Archive : Science et techno

Culture et technologie

12 Friday October 2007

J’écris cet article en partie pour répondre à Lény. Dans un commentaire suite à mon manifeste sur la culture 2.0, il a dit :

L’idée qui voudrait que pour être en adéquation avec un temps technologique il faut utiliser la technologie est une connerie.

Je voudrais revenir sur cette connerie. Quand je regarde les œuvres du passé, en tout cas celles que j’admire, j’ai l’impression que leurs créateurs ont toujours été en adéquation avec leur temps. En nous parlant de ce qui était propre et unique en leur temps, ils ont réussi à nous parler à nous qui ne sommes plus de leur temps. Ils n’ont atteint cette adéquation qu’en usant des outils qui en leur temps équivalaient à notre technologie.

De nombreux courants traversèrent l’art du XXe siècle mais des relents psychanalytiques et introspectifs transparaissent presque toujours à travers eux. Les artistes n’avaient pas besoin de lire Freud ou ses adversaires acharnés comme Wittgenstein ou Popper. Étant de leur temps, ils découvrirent une nouvelle façon de traiter les problèmes, une façon tantôt expressionniste tantôt anti-expressionniste. Mais même dans les monochromes, comble du minimalisme, le spectateur était précipité dans l’introspection.

À cette époque, la psychanalyse et l’anti-psychanalyse étaient les outils dominants. Par exemple, le peintre, tout en usant du pinceau, usait d’un outre outil, un outil mental dans ce cas.

Un peu plus tôt dans le siècle, Proust, Joyce, Faulkner… manipulèrent le temps comme le faisaient au même moment les scientifiques. Ils n’avaient pas besoin de maîtriser les équations de la relativité mais ils en partageaient d’une certaine manière les conséquences. Ils inventèrent alors de nouvelles façons de structurer les récits. L’abstraction était un outil.

Aujourd’hui, la technologie joue le même rôle que la psychanalyse ou les concepts abstraits au XXe siècle. La technologie a toujours été présente dans la vie des hommes mais jamais avec autant de force. Elle devient l’outil. Un artiste peut-il l’ignorer ? Je ne le pense pas. Peut-il vivre avec sans l’interroger ? Je ne le pense pas. D’ailleurs Lény n’y échappe pas. Il suffit de parcourir son blog. J’aime particulièrement cette image.

Pour exprimer le courant psychanalytique ou antipsychanalytique, l’artiste pratiquait une forme de psychanalyse. Proust a écrit des équations riemanniennes avec ses livres. Pour être artiste aujourd’hui, il faut jouer avec la technologie.

Ainsi la BD est extraordinairement créative parce que les nouvelles technologies ont aidé à renouveler le genre, depuis les tablettes à dessin jusqu’aux systèmes d’encrage.

Cette sculpture en papier de Jen Stark n’a pas été tracée au laser mais elle aurait pu l’être. C’est ça qui importe. Que Jen Sark ait utilisé la techno ou non n’a pas d’importance. Elle est influencée par elle. Pour que cette influence se produise, je crois qu’il faut se confronter à la technologie.

Il s’agit bien sûr de la technologie numérique, cette technologie qui se présente sous la forme d’outils reconfigurables indéfiniment. Un ordinateur ne peut pas être comparé un stylo ou à un pinceau. C’est un outil pour créer d’autres outils, c’est un méta-outil.

Les artistes peuvent-il se contenter d’utiliser des outils ? Oui, bien sûr, Jen Stark nous le prouve. Mais, quand je regarde ses œuvres, je les trouve décoratives. Il leur manque à mon sens cette chose indéfinissable qui fait le caractère artistique.

Je crois que celui qui prétend aujourd’hui à l’art doit passer au stade méta. Pour ce faire, il doit être hacker.

La grande messe du 20h

5 Friday October 2007

La semaine dernière, j’ai enfin rencontré Pacco et nous avons papoté, notamment de la télévision. Pour Pacco, elle restera dominante encore longtemps car elle peut réunir, au même instant, des millions de personnes devant les mêmes images.

