la fusée a besoin du premier avant de s’en libérer. Je ne suis donc pas contre l’État, contre la démocratie représentative, contre les règles qui régissent aujourd’hui notre société, je crois au contraire qu’elles vont nous servir d’étage de lancement vers autre chose.

L’évolution a toujours fonctionné de la sorte. Des organismes apparaissent qui ont pour fonction de préparer l’apparition d’autres organismes. Une fois qu’ils ont effectué leur travail, ils disparaissent, ils ne sont plus nécessaires (en informatique on parle de bootstrapping). Les révolutions qui font table rase ne durent pas. Les révolutions profondes s’appuient sur l’existant, elles se lancent puis larguent les amarres.

Le chômage, issu de l’État pyramidal, en me donnant du temps libre, m’a permis d’imaginer des structures non pyramidales. Il peut avoir cette vertu à grande échelle. La pyramide peut ainsi conduire au réseau. D’ailleurs internet lui-même est né dans les États avant de s’émanciper. Maintenant il est libre, il n’a plus besoin d’eux comme je n’ai plus besoin des ASSEDIC comme un satellite n’a plus besoin de la fusée qui l’a placé en orbite.

Si je n’avais pas bénéficié du chômage, j’aurais peut-être gagné ma liberté autrement. Je serais peut-être entré chez Yahoo et, trois ans plus tard, j’aurais fait la culbute avec mes stock-options. Je serais alors aujourd’hui encore plus libre financièrement que je ne le suis.

Mais une petite voix intérieure me dit que ce chemin n’aurait jamais marché pour moi. En 1994, un ami m’avait proposé d’investir mes indemnités de licenciement dans Dell. À l’époque, j’avais souvent rencontré Michael Dell, j’avais confiance en lui, j’étais persuadé que Dell allait prospérer… et pourtant j’ai laissé mon argent sur mon compte chèque, il y est encore d’ailleurs.

J’ai donc eu plusieurs occasions de gagner ma liberté. J’en ai emprunté une plus que je ne l’ai choisie et il me reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

Quand j’entends certains libéraux dire qu’il suffit d’user de sa liberté, je ne peux m’empêcher de sourire. Comment faire quand on n’a pas la chance que j’ai eue ? Comment faire quand on a manqué les occasions qui se sont présentées ? Comment donner d’autres occasions ?

Certains diront que l’État peut intervenir. Mais l’État peut-il nous aider à nous émanciper de l’État et se priver peu à peu d’utilité ? Je crois que, comme pour moi, il le peut mais par hasard.

Certains dinosaures étaient couverts de plumes car elles présentent la meilleure protection thermique. Accessoirement, elles sont légères… et certains petits dinosaures apprirent à voler. Comme la plume est apparue avant le vol, la rémunération sans travail, le chômage, est apparu avant la société décentralisée. Il peut être l’occasion d’apprendre à voler de ses propres ailes.

Schizophrénie… la suite

1 Sunday July 2007

Je voudrais réagir à l’intéressant commentaire de Vincent suite à mon papier sur la schizophrénie du libéralisme.

Tout d’abord une précision. Un pouvoir local peut être central. Un maire est un pouvoir local et central. J’oppose central à distribué. Central est un synonyme de hiérarchique pour moi, en ce sens qu’une pyramide a un sommet qui se trouve au centre de la structure (alors qu’un réseau distribué n’a pas de centre… bon, on ne va pas faire de la géométrie).

Hobbes reconnaît la nécessité d’encadrer la sauvagerie humaine. Il tente de justifier la nécessité d’une hiérarchie de managers, donc une pyramide… En tout cas c’est ce que j’ai compris en lisant des commentaires à son sujet.

Mais ce que pensait exactement Hobbes (outre le fait qu’il a totalement tort mais c’est une autre histoire) est hors sujet. On peut l’oublier pour lire ce que j’ai écrit.

Pour moi, dès qu’on pense qu’il faut protéger les hommes d’eux-mêmes, on est contre le laissez-faire. Qui décide quand il faut protéger ? Sinon d’autres hommes qui se placent dans un rapport hiérarchique par rapport aux autres. Par exemple, je n’aime pas les doctrines de gauche parce qu’elles sont toutes convaincues qu’il faut protéger les hommes d’eux-mêmes.

Je crois que personne ne sait ce qui est bon pour les autres. Penser disposer de cette aptitude est très prétentieux. Tous les managers, consciemment ou non, font preuve de cette prétention. Ils la manifestent souvent par le port du costume qui renforce leur autorité (pas naturelle du tout).

Du moment que tu as un manager, que tu acceptes cet ordre des managers, tu n’es pas dans une logique du laissez-faire puisque, à un moment ou à un autre, le manager ne te laissera pas faire.

