Archive : Reprises

Harmonisation politique

10 Friday November 2006

Cet après-midi de 14 à 15 heures, je participe sur France Culture à Science Publique, émission de Michel Alberganti. Le sujet : quand votera-t-on sur Internet ? J’ai déjà donné mon point de vue sur le sujet lors du World e-gov forum.

Lorsque j’ai reçu l’invitation de France Culture le sujet de l’émission devait être : pourra-t-on bientôt voter sur internet ? Cette question n’avait aucun intérêt car techniquement qu’on puisse voter sur Internet ne fait aucun doute. La nouvelle question est plus intéressante.

Tout d’abord, sur Internet, on vote tous les jours. Par exemple, sur Agoravox les lecteurs votent pour les articles qu’ils aiment et la une du journal citoyen se redessinent en fonction de leurs choix.

D’autres types de vote sont moins explicites. Quand, depuis mon blog, je pointe vers un autre blog, je vote pour lui en lui donnant plus de visibilité dans les moteurs de recherche. Quand j’achète un livre sur Amazon, je vote aussi pour lui, associant ce livre à tous les autres que j’ai déjà achetés, construisant par mes choix un filtre d’achat qui aidera d’autres lecteurs.

Le vote n’a plus besoin d’être déclaré.

Le vote n’a plus besoin d’être soumis à tous les citoyens.

Ces nouvelles modalités de votes sont plus dynamiques que le vote démocratique. Elles ne nous aident pas à trancher dans une direction ou dans une autre mais à nous harmoniser. Si le vote électronique présente peu d’intérêt à mon sens, l’harmonisation électronique me paraît beaucoup plus riche de possibilités.

Mais comme l’harmonisation d’une dizaine de personnes est déjà difficile, nous avons pris l’habitude de nous structurer hiérarchiquement. Les hiérarchies nous ont permis de structurer nos sociétés et de les faire grandir.

Malheureusement dans un monde de plus en plus complexe, le système managérial est de moins en moins adapté (faible bande-passante, manque de réactivité, sempiternelles luttes de pouvoir, mauvais rendement, coût énergétique qui croit exponentiellement…). Si nous voulons nous en sortir, nous devons apprendre à collaborer à vaste échelle.

Les nouvelles technologies entrent alors en jeu : elles nous aident à construire des réseaux à travers lesquels nous pouvons collaborer en nous affranchissant des limites humaines (le fameux groupe de 100 personnes). Les réseaux nous permettent de collaborer avec des gens que nous ne connaissons pas. Wikipedia est un bon exemple. Mais Internet en est un autre.

Nous ne faisons que chercher à nous harmoniser.

Nous ne votons pas parce qu’il n’y a rien à gagner à prendre des décisions aussi sommairement.

Lorsqu’un groupe a une idée, il l’implémente, si elle fonctionne d’autres groupes s’en empare et la propagent. Jamais un groupe ne pense pour tous les autres.

Suis-je contre le vote ?

Non.

En fait, je suis pour la tenue régulière d’élections car elles forcent le débat démocratique. Mais ces élections doivent faire émerger des élus avec de nouvelles missions. De managers, ils doivent devenir des leaders. Ils ne nous diront plus comment faire les choses mais nous montreront comment ils les font eux-mêmes. Ils nous serviront d’exemple et non plus de chef de police. Ils donneront des directions à la société sans nous dire comment résoudre les problèmes de terrain.

Dans une démocratie participative, les citoyens agissent, se critiquent, s’échangent les bonnes idées. Les élections posent de grandes questions de sociétés, leurs discussions stimulent les citoyens qui se remettent au travail, peut-être dans de nouvelles directions.

La participation ne doit pas être légiférée, elle doit être favorisée par des élus devenus leaders, des élus qui acceptent de ne plus avoir les réponses à tous nos problèmes.

Les réponses, nous y travaillons tous ensemble.

Droit de vote en question 3

9 Thursday November 2006

Quand je mets le droit de vote en question certains commentateurs disent que je suis immoral sous prétexte que des gens sont morts pour gagner ce droit. Des gens sont aussi morts pour abattre les tours du World Trade Center. Faut-il juger d’une chose à l’aune du prix du sang ?