Les hommes ont toujours éprouvé le besoin de se retrouver et de communier ensemble. Les temples puis les églises devinrent de plus en plus vastes. La radio en virtualisant le lieu de culte réussit à dépasser les contraintes spatiales. Nous n’étions plus dans le même lieu mais nous participions au même évènement.

Grâce aux images, la télévision renforça la sensation « d’y être ». Armstrong marcha sur la Lune devant la planète. En 1998, l’équipe de France gagna la coupe du monde devant plus d’un milliard de téléspectateurs. La télévision apparaît comme une généralisation de l’expérience religieuse.

Pacco remarqua alors qu’internet n’offrait pas cette possibilité. Nous ne voyons pas les choses en mêmes temps (média asynchrone). Nous n’avons pas de point de rendez-vous rituel. Plutôt, il en existe des millions et nous nous éparpillons. « Avec internet, la grande messe c’est fini. »

J’ai alors pensé à Word of Warcraft. N’est-ce pas un nouvel espace de communion ? Comme à la radio, nous écoutons. Comme à la télévision, nous voyons. Comme dans la vie, nous agissons. Nous pourrons nous y retrouver par dizaines de millions et vivre ensemble la même expérience.

Comme les fidèles n’étaient pas tous dans la même église à l’heure du culte, nous ne serons pas tous au même endroit dans le jeu mais nous en partageront l’ambiance. J’ai alors songé à une belle idée développée par McEnzie Wark dans Gamer Theory.

Dans ce manifeste, il prend Platon à contre-pied. Quand le joueur quitte la caverne où il joue, il ne rejoint pas la réalité mais un autre terrain de jeu, un autre gamespace. Tout est jeu pour Wark. Tout est jeu pour moi aussi. Je me demande comment on peut imaginer le monde autrement.

Quand nous jouons, nous prenons peu à peu conscience de l’algorithme qui anime le jeu. Nous ne retrouvons pas les lignes de codes mais leur grande ligne. Nous en avons une perception allégorique. Wark parle alors d’allegorithm.

Les joueurs de Word of Warcraft communient avec le même allegorithm comme les fidèles le font avec leur allégorie religieuse. Je crois ainsi que la messe est dite. Les jeux massivement multijoueurs supplanteront la télévision car, en ajoutant l’action, ils généralisent plus qu’elle l’expérience religieuse.

Notes

  1. Les scientifiques cherchent à retrouver le code derrière l’allégorie naturelle.
  2. Word of Warcraft n’est qu’une des premières moutures des allegorithms à venir, ne parlons mêmes pas de Second Life.
  3. Un ami me disait hier qu’il en avait assez d’entendre ses collègues de travail ne parler que de jeux vidéos. « Pour eux, c’est une des réalités possibles, j’ai répondu. Ils y vivent aussi intensément que dans l’allégorie naturelle. »

Homme 2.0

27 Monday August 2007

Par PaccoL’évolution fonctionne virtuellement. Ce n’est pas une preuve qu’elle fonctionne dans la nature mais un élément de plus pour en être quasi certain. Cette presque confirmation de la théorie darwinienne cause beaucoup de troubles aux essentialistes.

S’il y a évolution, il n’y a pas de nature humaine essentielle… sinon une nature humaine en constant devenir. Il n’y a pas plus d’éthique ou de morale gravées dans le marbre. Tout est susceptible de changer et d’évoluer (évoluer ne veut pas dire progresser). D’un point de vue biologique, refuser qu’une chose évolue serait même la condamner à mort.

Notre monde évolue de plus en plus vite à cause de nos activités de plus en plus effrénées. Nous avons deux possibilités.

  1. Nous réduisons nos activités dans l’espoir de ralentir l’évolution du monde.
  2. Nous acceptons les changements qui surviennent et nous nous adaptons à ces changements en changeant nous-mêmes.