Je sais bien que le laissez-faire absolu n’existe pas puisque les contingences s’imposent à nous. Toutefois il y a une énorme distance entre les contingences et les managers qui ne me paraissent pas du tout contingents, puisqu’on peut vivre sans eux (c’est le sujet de tous mes livres).

Il y a une autre cause possible d’incompréhension entre les libéraux et moi. Je ne fais pas de différence entre les contraintes imposées par l’État et celles imposées par les hommes eux-mêmes. Mon ennemi n’est pas plus l’État qu’un manager. Je les range dans le même sac, même s’ils ne tirent pas leurs revenus des mêmes sources.

Si, en tant que libéraux, on croit que le marché peut s’autoréguler sans organe de contrôle pourquoi ne pas croire que les hommes peuvent faire de même ? C’est ma question.

Personnellement, je crois que si le marché peut fonctionner librement, les hommes aussi. Je ne limite pas la liberté aux échanges économiques. Je suis même persuadé que sans liberté généralisée le libéralisme économique sera toujours défaillant.

Si les hommes individuellement ne sont pas capables de dire non, rien n’empêchera un pollueur de polluer car ses employés lui obéiront. Le libéralisme défaille aujourd’hui car il est bancal, s’appuyant sur l’autorité des managers (sans parler de celle de la pression financière).

Quand les libéraux souhaitent moins d’État, je suis d’accord mais je ne les comprends pas du tout quand ils ne souhaitent pas moins de management. L’État est un système de management comme un autre. D’où la schizophrénie.

Notes

  1. Tu trouves que les gens vivent de mieux en mieux Vincent ! On ne voit vraiment pas les choses de la même façon j’ai l’impression. Han Rosling montre qu’en pourcentage les indicateurs de santé, de revenu… sont positifs. En pourcentage, pas en nombre. Ils n’y a jamais eu autant de gens en souffrance sur terre. Quant à la santé spirituelle de nos contemporains, je ne me hasarderai pas à dire qu’elle va pour le mieux. Je trouve en général les gens plutôt déprimés, ne se réveillant que lors des finales de coupe du monde.
  2. Tu évoques les pays qui ont adopté le libéralisme par opposition à ceux qui ne l’ont pas fait… Justement, le libéralisme s’est nourri du déséquilibre, de la différence entre la liberté des uns et des autres, c’est cette différence que je dénonce car elle trouve sa racine dans l’idée que certains hommes sont supérieurs aux autres et peuvent leur dicter leur volonté.
  3. Tu me dis que mon histoire de management ne fait pas partie de la doctrine libérale. C’est justement le hic. Il faudrait organiser les tâches… alors il faut nommer des chefs. Je pense que nous pouvons fonctionner différemment, dans une vraie logique de liberté.
  4. Mon opposition est totale sur cette idée d’une gouvernance à deux vitesses. Laissons l’économie se débrouiller mais fliquons les hommes. Réveillez-vous, nous vivons déjà dans ce monde et c’est de ce monde que nous ne voulons plus.

Le libéralisme : une doctrine schizophrénique

29 Friday June 2007

Les partisans du libéralisme économique, lorsqu’ils créent des entreprises ou gouvernent des nations, partent du principe que les gens ont besoin d’être managers sinon policés. Ils adoptent le command-and-control, supposant à la suite de Thomas Hobbes et de son Léviathan publié en 1651 que l’homme laissé à lui-même n’est bon à rien et qu’il faut donc l’encadrer par une autorité centrale. Ainsi les managers ont formé la classe privilégiée de notre société. Les écoles comme Harvard sont devenues des must do.

Dès le début de A Crowd of One, John Henry Clippinger relève une contradiction flagrante. Pourquoi ces mêmes libéralistes ne jurent-t-ils que par le libre-marché, un marché où personne ne doit manager quoi que ce soit, où il faut s’abandonner à l’autorégulation ? D’un côté, le laissez-faire serait inefficace, conduisant les hommes à un état de guerre continuel, d’un autre, il serait terriblement efficace, conduisant à la prospérité économique.

J’ai déjà dénoncé cette contradiction. Elle explique à mon sens la schizophrénie de notre époque. Laissons-faire quand ça nous arrange, sinon poliçons. Je me demande comment cette contradiction a pu s’imposer à tous sans réelle remise en cause. Comment les gens policés peuvent-ils encore croire au pseudo-libéralisme ?

Une fois que quelqu’un est managé comment regagne-t-il sa liberté ? Il le peut en théorie, du moins juridiquement, mais c’est tout. Quelqu’un qui n’a jamais usé de sa liberté, broyé pour commencer par le système éducatif, peut-il user de la liberté ?

Je crois que non. C’est comme quelqu’un qui n’a pas appris à jouer de la musique et à qui on demande de jouer une sonate de Janacek. En théorie, après une formation, il le pourrait, seulement en théorie.