Non. Il y a des choses qui marchent un temps puis qui ne marchent plus. C’est le cas du vote. Il est temps de rénover cette vieille invention poussiéreuse. Cette rénovation ne passera pas à coup de gadgets, genre machine à voter, carte d’électeur électronique ou vote à distance. Tous ces machins sont imaginés par des gens qui manquent d’imagination.

En général, nous voulons plaquer Internet sur ce qui existe plutôt que tirer ce qui existe vers Internet. Les deux approches ne sont pas inconciliables. Beaucoup de gens se spécialisent dans la première, ils plaquent l’électronique sur le vote, moi je me consacre à la seconde. Internet va non seulement moderniser la société que nous connaissons, il va aussi nous aider à inventer une nouvelle société. Dans cette société, que j’espère ultradémocratique, le vote ne sera peut-être qu’un vieux souvenir.

Que le vote soit électronique ou non, j’ai l’impression qu’il possède deux principaux intérêts.

  1. Périodique. Il empêche les hommes de se maintenir longtemps au pouvoir (mais pas les partis). D’une certaine façon, il nous fait vivre dans des dictatures éphémère (quoi que la dictature des énarques en France…).
  2. Source de débats. À chaque élection, il nous pousse à mettre des idées et des projets sur la table et à les discuter. Il nous force à nous intéresser, au moins un tout petit peu, aux idées adverses.

Mais les avantages du vote, il doit en posséder d’autres, ne peuvent pas nous faire oublier ses désavantages.

  1. Majoritaire. Il laisse toujours une grande partie de la population insatisfaite parce qu’elle n’est pas représentée.
  2. Non consensuel. Puisque c’est le plus grand nombre qui l’emporte.
  3. Hypocrite. Quand les élus ont le plus grand nombre de leur côté, ils risquent moins d’être chahuté par l’opposition.
  4. Populiste. Il se range à l’avis de la majorité, comme si cette majorité avait une quelconque légitimité.
  5. Déresponsabilisant. On vote rarement et, entre temps, on délègue sa responsabilité aux élus.
  6. Élitiste. Dans la logique de l’âge industriel, il suppose que les élus sont capables de manager les électeurs. Il se fonde sur le vieux modèle monarchiste selon lequel il faut un roi avisé pour commander au peuple. C’est une idée reçue que je ne cesse de combattre.
  7. Achetable. On ne peut voter que pour ceux qui se présentent et se présenter n’est pas ouvert à tous (signatures, barrages des partis…). Le vote a transformé la noblesse de cour en une noblesse de parti.

Après ce constat, pour nous en sortir, je vois une première solution de replâtrage : la proportionnelle. Dans la tête de nos constituants, il faut un pouvoir fort. Mais un pouvoir fort est faible dans un monde complexe dominé par la diversité. Il faut donc pousser les tendances adverses à collaborer. Le gouvernement serait composé à la proportionnelle en fonction des suffrages reçus. L’union nationale serait obligatoire. Cette mesure technique ne lève pas tous les défauts du vote mais en aplanit bon nombre. On peut lui adjoindre une part de tirage au sort pour le choix des hommes au sein d’un parti, afin de briser encore le système élitiste.

Je pense toutefois que la démocratie, pour survivre, doit emprunter le chemin de la participation. Si voter, c’est participer, participer, ce n’est pas nécessairement voter. Wikipedia est un superbe exemple de modèle participatif ou personne ne vote pour quoi que ce soit.

Il existe un autre modèle : slashdot.org, le journal citoyen où, au contraire, on vote sur tout à tout bout de champ. Quand on vote aussi souvent, le vote n’a plus beaucoup de rapport avec le vote démocratique que nous connaissons. C’est un vote à la romaine : j’aime, j’aime pas. Il en résulte que ce que nous aimons est plus visible que ce que nous n’aimons pas.

C’est un vote de jugement de ce qui a été fait.