La première voie nous est malheureusement interdite (même si elle peut être vue comme une adaptation aux changements). Nous avons mis le monde dans un tel état de surchauffe que, dans le temps imparti pour réagir, nous ne pouvons le refroidir que par de nouvelles technologies (le bio est une technologie de refroidissement mais insuffisante à elle seule). Cette course à l’innovation nous condamne donc à changer.

J’espère que ma position par rapport au dopage est ainsi plus claire. Les athlètes sont pour moi des pionniers. En tout cas, ils pourraient le devenir, en expérimentant pour nous les innovations technologiques qui demain nous permettrons de survivre.

Dans Wired, je suis tombé sur une liste de métiers à risque liés à la science. L’auteur aurait pu ajouter les sportifs de haut niveau.

Notes :

  1. Le 6 juillet 1965, je n’avais pas 2 ans, mon père m’a porté sur ses épaules jusqu’au sommet du Ventoux lors de la victoire de Poulidor. Deux ans plus tard, Simpson mourrait sur ces mêmes pentes. Depuis mon père n’a cessé de me raconter ce drame, finissant par me persuader que nous étions au bord de la route le 13 juillet 1967. Dans mon imaginaire, j’étais au chevet de Simpson, j’ai vécu son agonie. Et c’est parce que je ne veux pas que de tels drames se reproduisent que je crois qu’il faut encadrer « le » dopage qui ne peut être banni.
  2. Interdire le dopage n’a jamais empêché les hommes de se doper. Vouloir gagner une épreuve sportive n’est qu’une raison parmi d’autres qui poussent les hommes à se doper.
  3. Les neurologues ont découvert que notre tendance à inventer des histoires pour justifier des faits inexplicables s’amplifiait lorsque notre niveau de dopamine était élevé. Quand est-ce que les romanciers utiliseront cette dope là ?
  4. Je ne suis pas pour le dopage. Je constate simplement que les hommes se dopent, que nous nous dopons presque tous. Je suggère juste de canaliser cette propension au dopage dans une direction qui profiterait à l’humanité.
  5. S’arcbouter sur un interdit de polichinelle ne sert à rien. Nous ne pouvons interdire que ce que nous savons détecter mais nous sommes forcés d’autoriser ce que nous ne connaissons pas. Il en va ainsi pour les nouvelles drogues qui sont légales tant qu’elles n’ont pas été classifiées (il en existe des centaines, souvent plus redoutables que celles distribuées par les dealers).
  6. Je n’ai pas envie de parler de dopage mais de nouvelles technologies, des technologies qui nous permettraient de dépasser nos limites humaines. Un pacemaker est un artefact technologique de cette espèce. Il permet de dépasser la limite de la mort pour beaucoup de nos contemporains. Je ne vois pas pourquoi nous accepterions de dépasser cette limite et pas celle du temps mis pour courir le cent mètres.
  7. Je ne confonds pas dépassement de soi et dépassement des autres, ce qu’est devenu le sport de compétition aujoud’hui. En art, le dépassement des autres n’a aucun sens et les artistes ne cherchent qu’à se dépasser eux-mêmes, ce qui n’interdit pas l’usage des drogues, usage qui n’est d’ailleurs pas réellement légiféré. On ne va pas détruire la poésie de Baudelaire parce qu’elle a, en partie, été écrite sous hallucinogène.
  8. Excepté pour les essentialistes, l’éthique sportive n’existe pas, pas plus qu’une autre éthique en particulier. Au contraire, de multiples éthiques coexistent et évoluent.