Mais la contradiction relevée par Clippinger n’est qu’apparente : en fait, le laissez-faire n’a jamais existé, il n’a jamais été une doctrine, sinon de la poudre aux yeux pour persuader les citoyens qu’ils n’étaient plus des esclaves. Le libéralisme économique est un libéralisme de quelques uns qui impose le dogme de la rentabilité à tout prix : celui qui gagne le plus survit.

En vérité, le libéralisme n’a jamais été appliqué. Ceux qui prétendent le mettre en œuvre en sont les pires ennemis. Ils ont ainsi confisqué le merveilleux mot liberté, confisqué la liberté par-là même. Ils ont tant bourré les crânes avec leur idéologie que même les esclaves du management reconnaissent la nécessité du management, rêvant de devenir un jour manager à leur tour.

Je noircis le tableau pour mettre en exergue la contradiction que nous devons combattre. Nous avons la chance de ne pas vivre en dictature. Les hommes libres par nature peuvent exercer leur liberté. Ils peuvent entreprendre et mener leur vie à leur guise. Je pense à tous ceux qui manquent de force, à tous ceux qui devraient gagner leur liberté si nous voulons que le monde se porte de mieux en mieux.

La démocratie non-représentative

25 Monday June 2007

La peer democracy est mon cheval de bataille depuis que je me suis lancé dans Le peuple des connecteurs en 2005. J’évoque sans cesse cette possibilité, spécialement à la fin du Cinquième pouvoir, et ce petit billet de Vasilis Kostakis découvert par Florent a réveillé mon intérêt.

Brève critique de la démocratie représentative

  1. Le représentant, élu par le peuple, se retrouve le temps de son mandat au-dessus du peuple, au moins hiérarchiquement. Ainsi la démocratie représentative est profondément inégalitaire.
  2. Cette structure hiérarchique ne favorise pas la gestion des crises propres à la complexité. La démocratie représentative souffre d’un manque de souplesse, de réactivité, de dynamisme… Elle est moins statique que les anciens régimes mais encore trop engluée dans un rythme immuable, celui des élections, rythme sans rapport avec celui des évènements socioéconomiques comme climatiques.
  3. L’inégalité hiérarchique pousse les citoyens à renoncer à leurs responsabilités faisant tout reposer sur les élus. Cette délégation ne favorise pas l’émergence d’une intelligence collective pourtant vitale en temps de crise.
  4. Les compétences exigées pour être élus n’ont aucun lien avec celles exigées pour gouverner.
  5. La hiérarchie implique une distribution inégale de l’information, donc la rétention d’information. Les individus capables de traiter au mieux ces informations ne les connaissent peut-être pas. La hiérarchie réduit les possibilités.

La démocratie non-représentative

  1. C’est une société d’égal-à-égal, mise en œuvre dans le monde du logiciel libre, du P2P et d’internet en général. On peut en trouver d’autres exemples historiques. J’ai évoqué il y a peu les Apaches.
  2. La structure horizontale plutôt que verticale favorise la communication interindividuelle, la réactivité, l’émergence de l’intelligence collective.
  3. Puisqu’il n’y a plus de représentant chacun est responsable. Si nous voyons un pauvre, c’est de notre seule faute. Si nous en avons les moyens, nous devons l’aider. L’entraide émerge alors d’un réseau d’entraide (les forums sur internet) plutôt que d’une volonté supérieure incarnée par l’État.
  4. Les structures hiérarchiques peuvent apparaître mais ponctuellement : des hiérarchies de projets où des leaders prennent les commandes uniquement le temps des projets. En fait, la hiérarchie n’apparaît que si elle apporte un bénéfice et uniquement pendant cette durée.
  5. La décentralisation est corolaire de l’égalité. Des institutions centralisées impliquent en elles-mêmes une forme de hiérarchie. Ce que nous appelons aujourd’hui l’État devient une structure dynamique qui, elle aussi, émerge des interactions entre les individus. L’État serait la somme des réseaux d’entraide.

Je suis favorable à la démocratie non-représentative parce que je crois tout simplement que nous devons changer l’organisation de notre société pour faire face aux nouveaux défis du monde. Nous avons besoin de plus de réactivité, de plus de souplesse, de plus d’intelligence…

Mon amour de la liberté, mon côté hacker au sens défini par John Brunner, n’ont rien à voir dans ma position. Je me borne à constater que beaucoup de choses ne fonctionnent pas au mieux et cherche des solutions pour les améliorer.

Cette démocratie non-représentative pourrait être le sujet d’un de mes prochains livres. Il faudra que j’en parle à mon éditeur, faut aussi que je creuse le sujet.

La revanche des Apaches

5 Tuesday June 2007

En 1492, Christophe Colomb découvre l’Amérique. En mars 1519, Hernán Cortés débarque au Yucatan. En octobre, il arrive à Tenochtitlan, actuelle Mexico, capitale de l’empire Aztèque. Le 13 août 1521, il s’empare de la ville. En moins de 2 ans, 500 espagnols vont réduire à néant une civilisation de plusieurs centaines de milliers de personnes.