Nous touchons là, sans doute, la différence fondamentale entre la participation version Internet et le vote version démocratique. Sur Internet, nous faisons les choses sans aucune légitimité, puis nous en discutons, nous votons éventuellement pour qu’elles soient plus ou moins visibles, surtout nous les utilisons et les consultons si elles nous intéressent, ce faisant nous les légitimons.

La participation a priori est une utopie.

Il faut que des gens se mouillent, proposent des solutions, puis que d’autres gens les critiquent et surenchérissent. C’est cela la participation. On ne participe pas sur du vent.

Dans nos démocraties, nous discutons a priori. Après le vote, nous nous désintéressons de ce qui se passe. Le vote nous permet de choisir entre des projets mais pas d’influer sur leur mise en œuvre, sous prétexte que les élus sont plus compétents que nous et qu’ils n’ont plus besoin de nous une fois notre confiance accordée.

Mais quel rapport entre les compétences électorales et les compétences de terrain ? Nous votons pour des personnalités qui savent se faire élire et non pour des personnalités qui savent mettre en œuvre des projets. Nous n’avons aucune garantie que des hommes qui possèdent les unes possèdent aussi les autres.

Demain, j’enchaîne avec une proposition…

Droit de vote en question 1.

Droit de vote en question 2.

Troisième voie en image

6 Monday November 2006

J’ai essayé de cartographier les possibilités politiques qui s’offrent à nous (voir ma première tentative). Sur l’axe horizontal, j’ai placé la gauche et la droite, la gauche privilégiant les solutions qui passent par l’État et la solidarité, la droite privilégiant les solutions qui passent par le privé et la compétitivité.

 

Ces deux possibilités cohabitent dans chacune des tendances politiques. La droite n’est pas contre la solidarité, elle pense juste que nous arriverons à plus de solidarité en faisant confiance aux initiatives citoyennes. La gauche, elle, compte s’appuyer sur la solidarité pour créer des entreprises plus humaines et donc plus performantes. La différence entre la gauche et la droite est une question de priorité. Ce n’est plus aujourd’hui une différence fondamentale.

En revanche, une césure plus profonde se creuse suivant l’axe qui oppose l’âge industriel et l’âge citoyen, qui oppose les conservateurs au cinquième pouvoir. Presque tous nos partis politiques défendent exclusivement les méthodes de l’âge industriel, presque tous pensent avoir les solutions à tous nos problèmes, tous pensent top-down.

Il faut essayer de voir au-delà des mots, des capitalistes qui se disent libéraux et qui cherchent à tout contrôler, des altermondialistes qui se disent progressistes et qui pensent résoudre tous les maux du monde en usant des mêmes solutions que les capitalistes.

Sur mon schéma, je n’ai pas positionné les écologistes car l’écologie n’a jamais était une politique mais un constat : le monde va mal. Après, il faut savoir comment le soigner. Les écologistes et les altermondialistes penchent trop souvent vers le top-down, vers les méthodes à la source du mal. Leur véritable place est vers le bottom-up. J’espère de tout cœur qu’ils vont le comprendre, que toutes les forces citoyennes se rassembleront, ouvrant une troisième voie politique, seule capable de résoudre nos problèmes.

Le rassemblement ne doit pas se faire à droite ou à gauche, encore moins au centre, mais ailleurs. Ce rassemblement en réseau, souhaité par beaucoup, organisé par aucun, se produit de lui-même sous l’impulsion du cinquième pouvoir.

Aussi incroyable que ça puisse paraitre, il se développe en ce moment même, et dans le monde entier, un mouvement d’une ampleur sans doute comparable à celui qui, il y a deux siècles, aboutissait à la Révolution Française, écrit Francesco Casabaldi sur son blog. Les similitudes sont nombreuses : il ne porte pas de nom, n’a pas de leader, aucun mouvement ou organisation ne le représente ou le résume, ses contours sont extrêmement flous. Même les gens qui y participent en ont plus ou moins conscience et chacun en a une vision différente. Et pourtant il existe et devient un peu plus visible chaque jour.