  9. Dans l’esprit de beaucoup de gens, l’éthique sportive veut que les adversaires concourent à armes égales. Mais qu’est ce que ça signifie ? Par exemple, si vous êtes plus riches, vous pouvez vous entraîner dans de meilleures conditions.
  10. Par ailleurs, nous ne sommes pas tous égaux. Par exemple, la vitesse à laquelle notre organisme achemine l’oxygène à nos muscles est en moyenne de 40 à 50 ml/kg/min. Au mieux de sa forme, Lance Amstrong était à 83,8, Miguel Indurain était à 88. Même sans entraînement ces hommes ne luttent pas à armes égales.
  11. Pourquoi interdire à certains hommes de compenser leurs déficiences génétiques ? Au nom de quelle éthique ? Interdisons-nous aux malades de se soigner ? Pour un sportif, concourir et gagner, c’est vivre. Pour lui, se doper, c’est soigner ses imperfections.
  12. Je ne me drogue pas, je ne bois même pas du café. Quand je dis que je me droguerai le jour où je sentirai mes capacités intellectuelles défaillir (si j’ai un jour cette lucidité), je ne confonds pas « me soigner » et « me doper ». Le vieillissement n’est pas une maladie. Depuis la nuit des temps, les hommes acceptent ses aléas. Mais si on nous propose de les dépasser, la plupart d’entre-nous le ferons.
  13. Les sportifs ne sont pas plus malhonnêtes que nous. Ils veulent être au meilleur de leur forme, ils veulent dépasser cette forme pour l’emporter. Les intellectuels et les artistes sont moins obsédés quant à leurs performances parce qu’elles ne se mesurent pas quantitativement.
  14. Pour éviter le dopage sauvage, la prise de risque insensée, il faudrait réduire les bénéfices potentiels qu’apportent le dopage. Malheureusement, nous vivons une société des spectacles où le champion est roi, et surtout riche. Tant que nous vivrons dans un monde dominé par le quantitatif, il y aura du dopage, il y aura des gens pour enfreindre les règles.
  15. Comme il y a trop à gagner, dès l’enfance on entraîne à gagner, donc on prépare au dopage. Les parents sont les premiers responsables.
  16. Le système éducatif, avec ses examens et ses concours, est tout aussi responsable. Il pousse à prendre des vitamines… et d’autres produits bien plus puissants. Sur Agoravox, on m’a dit que la Modafinil n’était pas un dopant. Quand tu ne dors pas pendant 48h non stop tout en restant au top de ta capacité intellectuelle, tu n’es pas dopé ? Il y a longtemps que les étudiants instruits ne tournent plus au Guronsan (et que la nécessité d’ordonnance ne rebute pas). Il est d’ailleurs facile d’acheter tous ces produits en ligne.
  17. Pour lutter contre la triche, nous devons développer la transparence, faire en sorte que tous les dopages potentiels soient connus. Malheureusement, nous ne pouvons pas mettre une escadre médicale derrière chaque sportif. Si pour concourir, il fallait renoncer à son intimité, ce serait une atteinte à l’intégrité personnelle au moins égale à celle provoquée par le dopage.
  18. Légaliser seulement les nouveaux dopages ne mettrait pas en danger les enfants car ils n’y auraient pas accès. Dans un esprit de transparence, tous les sportifs, quel que soit leur niveau et leur âge, devraient subir régulièrement des tests de dépistages des dopes connues. La course à l’innovation ne serait pas fermée et la santé publique serait préservée.
  19. Le café permet de rester éveiller un peu… la Modafinil beaucoup plus… et de nouvelles molécules qui arrivent encore plus. Pourquoi autoriser les unes plutôt que les autres ? Parce que la culture normalise le café… dans certaines cultures les drogues hallucinogènes sont normalisées.