Est-ce à cause du génie européen ? Non. L’empire aztèque était si centralisé qu’il suffit de lui couper la tête pour qu’il disparaisse. C’est en tout cas l’interprétation que proposent Ori Brafman et Rod A. Beckstrom dans The Starfish and the Spider. Pour eux, les Espagnols ne l’emportèrent pas grâce à leur armement ou à leur art de la guerre. La suite de l’histoire le prouve.

Après la conquête de Tenochtitlan, les Espagnols remontèrent vers le nord du Mexique, sans rencontrer d’adversaires à leur mesure. Chaque fois, ils tuaient les chefs et s’emparaient de l’or.

Un jour de 1680, ils entrèrent dans le territoire des Apaches, l’actuel Nouveau Mexique. Ils cherchèrent les chefs, ils ne les trouvèrent pas. Ils cherchèrent l’or, ils ne le trouvèrent pas. Alors ils tentèrent de réduire les Apaches en fermiers, la plupart s’enfuirent et entrèrent dans la résistance. Ils ne consentirent à la paix qu’au début du vingtième siècle !

Les Apaches résistèrent aux envahisseurs pendant plus de deux siècles. Face aux armées centralisées, ils opposèrent des structures en réseau. Ils n’avaient pas de chefs mais des Nant’an. En langue apache, une phrase commençant par « Vous devez » n’existe même pas. Quand le Nant’an veut faire quelque chose, il le fait. Ceux qui l’aiment le suivent. Il guide par l’exemple et non en donnant des ordres. Le Nant’an n’a aucune position hiérarchique. Qu’un Nant’an vienne à mourir, un autre Nant’an apparaît naturellement.

Jusqu’au début du vingtième siècle les Apaches restèrent libres. Ce n’est qu’en 1914 qu’ils furent définitivement soumis. L’armée américaine offrit aux Nant’an du bétail. En conséquence, ils devinrent plus riches que les autres Apaches, qui furent ainsi assujettis en quelque sorte.

Ori Brafman et Rod A. Beckstrom montrent ainsi que, pour vaincre une structure décentralisée, il faut soit la centraliser, soit se décentraliser soi-même. Avec les Apaches, nous découvrons une nouvelle fois que vivre dans une société pyramidale n’est pas une fatalité (à ce sujet lisez le billet de Jesrad).

L’histoire semble prouver toutefois que les civilisations centralisées sont les plus prospères. Je ne le crois pas. Il faudrait déjà commencer par définir la prospérité ; et se demander si la prospérité matérielle s’accompagne d’une prospérité spirituelle. D’autre part, on doit pouvoir défendre la thèse qu’une civilisation prospère tant qu’elle est décentralisée.

La Russie se développa en partie grâce aux Cosaques, hommes libres par excellence, et elle succomba avec le communisme.

Rome suivit le même cycle avant de crouler sous le poids de l’administration. Depuis deux siècles, les États-Unis se centralisent de plus en plus. Et si la Chine connaît son actuel boom économique n’est-ce pas aussi parce que la centralisation y atteint l’impuissance ultime au point qu’elle s’effondre virtuellement. Je connais mal la Chine pour développer cette idée. Mais je suis persuadé que la décentralisation, donc la responsabilisation individuelle, reste vitale pour le développement.

Histoire de soumission

1 Friday June 2007

Au dix-huitième siècle, l’esclavage était une tradition millénaire mais des hommes commencèrent à se dresser contre lui. Ce n’était pas la première fois dans l’histoire mais cette fois ils allaient gagner une bataille sans doute décisive. On les traita de fous. L’économie ne pouvait soit disant pas fonctionner sans esclaves. Nous avons démontré depuis que ce postulat était faux.

Au dix-neuvième siècle, l’égalité des sexes étaient une chimère mais quelques femmes commencèrent à se dresser contre cette inégalité. On les traita de folles. Les hommes étaient plus forts et plus intelligents que les femmes. Nous avons démontré depuis que ce postulat était faux.

Je pourrais ainsi retrouver de nombreux faits de sociétés jugés impossibles en un temps et devenus plus tard des évidences.

Aujourd’hui, nous avons un nouveau combat à mener. Il nous faut démontrer qu’un monde sans gouvernement est possible. La plupart de nos contemporains jugent cette idée absurde mais, demain, elle sera une évidence. Je crois même qu’il n’y aura pas de demain sans cette transition vers l’auto-organisation humaine. Elle s’inscrit dans une tradition :

  1. la fin de l’esclavage, refus de la soumission aux maîtres,
  2. la fin du patriarcat, refus de la soumission aux hommes,
  3. la fin du management, refus de la soumission aux chefs.