TV égale abstention

7 Saturday October 2006

Plus nous regardons la télé (pas moi… je l’ai pas), moins nous votons. C’est une idée dans l’air.

 

Dans mon prochain livre, je vais publier et commenter ce graphique qui parle de lui-même. Je l’ai concocté en corrélant diverses études (le taux d’abstention aux élections depuis 1958 et la traditionnelle étude Médiamétrie que j’ai reconstituée en glanant à droite à gauche). Si quelqu’un connaît d’autres sources, je suis preneur.

Mon analyse est simple : la télévision a transformé la politique en spectacle, un spectacle réservé à une élite, un spectacle auquel nous participons de moins en moins. Cette distanciation de plus en plus grande, nous a conduis à nous engager de moins en moins.

Je crois maintenant qu’Internet va inverser la tendance. Pour étayer cette thèse, j’aimerais publier un autre graphique. Tracer la courbe de l’évolution du nombre d’internautes et la comparer avec l’évolution du nombre d’adhérents à des partis, le nombre de syndicalistes, le nombre de gens qui travaillent dans les associations…

Je sais que le nombre d’encartés vient de faire un bond. J’ai l’intuition que plus Internet se développe, plus il nous redonne goût à la participation, donc à l’engagement sous toutes ses formes (le vote étant la forme la moins exigeante à mes yeux).

Pour le moment, je n’ai pas assez de données pour tracer une quelconque courbe, même une courbe qui viendrait contredire mon analyse. Là encore, si l’un de vous connaît des sources… ça m’intéresse. Si je ne trouve rien de prémâché, je contacterai un à un les partis pour connaître leur nombre de sympathisants sur les dix dernières années.

Manager par la connexion

8 Friday September 2006

Le 14 septembre, je participe à Genève à une conférence sur le Management agile. Ça me fait drôle. Quand j’étais manager dans la presse, j’étais tout sauf agile, plus proche de l’autocrate, pour ne pas dire du tyran. Je vais essayer de me justifier dès le premier slide (power point à télécharger).

1/ Je suis plutôt mal placé pour donner des leçons. Durant mes études, j’étais un élève ingérable. Quand je me suis retrouvé à l’armée, ce fut une catastrophe, mon expérience la plus douloureuse, car je me heurtais sans cesse à une autorité trop visible. Quand j’ai bossé, ce ne fut guère mieux. Je n’ai trouvé qu’une solution : gravir les échelons pour avoir moins de pesanteur au-dessus de moi mais j’ai découvert que la pesanteur d’en bas était tout aussi lourde. J’ai vécu de plus en plus mal cette situation jusqu’à frôler le burn out. Un licenciement heureux m’a tiré d’affaire. Depuis, je ne fais que me manager moi-même et c’est déjà assez compliqué.

Alors pourquoi accepter de parler de management ? Parce que, suite au conseil de Freddy Mallet, j’ai lu il y a quelques mois un livre écrit par un certain Dee Hock, aujourd’hui un septuagénaire en qui je me suis reconnu et qui, quarante ans avant que je n’écrive Le peuple des connecteurs, a mis en place un management que je pourrais appeler par la connexion. Une phrase de Churchill résume l’histoire de Dee Hock :

Tout le monde savait que c’était impossible à faire. Puis un jour est venu un homme qui ne le savait pas. Et il l’a fait.

2/ Avant de parler de Dee Hock, je vais poursuivre le détour par Churchill. Le 11 novembre 1947, devant la Chambre des Communes, il aurait dit :

La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres.

On me répète souvent ces paroles pour me signifier que je n’ai pas le droit de remettre en cause la démocratie. Il n’y aurait rien de mieux. Premièrement, je ne vois pas pourquoi Churchill aurait le dernier mot sur le sujet. Deuxièmement, j’ai fini par revenir au texte original où Churchill dit en fait :

Democracy is the worst form of government - except for all those other forms, that have been tried from time to time.

Pour Churchill, la démocratie est le moins mauvais des systèmes essayés. Rien ne nous empêche d’inventer mieux. Il nous suffit de faire preuve d’imagination. C’est vrai en politique, c’est vrai en management comme Dee Hock l’a prouvé.