  20. Mais où mettre la limite ? Les essentialistes croient qu’elle existe. Définissez-la de manière objective et définitive (ce qui n’a pas de sens dans une perspective évolutive). Qu’est-ce qui est artificiel et ne l’est pas ? Encore une fois, seuls les essentialistes sont capables de répondre à cette question. Faire avorter les championnes après quelques semaines de grossesse est une drogue naturelle « moralement » plus répréhensible que toutes les dopes technologiques.
  21. Pour moi, tout ce qui nous permet de nous dépasser est une dope. L’ascèse est une dope, la méditation aussi, l’entraînement aussi. Un entraînement extrême peut détruire la santé, même tuer, tout comme un régime alimentaire mal approprié.
  22. Le désir de dépassement de soi comme des autres est inscrit dans la nature humaine. Nous devons accompagner ce désir et non le nier car il est un bien précieux.
  23. Autant le désir de dépassement des autres me paraît médiocre, autant le dépassement de soi, malheureusement corolaire, doit être encouragé. Notre culture résulte des chefs-d’œuvre des millions d’hommes qui ont cherché à se surpasser au cours de notre histoire.
  24. Les chances égales, l’éthique sportive, les règles inviolables… rien de tout cela n’existe. Les génies sont justement les hommes capables de faire exploser les barrières.
  25. Ce problème du dopage, comme beaucoup d’autres dans notre société, ne se règlera que si nous passons d’un âge des quantités à un âge des qualités, en d’autres mots, que si nous abandonnons le modèle capitaliste pour un modèle beaucoup plus collaboratif.
  26. En attendant, regardons le problème en face. Cherchons une solution. La meilleure arme à notre disposition aujourd’hui est peut-être la collaboration.
  27. Sur le tour de France, les coureurs pourraient collaborer à l’équité. Ils n’ont aucune raison d’accepter la tricherie de quelques uns. Dénoncer n’est pas méprisable une fois qu’il s’agit de la santé d’autrui. Ne pas le faire serait refuser de porter assistance à une personne en danger. Mais les coureurs sont-ils les seuls coupables ? Sont-ils les mieux informés ? Je ne le crois pas.
  28. Le cyclisme est un sport de performances relatives. Si un coureur se dope, les autres sont obligés de le faire et ainsi de suite. Cette escalade ne profite pas au spectacle mais seulement aux meilleurs tricheurs.
  29. Plutôt que le contrôle antidopage soit piloté de l’extérieur (par des règles arbitraires appliquées arbitrairement par des instances internationales pas toujours équitables), il faudrait que les coureurs eux-mêmes fixent les règles. Ils se connaissent, ils courent ensembles depuis des années, ils ne peuvent manquer de noter avec étonnement les progrès faramineux de certains de leurs collègues.
  30. Il est bon de rappeler que Zidane, notre héros national, doubla de masse musculaire après un an dans le championnat italien. Personne ne cria alors au scandale…
  31. En tant qu’amoureux du tour de France, je me moque de la vitesse où les cols se montent. J’attends des surprises, des attaques, des défaillances, des retournements de situation… Le vélo est un sport tragique au sens Grec. Je peux suivre une étape de montagne durant des heures dans l’attente d’un climax. Je ne veux pas que des hypocrites gâchent le spectacles.