Il n’y a aucune raison de s’arrêter en chemin. Il ne faut pas oublier que les hommes de pouvoirs sont aujourd’hui les descendants des esclavagistes. Ils sont exactement dans le même camp. Ils usent des mêmes arguments contre ceux qui se battent contre toute forme de soumission. En fait, ils ont renoncé à l’esclavagisme juste pour lui donner un peu de respectabilité (salariat, droit de vote, sécurité sociale…).

Nous devons encore une fois les faire reculer. Il en va de la décence, il va aussi du destin de notre monde. Qui dit gouvernement, dit management par le haut. Or, ce management est incapable de gérer harmonieusement les temps de crise. Il ne sait les régler que dans le sang. Quand la complexité domine, le manager cherche à la réduire alors qu’il faut au contraire la nourrir.

La fin de l’esclavage…

31 Thursday May 2007

En 1765, à Londres, le docteur William Sharp recueillit Jonathan Strong, un esclave noir de 16 ans battu et laissé pour mort par son maître. Granville Sharp, en se rendant au cabinet médical de son frère, découvrit l’état déplorable de l’adolescent et décida de le secourir à son tour.

Deux ans plus tard, Jonathan avait retrouvé la santé et son maître voulut se le réapproprier pour le vendre à un planteur de Jamaïque. Granville Sharp s’opposa à cette transaction et défendit Jonathan devant les tribunaux. Il devint ainsi le premier abolitionniste anglais.

À cette époque, sous le règne de Georges III, pendant que l’Amérique gagnait peu à peu son indépendance, les bourgeois employaient couramment des esclaves et personne ne remettait en cause cette situation. Les Britanniques jugeaient sans doute incompatible la liberté avec l’expansion coloniale. Faire vivre les plantations sans esclaves paraissait impossible.

Granville Sharp publia en 1769 un premier essai contre l’esclavage et dès lors milita pour l’abolitionnisme. Après dix-huit ans d’évangélisation, il ne réussit toutefois pas à faire évoluer les mentalités. Sharp n’avait aucun pouvoir, aucune influence auprès des entrepreneurs et des politiciens. Personne au sommet de la société ne se rangea à sa cause. Personne ne proposa d’imposer par le haut l’abolition de l’esclavage comme l’avait fait en 1761 le Marquis de Pombal au Portugal (au sujet de Pompal lire absolument La Frontière de Pascal Quignard).

Granville n’en renonça pas moins à se battre pour la cause qui lui semblait juste. Il finit par rencontrer des Quakers et ses idées raisonnèrent avec les leurs. Les Quakers, vingt mille en Angleterre, n’étaient pas puissants mais ils avaient la particularité de se considérer comme égaux les uns des autres. Cette égalité, érigée en valeur, les empêchait de se placer les uns au-dessus des autres dans des relations hiérarchiques. De fait, les Quakers formaient des communautés décentralisées.

Granville Sharp réussit à communiquer ses idées à l’une de ses communautés qui la propagea aux autres. Parce que les Quakers étaient décentralisés, ils n’attendaient aucune parole qui viendrait d’en haut. Ouverts, ils avaient l’habitude de s’influencer les uns les autres. Ils devinrent tour à tour les champions de l’abolitionnisme.

Après avoir éveillé les consciences des Quakers, Granville Sharp pouvait se mettre en retrait, d’autant plus qu’il rencontra en 1785 Thomas Clarkson. Si Sharp était un visionnaire, Clarkson était un vendeur. Il parla sans relâche de l’abolitionnisme à tous les gens qu’il croisait, contribuant pour beaucoup à populariser l’abolitionnisme.

C’est ainsi que, en 1833, l’Angleterre abolit l’esclavage. Le mérite en revint à William Willberfore, le porte parole des abolitionnistes au parlement. Comme souvent, un seul nom, celui d’un politicien, fut retenu.

J’ai découvert le détail de ce récit en lisant The Starfish and the Spider, un livre sur le pouvoir des structures décentralisées. Les auteurs, Ori Brafman et Rod A. Beckstrom remarquent que pour émerger par le bas les idées nouvelles ont besoin :

  1. d’un catalyseur, Granville Sharp, qui va faire émerger l’idée elle-même,
  2. d’un premier réseau décentralisé qui va récupérer l’idée, les Quakers,
  3. d’un champion qui va la propager hors du réseau initial, Thomas Clarkson.

Sans le réseau initial et sans vendeur, l’idée reste confinée à un petit cercle. Nous ne devons pas oublier ces deux vérités.

Pour ma part, je me sens dans la peau d’un catalyseur, surtout pas dans celle d’un champion. Nous avons la chance avec internet de pouvoir créer des réseaux en un rien de temps (mais ne craignons pas de nous connecter aux vieux réseaux existants pour gagner du temps). Il nous faut penser à recruter des champions, ne pas avoir peur d’aller les chercher dans les zones poussiéreuses de la politique traditionnelle. Pour cela, nous allons devoir les convertir à nos idées.