3/ En 1965, Dee Hock a 36 ans, il habite Seattle et il est au chômage. À force de se battre avec ses supérieurs, il finit toujours par démissionner. Mais cette année là, il n’a plus le choix. Comme il a toujours travaillé dans des banques, il frappe à la porte de la National Bank of Commerce. Ils n’ont pas de travail pour lui mais lui offrent un poste parce qu’ils jugent Dee sympathique.

Pendant un an, il vivra un enfer comme larbin de service. Toutefois, un jour d’été 1966, le président le convoque et lui demande s’il veut bien aider le responsable du nouveau programme de cartes de crédit. Dans 90 jours, la banque doit entrer sur ce nouveau marché en franchisant la carte de Bank of America. Quatre ans plus tard, Dee Hock sera l’initiateur et le premier CEO de Visa !

4/ Visa tout le monde connaît : 1 milliard de consommateurs possèdent une carte Visa. Et pourtant, durant les dix dernières années, Business Week, Fortune et Forbes n’ont publié que 35 articles sur Visa alors qu’ils en consacraient plus de 1 000 à Microsoft. Dans les média, Visa est invisible. C’est une des marques les plus connues mais personne ne connait les actionnaires ou le cours du titre. Et pour cause, Visa n’appartient à personne, n’est pas coté en bourse, c’est un réseau de 22 000 banques et de 20 millions de marchands qui, comme internet, dépasse les frontières géographiques et juridiques.

C’est aujourd’hui la plus grande structure commerciale au monde mais elle ne ressemble à aucune autre. Son mode de management peut-il s’étendre à l’ensemble de la société ? Dee Hock l’espère. À ses yeux, nous vivons encore dans l’enfance de la démocratie et Visa peut nous servir de modèle pour une démocratie adulte.

5/ Au cours de sa success story, Dee Hock ne renonça jamais à ses convictions les plus profondes. Tout au long de sa vie, il n’a cessé de se poser trois questions :

  1. Pourquoi les organisations, partout, qu’elles soient commerciales, sociales ou religieuses, ont-elles de plus en plus de difficulté à mener leurs affaires ?
  2. Pourquoi, partout dans le monde, des individus se sentent-ils de plus en plus en conflit avec les organisations dont ils font partie et s’en sentent étrangers ?
  3. Pourquoi la société et la biosphère sont-elles de plus en plus en débâcle ?

Pour Dee Hock, la réponse à ces trois questions est évidente. La logique de l’âge industriel dont nous sommes les héritiers, un âge qui débuta il y a 400 ans avec la Renaissance, n’est plus adaptée à notre monde :

  1. Centralisation et hiérarchisation ne permettent pas d’affronter la complexité.
  2. Manie du réductionnisme, besoin de tout séparer, de tout trier, de tout simplifier, de réduire la variabilité.
  3. Volonté de tout contrôler comme si le monde était une machine déterministe.
  4. Volonté de commander à tous, ce qui revient à priver les individus de leur liberté.
  5. Recherche systématique des causes qui produisent les effets en oubliant les boucles de feedback.
  6. Mépris de l’environnement et des hommes au nom de la croissance, ce qui interdit tout développement durable.
  7. Déresponsabilisation des individus, capables de commettre des horreurs au nom de leur entreprise (un peu comme les soldats sous prétexte qu’ils sont en guerre).

Dès les années 1960, Dee Hock avait, plus au moins consciemment, abouti au constat que l’âge industriel nous rend schizophrènes. Le réductionnisme est allé trop loin. Tout est séparé, même nous-même, entre le moi qui travaille et celui qui rentre chez lui et celui qui est citoyen. Du coup, l’un peut commettre des atrocités dont l’autre se lave les mains.