Machine évolutive

16 Thursday August 2007

Les vacances sont souvent pour moi propices à des dérives philosophiques. Après mon papier sur l’évolution, mes idées ont poursuivi leur lancée. J’ai repensé à Popper, à son principe selon lequel une théorie scientifique doit être falsifiable : nous devons être capables d’imaginer une expérience qui la réfuterait.

Par PaccoPar exemple, pour invalider la relativité, il faut montrer que la vitesse de la lumière peut-être franchie. En revanche, la psychanalyse n’est pas falsifiable. Elle est de l’ordre de la métaphysique tout comme l’existence de Dieu. Pour Popper, l’évolution était aussi une théorie métaphysique.

Mais est-il vraiment impossible de la falsifier ? Personne ne peut remonter dans le temps et reconstituer exactement l’évolution biologique. Comme elle avance pas à pas en marchant sur ses propres traces, elle les efface souvent. Cette absence d’histoire empêchera à jamais d’infirmer ou de confirmer les scénarios que nous imagineront. Ils resteront spéculatifs.

En revanche, les algorithmes génétiques ne laissent planer aucun doute sur la réalité de l’évolution comme technologie. Ils nous démontrent que les mécanismes évolutifs observés dans la nature sont opérants. Dans le monde biologique, nous les observons d’ailleurs à nôtre échelle de temps et à des échelles plus vastes grâce aux fossiles. Si l’évolution est une métaphysique, c’est donc une métaphysique pragmatique (certains diront la même chose de la psychanalyse, puisqu’elle soulage, même si je réfute cette analogie).

En fait, on se moque de savoir si une technologie est universellement opérante. On se moque même de savoir si nous la comprenons et la maîtrisons. D’une certaine manière, c’est même impossible avec la plupart des technologies avancées.

En électronique, nous sommes incapables de tester les circuits à 100 %. Il en va de même avec tous les programmes, bugués par principe. En fait, un programme ne peut pas se tester lui-même. Si on veut tester un programme, il faut un programme pour le tester, et un programme pour tester ce programme et ainsi de suite. Turing a de cette façon montré que l’informatique était un espace à jamais ouvert à l’incertitude. Voilà pourquoi je crois qu’elle est un art, tout comme les mathématiques, idée sans doute étrange pour ceux qui ne sont pas informaticien ou mathématicien.

Si un programme ne peut se tester lui-même, peut-il se faire évoluer lui-même. En d’autres mots, peut-on injecter en entrée d’un algorithme génétique l’algorithme lui-même ? Si c’est possible, l’évolution n’a besoin de personne d’autre qu’elle-même. Une fois qu’elle a commencé, elle ne s’arrête plus, conduisant sans cesse à plus de complexité tant qu’elle dispose des ressources pour se développer. Qui plus est, elle accélère exponentiellement puisqu’elle s’injecte elle-même en entrée de son propre processus.

Intuitivement, j’ai envie de me dire que cette auto-évolution est possible. La vie inventa l’ADN (sans doute il y a 4 milliard d’années), puis la sexualité (sans doute il y a 800 millions d’années), puis les hommes (il y a 250 000 ans), hommes maintenant capables d’inventer des algorithmes génétiques… Chacune des étapes représente une version différente de la technologie évolutive engendrée par la précédente.

Mais l’évolution en elle-même existe-t-elle ? Si c’était le cas, nous devrions être capables de la faire évoluer indépendamment de son objet, la vie par exemple. Est-ce possible ?

Un algorithme génétique dispose de deux modules. Un moteur de mutation et un test de survie des mutations engendrées. Un tel algorithme peut-il être défini dans l’absolu ? Peut-on définir une machine évolutive universelle ?

Il y a bien longtemps que j’ai perdu toute aptitude mathématique pour me lancer dans une telle démonstration. Je suis incapable d’imaginer une telle machine. Si elle existait, l’univers s’emballerait dans une espèce de cancer créatif.

En d’autres mots, je crois qu’il est impossible qu’un algorithme génétique se fasse évoluer lui-même de la même manière qu’un programme est incapable de se tester lui-même. Il doit être possible de montrer que ces deux problèmes sont identiques.

L’évolution en tant que telle n’existe pas, il n’existe que des évolutions particulières. Un algorithme génétique qui fait évoluer des mémoires peut lui-même se faire évoluer par un autre algorithme. Mais il n’existe sans doute pas d’algorithme génétique universel. Car comment concevoir un test de survie universel ? La survie n’est-elle pas toujours relative ?

En écrivant ce texte, en y pensant, en le tournant dans tous les sens, j’ai eu l’impression de frôler quelque chose de fondamental qui n’a cessé de m’échapper. Je publie cette réflexion non pour elle-même mais dans l’espoir qu’elle éveille en vous le trouble qu’elle a provoqué chez moi.

Un algorithme génétique universel serait un premier pas vers Dieu, vers une forme d’omnipotence. L’évolution est plutôt une simple technologie, faite de bric et de broc. Elle n’est ni scientifique, ni métaphysique, elle est tout simplement comme la roue ou l’ordinateur. Elle fonctionne tant bien que mal et prend différentes formes tout en s’attachant à différent objets. C’est une simple conséquence logique du fait que des choses existent et se rencontrent et se mêlent. Nous pouvons favoriser ces unions et les accélérer, c’est tout ce que nous pouvons faire.