Assemblée aléatoire

25 Friday May 2007

Retrouvez Étienne Chouard au mieux de sa forme. Il cherche à convaincre un constitutionnaliste plus jeune que lui mais d’un vieux jeu consommé qui croit que la démocratie est un truc écrit dans le marbre. Ou comment des gens venus d’ailleurs mettent dans l’embarras les gens installés (par leurs diplômes ce coup si). Et ce n’est qu’un début. Les hommes libres sont en train de se redresser.

Vous imaginez le temps que nous aurions tous gagné cette année si nos députés avaient été tirés au sort, puis s’ils avaient élu notre président ? Au moins autant de temps qu’en jetant sa télé par la fenêtre… ça je l’ai fait. Je l’avais même fait pour la politique jusqu’à ce qu’elle me rattrape à cause de ce net qui nous permet enfin de faire notre révolution.

Je vois juste un inconvénient majeur au tirage au sort. Qu’allons-nous faire après ? C’est tout de même marrant la politique, c’est même passionnant ce jeu de rôle en grandeur nature… facile de se prendre au jeu.

Que faire alors ? Nous n’avons plus qu’à sauver le monde en luttant contre les intégristes de tout poil qui se revendiquent de Mère Teresa. Il y a du boulot, pas la peine de perdre du temps avec les élections.

Hier après midi, une étudiante m’a téléphoné pour me poser quelques questions pour un mémoire. Je lui ai dit en substance que nous vivions en monarchie élective et j’ai évoqué le tirage au sort. « Mais ne risque-t-on pas de voir des mauvais arriver au pouvoir ? » m’a-t-elle demandé.

Cette objection surgit souvent comme si le fait d’être élu garantissait de ne pas être mauvais. Je ne vois pas en quoi. Au mieux, en se faisant élire, on prouve qu’on est bon à ça, c’est tout… quant à gouverner c’est une autre affaire.

Mais bon… je suis persuadé que nous pouvons, et même devons, nous passer de représentation. Le tirage au sort serait un progrès car il habituerait les hommes à renoncer au pouvoir. C’est peut-être un pas vers la démocratie décentralisée, mais juste un pas.

Écouter ce débat m’a beaucoup énervé. Je ne supporte pas les gens qui croient que rien ne peut changer, qui oublient que ces choses sont là parce qu’elles sont apparues et qu’elles ont évolué. La meilleure façon de tuer la démocratie est de ne pas la changer.

Le constitutionnaliste a parlé de l’essence de la démocratie. Je tremble de rage quand j’entends ça. Parler d’essence, c’est se placer dans un cadre platonicien, celui des idées éternelles, ce cadre repris plus tard par le Christianisme, ce cadre au fondement de toutes les monarchies absolues… un monde où la théorie de l’évolution n’a pas sa place, un monde d’intégrisme.

Les essentialistes, les partisans d’une forme ou d’une autre d’essence, sont les ennemis des hommes libres.

Le dilemme du prisonnier

24 Thursday May 2007

Imaginez. Vous êtes un homme libre, avec un autre homme libre vous êtes en lutte contre les mysticocapitalistes et ils vous emprisonnent, vous enfermant chacun dans des cellules isolées. Ils commencent alors à vous interroger afin d’établir votre culpabilité.

  • Si aucun de vous deux ne dénonce l’autre, le dossier ne peut être bouclé, chacun écope d’une peine clémente de 3 ans. Vous avez coopéré sans avoir communiqué.
  • Si un seul de vous dénonce l’autre, il sera relaxé, l’autre subira une peine de 9 ans. Dans ce cas, celui qui parle trahit. Il maximise son gain et minimise celui de son comparse.
  • Si vous vous dénoncez mutuellement, vous serez condamnés à 6 ans.

Cette célèbre situation dite dilemme du prisonnier se produit sans cesse dans la vie quotidienne. Nous nous trouvons souvent face à un choix cornélien : faut-il collaborer ou trahir ?

Par exemple, si un commerçant baisse le prix de ses produits (forme de trahison de la concurrence), il gagne. Mais si ses concurrents suivent, tout le monde perd. Si personne ne baisse les prix, tout le monde gagne.

Tit for tat

Ces formes schématiques de coopération/trahison peuvent se jouer dans deux cadres très différents.

  • Les adversaires ont peu de chance de se retrouver face-à-face. La trahison systématique est alors la meilleure stratégie.
  • Les adversaires vont jouer ensemble encore et encore. Dans ce cas, trahir systématiquement n’est pas du tout efficace, pas plus que collaborer systématiquement.

Au début des années 1980, Robert Axelrod étudia cette seconde situation et rassembla ses travaux dans The evolution of Cooperation en 1986.