6/ Pour Dee Hock, il était temps de devenir responsable. Il était temps d’inventer une nouvelle façon de vivre ensemble comme de travailler ensemble. Depuis l’avènement de l’âge industriel, et son mode ne management par le haut, nous n’avions inventé aucun nouveau mode d’organisation. Il était temps d’essayer autre chose. Et pour commencer, il fallait changer de perspective :

  1. Toutes les choses sont indépendantes.
  2. Bien qu’interdépendants tous les hommes diffèrent.
  3. Les véritables communautés se construisent par les échanges immatériels et non monétisés (pour détruire une communauté, il suffit de mettre un prix sur tout).
  4. Les hommes n’on pas besoin de chefs mais de leaders. Tout homme est né leader (enfant il commence par mener ses parents par le bout du nez).
  5. En l’absence de chef, les hommes s’auto-organisent, les décisions remontent par percolation.

7/ Dès l’automne 1966, Dee Hock mit en application ces quelques principes à la National Bank of Commerce. Avec son collègue, ils avaient 90 jours pour entrer sur un nouveau marché, c’était une folie. Pas le temps de louer des bureaux, pas le temps de recruter. Tous les employés avec un peu de disponibilité, peu importe leurs compétences, se retrouvèrent pêle-mêle dans l’auditorium de la banque. Dès qu’un problème se présentait, un leader naturel apparaissait. Personne n’avait de titre, de responsabilité, d’objectif particulier. Tout le monde avançait main dans la main.

Personne ne contrôlait quoi que ce soit, c’était le chaos. Mais petit à petit, l’ordre émergea.

En 90 jours, non seulement l’équipe de l’auditorium s’auto-organisa mais aussi les employés des agences qui devaient distribuer 120 000 cartes à leurs clients. Quelques jours avant le lancement, le système de mailing et d’impression des cartes s’engorgea. Tout le monde chercha une solution. Les cadres de la banque finirent par obéir aux secrétaires qui, sur ce coup, étaient les plus compétentes. Le jour J, tous les clients avaient reçu leur carte.

8/ Auto-organisation, décentralisation et responsabilisation avaient porté leurs fruits. Pour Dee Hock, ce n’était que le début de l’aventure. En 1968, c’était la panique chez les franchisés du système de cartes de crédit de Bank of America. Les pertes s’accumulaient. Une réunion de 120 banques fut convoquée, elle tourna vite au pugilat. Dee Hock proposa aux organisateurs de laisser les franchisés chercher eux-mêmes une solution. Il finit par se retrouver sur la scène pour proposer la création d’un comité où les banques volontaires pourraient participer, sans que ça ne leur coûte rien sinon du temps, sans que ça ne les oblige à quoi que ce soit.

Dee Hock était devenu le président d’une structure informe et informelle. Quelques temps plus tard, il s’enferma avec trois collègues dans un hôtel de Sausalito. Là, ils devaient définir l’objectif de leur association. Après quatre jours de vaines conversations, Dee proposa de créer le premier système au monde d’échange de valeurs. Aucune société, aucun État, aucune personne ne pourrait en être le propriétaire, il serait totalement indépendant.

Mais une telle structure n’avait jamais existé. Sa complexité laissait pantois. Personne ne pouvait en penser les rouages. Dee se dit qu’elle devait ressembler à un organisme vivant. Quelques principes devraient en régler l’évolution et le reste s’auto-organiserait en accord avec les principes et dans la poursuite de l’objectif.

Sans moyen, sans consultant à leur service, Dee et ses trois collègues consacrèrent plusieurs mois à convaincre les banques que c’était la bonne solution. Il n’était pas question de créer une super banque mais un réseau de banques. Ils ne savaient pas alors que suivant les mêmes principes d’autres hommes étaient en même temps en train de créer Internet.

Le 11 mars 1970, National BankAmericard, Inc, le premier réseau de cartes de crédit interbancaire était créé. Contre sa volonté, Dee Hock fut forcé d’en devenir le président.

9/ L’histoire allait se répéter encore une fois. La méthode qui avait fonctionné pour les banques américaines allait être appliquée à la planète. En 1973, Dee Hock créait un réseau qui s’appela bientôt Visa International. Le choix du nom lui-même émergea d’une auto-organisation sans que personne ne soit capable de savoir qui l’avait proposé pour la première fois. Dee Hock raconte des anecdotes extraordinaires. Les réunions systématiquement ouvertes à tous, l’absence de données confidentielles, l’absence de titre pour les employés. Il évoque même les meetings annuels où les conjoints des responsables des banques du réseau étaient conviés.