Il découvrit que dans d’une société de joueurs qui se retrouvent souvent face-à-face, la meilleure stratégie est « dent-pour-dent, œil-pour-œil » (tit for tat en anglais). Si, au cours d’une partie, un joueur trahit, son adversaire trahira lors de la partie suivante. Et ainsi de suite.

Immédiatement, on voit que si un joueur coopère, son adversaire coopère lors de la partie suivante. Si deux joueurs qui appliquent cette stratégie se rencontrent, ils vont collaborer longtemps.

Le méchant

Je voudrais maintenant reprendre un exemple donné par Henri Alberti dans un de ses commentaires.

Des hommes se promènent dans le désert. Un étranger arrive, un gros balaise, il leur pique leur gourde, boit leur eau et leur distille le restant en échange de services. Le balaise, associé à l’ultracapitaliste, assujettit les gentils promeneurs en esclaves. Le méchant ou le traitre serait donc toujours gagnant.

Axelrod montre que c’est vrai dans un monde où les gens ne se retrouvent jamais face-à-face. Mais nous vivons en société. Les gens ont des adresses, des identités, on ne disparaît pas après ses mauvais coups. Il faut rejouer, et rejouer encore. La situation est alors toute autre. Axelrod écrit :

La coopération basée sur la réciprocité [tit for tat] peut démarrer dans un monde majoritairement non coopératif, elle peut se développer dans un d’environnement complexe et elle peut se défendre elle-même une fois qu’elle s’est répandue.

Dans une société peuplée uniquement de traitres, le gentil est perdant. Quand il débarque, il commence par collaborer, se fait punir, puis va trahir à son tour. Il sera alors débiteur de son erreur initiale et ne se refera jamais.

En revanche, si les gentils arrivent en bande, même toute petite, ils vont vite gagner plus que les méchants et, peu à peu, se faire une place prépondérante, jusqu’à imposer leur stratégie. Axelrod démontre que, une fois installée, la stratégie tit for tat ne peut être battue.

La coopération peut ainsi apparaître dans un monde de brutes. Tit for tat est une stratégie puissante parce que :

  • elle est gentille a priori,
  • elle punit les trahisons,
  • elle pardonne les trahisons,
  • elle est claire, en ce sens que l’adversaire peut très facilement la reconnaître (open source).

Comme le dit très bien Axelrod, être méchant peut sembler prometteur mais, sur la durée, cette stratégie détruit l’environnement qui lui permet de réussir.

Par exemple, dans le Midi, beaucoup de restaurateurs arnaquent les touristes juste parce qu’ils sont de passage. Lorsqu’un indigène arrive pour la première fois, il se fait rouler lui aussi. Alors de moins en moins d’indigènes ne viennent. Et l’hiver le restaurant est vide, la faillite presque assurée. Tous les commerces qui appliquent cette stratégie sont condamnés à court terme.

L’évolution minimise le nombre de méchants car ils ne sont pas adaptés à la vie en société. Ils apparaissent au grè des mutations malheureuses. Ils sont des bugs que nous devons supporter dans l’espoir d’autres bugs positifs.

Certes, il y a encore trop de méchants. Mais je voudrais me hasarder à une hypothèse. Dans notre société de plus en plus interconnectée, il deviendra de plus en plus difficile de jouer une fois et de disparaître. L’interdépendance grandissante devrait favoriser tit for tat, c’est-à-dire la coopération.

Une fois que tous les clients d’un restaurant pourront consulter sur leur mobile les critiques des clients précédents, la trahison deviendra une pratique de plus en plus délicate.

À mon sens, le web n’est pas en train de devenir coopératif à cause de quelques innovations 2.0 ou de quelques manœuvres commerciales 2.0 mais parce que, en mettant de plus en plus de gens en relation, il favorise la coopération durable. Le 2.0 serait une conséquence du web lui-même et de toutes les technologies d’interconnexion.

En prime, comme le montre Axelrod, cette coopération n’a pas besoin de coordination centralisée, elle peut s’entretenir elle-même, ce qui paraît la méthode la plus économique et la plus efficace.

Plus nous nous dirigeons vers un monde massivement interactif, plus la collaboration se développera. Le web 2.0 ne fait que nous faire pressentir un nouveau potentiel collaboratif. Nous sommes en train d’inventer une nouvelle société.

Combien j’aimerais que nos politiciens soient conscients de cette évolution et que nous n’ayons pas à nous battre contre eux. Trop souvent ils jouent la trahison plutôt que la coopération. Nous devons les interconnecter de telle façon que plus aucune de leurs paroles ne soient off. En open source, la trahison est quasi impossible.