Durant tout ce temps, Dee Hock resta très discret. Jamais il ne gagna un salaire mirobolant, jamais il ne reçut de stock option puisque Visa ne pouvait pas en distribuer. À cette époque, jamais il ne fit la une des magazines. En mai 1984, âgé de 55 ans, il quitta Visa pour se retirer dans son ranch. Et ce n’est qu’après dix ans d’isolement qu’il accepta de revenir sur cette aventure, qu’il la raconta puis qu’il finit par écrire son livre. C’est en lisant Complexity de Mitchell Waldrop qu’il comprit qu’il avait réinventé la théorie de la complexité.

Il forgea alors le mot chaord pour décrire les structures qui ne sont ni ordonnées, ni chaotiques, mais présentent un état intermédiaire.

Chaord 1. N’importe quel système auto-organisé, autocontrôlé, adaptatif, non linéaire, qu’il soit un organisme, une organisation ou une communauté, qu’il soit physique, biologique ou social, qui montre simultanément des comportements ordonnés et chaotiques. 2. Entité dont le comportement montre des propriétés qui ne sont pas gouvernées et expliquées par les règles qui gouvernent et expliquent ses parties.

En 1992, Money Magazine désigna Dee Hock comme un des hommes qui a le plus changé notre façon de vivre au cours des dernières décennies du vingtième siècle. Je crois que personne n’a encore mesuré sa véritable influence.

En lntroduction d’un entretien avec Dee Hock, à lire absolument, Melissa Hoffman cite Arcadia de Tom Stoppard :

Une porte comme celle-ci s’est entrouverte cinq ou six fois depuis que nous nous sommes redressés sur nos jambes. C’est le meilleur moment possible pour être en vie, alors que presque tout ce que nous croyions savoir est faux.

J’ai ressenti la même chose en lisant The Birth of Chaordic Age.

Quelques liens pour aller plus loin : Chaordic Common, Leader to leader (avec une liste de conseils pour les managers), The Trillion-Dollar Vision of Dee Hock, wikipedia.

Le cauchemar des politiciens

5 Tuesday September 2006

Les politiciens, élus pour nous protéger de nos propres horreurs, finissent souvent par commettre des horreurs à leur tour. C’est une fatalité.

J’ai souvent expliqué que les structures sociales complexes n’avaient pas nécessairement besoin pour s’épanouir de chef et de commandement central. C’est le fameux exemple des oiseaux avec lequel s’ouvre Le peuple des connecteurs.

On me répond souvent que les loups vivent en hordes structurées. C’est vrai. Les mammifères aiment les chefs car ils présentent un avantage dans les structures sociales simplifiées. Mais chez les hommes d’aujourd’hui les structures sociales sont devenues complexes. Alors pourquoi avons-nous encore des chefs ? Pourquoi multiplions-nous les couches hiérarchiques qui, d’un point de vue opérationnel, sont inefficaces dès que de réelles difficultés se présentent ?

Dans La Guerre et la Paix, Tolstoï propose une réponse magistrale. Après avoir démontré que les chefs n’avaient aucun pouvoir réel, leurs ordres arrivant souvent trop tard, étant souvent inapplicables ou, quand ils sont appliqués, conduisant à des résultats opposés à ceux escomptés, il se demande à quoi servent les chefs :

Les hommes se mettent en marche d’Occident en Orient, massacrent leurs semblables, et cet événement est accompagné de discours sur la gloire de la France, la perfidie de l’Angleterre, etc. […] Ces justifications libèrent les hommes qui participent à l’événement de leur responsabilité normale. Ces buts provisoires jouent le rôle des balais placés à l’avant de la locomotive pour nettoyer la voie. Ils aplanissent la route devant le sentiment de responsabilité morale.

Pour Tolstoï, le chef a pour fonction, non de diriger les événements, mais d’en justifier la nécessité, parfois l’horrible nécessité. Quand les chefs disent qu’il faut tuer pour le bien de la nation, les hommes pillent, violent, tuent… Ils mettent leur sens moral en veilleuse et se transforment en bêtes sauvages.

Cette théorie de Tolstoï se justifie d’un point de vue évolutif. Les hordes de mammifères, en se dotant de chefs, gagnent un avantage certain. Lorsqu’une horde devient société, chez les humains, sa complexité devrait faire disparaître la nécessité de chefs, car l’auto-organisation est alors plus efficace. Mais ça ne se passe pas de cette façon.

Chez nous, il y a encore des chefs parce que leur présence procure un avantage qui compense leur inefficacité. Quel est cet avantage ? Nos sociétés complexes se développent avec la conscience des individus qui, pour vivre ensemble, développent peu à peu un sens moral. Mais ce sens moral, indispensable au quotidien, peut s’avérer problématique en temps de crise. Il faut alors le désactiver : tel serait le rôle du chef. C’est sans doute pour cette raison que le pouvoir séculaire s’associe historiquement presque toujours au pouvoir religieux, car son domaine est la moralité.

Nous aurions besoin de chefs pour nous déresponsabiliser. Et je comprends mieux maintenant pourquoi la plupart des gens s’accrochent au droit de vote. Il les ramène à l’ancien régime, à ce chef divin capable de les absoudre de leurs pêchés. Peu importe que ce chef soit un monstre, un bandit, un truand. Ce qui compte c’est que, de temps en temps, il paye pour nos égarements sauvages.

Une société sans chef, ça fait peur. Terriblement peur. Qui dès lors va me confesser et me pardonner ? Contre qui vais-je me retourner si ça tourne mal ? Contre moi-même ? Nous ne sommes peut-être pas encore près pour ce grand saut.

Mais les idées de Tolstoï sont-elles encore valables ? J’entends des voix chuchoter : « Nous ne sommes pas en guerre. Nous ne commettons pas d’horreurs. Nos hommes politiques ont d’autres fonctions que nous absoudre. » Je crois le contraire. Nous sommes des monstres, nous avons comme par le passé besoin d’être pardonnés. Maintenant que les psychanalystes remplacent les curés, maintenant que les neurologues ridiculisent les psychanalystes, il ne nous reste comme confesseur que nos politiciens.

Pourquoi donc acceptons-nous leurs malversations et leurs magouilles ? Pourquoi osent-ils faire leur comme back politique après un séjour en prison ? Ils purgent leur peine et reviennent comme si de rien n’était. Et des gens voteront pour eux. Ils voteront parce qu’ils les aiment, ils les aiment pour le service inestimable qu’ils leur rendent. Et peu importent qu’ils soient des crapules, la plupart des rois aussi étaient des crapules. Comme ils n’ont aucun autre rôle sinon celui de nous donner bonne conscience, on se moque bien de leur propre moralité. D’ailleurs, pour laver nos pêchés, il faut bien qu’ils aient l’âme endurcie, il faut qu’ils soient prêts à commettre eux-mêmes des horreurs. Nous sommes obligés de leur pardonner comme ils pardonnent pour nous. C’est très chrétien. Matthieu écrit :

Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses.

Ainsi chacun de nous commet chaque jour des horreurs. Il suffit de voir Le Cauchemar de Darwin pour s’en persuader. Nous cautionnons d’infâmes trafics dans nos centres commerciaux et nous finançons les guerres avec nos impôts. Nous sommes en guerre même si nous n’allons pas nous même sur le champ de bataille. Comme à l’époque napoléonienne, nous tuons chaque jour, sans scrupule. Tout ça parce que ILS, nos politiques, sont responsables à notre place. Nous fermons les yeux parce qu’ils sont là.

En fait, je les applaudis. La vie est plus facile grâce à eux. Mais bon, il est peut-être temps de devenir responsables, non ?

Article aussi publié sur Le Monde Citoyen et sur Agoravox.