En résumé, dans les villages isolés, la grande proximité des individus favorisait la coopération. Dans les sociétés de plus en plus vastes, l’étranger pouvait survenir, trahir et partir (d’où sans doute la peur de l’étranger exprimée par le mythe dionysiaque). Le réseau rendra les étrangers moins étrangers. Il favorisera la coopération à une échelle que l’humanité n’a jamais connue. Sans doute aurons-nous besoin de cette force pour éviter le pire. Je reste optimiste même après la lecture du livre de Lovelock.

Le nucléaire me turlupine

16 Wednesday May 2007

Comme je l’ai dit récemment, je suis pour le nucléaire mais not in my backyard. Cette position n’est pas inflexible. Si je dois choisir entre une centrale nucléaire près de chez moi ou crever de faim et de soif à cause du réchauffement climatique, je choisis la centrale, qui apparaît alors comme un moindre mal.

Ces idées ont tourné dans ma tête cette nuit après ma lecture du premier chapitre de La revanche de Gaïa. Lovelock écrit :

Je conjure mes amis écologistes de renoncer à leur conviction naïve : le développement durable, les énergies renouvelables et les économies d’énergie ne constituent pas un remède. Je les conjure aussi d’ouvrir les yeux plutôt que de s’opposer aveuglément à l’énergie nucléaire et de dénoncer (à tort) ses dangers. Cette source d’énergie est suffisamment sûre et fiable pour représenter une menace insignifiante face aux vagues de chaleur intolérable et à l’élévation du niveau de la mer qui mettent en péril toutes les villes côtières de la planète. Les énergies renouvelables sont une solution séduisante, mais jusqu’à présent elles sont inefficaces et coûteuses. Elles auraient un avenir si nous avions encore le temps d’expérimenter des sources d’énergie visionnaires. Le danger est tel que notre civilisation doit recourir à l’énergie nucléaire sans attendre, ou souffrir les maux que la planète accablée ne tardera pas à nous infliger.

Il faut lire ces propos en se souvenant que Lovelock est le père idéologique du mouvement écologiste. Sa position est bien sûr alarmiste. Elle ne se défend que, si comme il le suppose, nous approchons du point de rupture – chose qui n’est pas démontrée et ne peut l’être puisque nous ne pouvons pas prévoir l’avenir.

D’autre part, Lovelock passe sous silence les lobbies énergétiques qui défendent leurs monopoles actuels et ne sont pas pressés de voir des sources énergétiques alternatives se développer, tout ça dans une logique centralisatrice, faisant de l’énergie une denrée rare comme jadis l’information était rare.

Lovelock n’est pas exempt de contradiction. Il écrit :

Inciter les nations à agir localement, dans leur propre intérêt, est peut-être le plus rapide moyen d’agir globalement. […] N’attendons pas un accord ou un ordre de mission international pour agir !

J’ai envie de pousser ce raisonnement un peu plus loin et de réécrire Lovelock :

Inciter les individus à agir localement, dans leur propre intérêt, est peut-être le plus rapide moyen d’agir globalement. […] N’attendons pas un accord ou un ordre de mission national ou international pour agir !

Lovelock ne vas pas aussi loin car il reste un homme du vingtième siècle, génial certes, mais ancré dans les approches top-down à l’origine des problèmes actuels. Il ne voit donc que des approches top-down, le nucléaire, pour régler le problème.

Nous avons deux possibilités il me semble :

  1. La biosphère est au point de rupture.
  2. Nous avons un répit de quelques décennies.

Comme nous ne pouvons prévoir l’avenir, le principe de précaution exige de se placer dans la première situation. Il faut donc agir immédiatement et déclarer la guerre aux gaz à effet de serre. La seule arme opérationnelle est le nucléaire, fonçons, dit Lovelock.

Mais est-il pertinent d’invoquer le principe de précaution ? Si nous hypothéquions chacune de nos actions quotidiennes à un principe de précaution, nous ne ferions pas grand-chose (nous ne prendrions jamais notre voiture par exemple).

Par ailleurs, décider de foncer dans le nucléaire ne permet pas d’ouvrir de nouvelles centrales du jour au lendemain. Le nucléaire est une énergie lente à déployer. Donc s’il y a urgence, le nucléaire est encore trop lent. Il faut opter pour les énergies, même coûteuses, qui ont un cycle d’installation plus court.

La situation n’est pas simple, j’avoue que ma position n’est pas claire. Je m’interroge et m’efforce d’agir localement en commençant par installer le solaire chez moi.

Mais que faire ?

Accepter le nucléaire dans son backyard ?

Non, décidément je n’aime pas cette solution, peut-être avant tout parce qu’elle est centralisée et qu’elle fait planer sur nous une dictature énergétique, qui pourrait très vite devenir une dictature informationnelle.

Je crois que nous devons diversifier et multiplier les micro-sources d’énergie. C’est la garantie de notre liberté énergétique et la garantie de pouvoir réagir rapidement aux évolutions technologiques.