L’évolution est ce que nous observons, un processus, et non une chose en soi.

Le journalisme citoyen, c’est de la foutaise

11 Saturday August 2007

Je vais peut-être vous surprendre mais je n’ai jamais cru au journalisme citoyen, en tout cas dans la forme popularisée aujourd’hui sur les blogs et les sites collaboratifs.

Pour moi, un journaliste fait émerger de nouvelles informations en remontant à la source. Il nous fourni des données de première mains qu’il a pris garde de vérifier et de recouper, puis il les mets en forme pour les faire résonner.

Par PaccoTelle est ma conception du journalisme. Pour moi les chroniqueurs, commentateurs, analystes…, tous ceux qui font leur travail éditorial sans quitter leur bureau, en puisant dans la masse des informations déjà publiées par d’autres, notamment les communiqués de presse, ne sont pas des journalistes mais des éditorialistes. Ils interconnectent des informations et nous les montrent, au mieux, sous un jour nouveau.

Je ne mets pas les journalistes au-dessus des éditorialistes, je pense juste qu’ils ne font pas le même travail, qu’ils soient amateurs ou professionnels n’y change rien. Pour ma part, je me range parmi les auteurs, donc parmi les éditorialistes.

Sur internet, nous rencontrons presque exclusivement des éditorialistes, notamment spécialisés dans le jus de crâne. En effet, pour être journaliste comme je l’ai défini, il faut non seulement du temps mais aussi des moyens, que les amateurs n’ont pas ou ne se donnent pas.

Internet aide parfois à réveiller leur talent, il peut engendrer de nouvelles vocations mais il ne peut pas les démultiplier infiniment jusqu’à ce que nous devenions tous journalistes. S’il existe à côté des journalistes déclarés des journalistes citoyens, ils ne sont pas innombrables.

Par exemple, Agoravox publie essentiellement des éditos qui oscillent entre le coup de gueule et l’analyse plus ou moins objective. Il est très rare qu’une information de première main y apparaisse.

Agoravox n’est donc pas un site de journalisme mais, avant tout, un site dédié à la diffusion de la pensée d’éditorialistes. C’est très bien, j’y souscris, mais ne parlons plus sans cesse de journalisme citoyen.

En revanche, un jour, par accident, chacun de nous peut dénicher une information et avoir envie de la transmettre. Dans ce cas, nous nous transformons en indic, voire en journaliste occasionnel, mais il nous manquera alors, faute de pratique, l’art de mettre en forme nos trouvailles, art que cultivent jour après jour les éditorialistes en même temps qu’ils se créent une audience.

Ainsi un journaliste citoyen n’a souvent aucun poids si un journaliste affuté ou un éditorialiste ne l’aide pas à mettre en forme sa trouvaille. Disposer de plates-formes de publication ouvertes à tous ne nous rend pas pour autant journaliste. Il faut ajouter à ces services des fonctions d’interconnexion entre les indics et ceux capables de donner du poids à leurs informations.

Une fois ce problème résolu, il en reste un autre plus complexe. Que nous soyons journaliste occasionnel ou éditorialiste, il nous faut des outils de promotion pour amener de l’audience et attirer l’attention des citoyens, en tous cas si nous croyons que le cinquième pouvoir peut influencer la société.

Aujourd’hui, hors des sites des médias officiels et des portails des grands acteurs comme Google, il n’existe aucun service capable de générer une audience conséquente instantanément. Nous sommes condamnés à parier sur le buzz, à grappiller les lecteurs péniblement.

Le cinquième pouvoir agit aujourd’hui sur ce mode. Malheureusement, si nous ne trouvons pas vite une façon d’augmenter son audience par rapport à celles des médias officiels, l’enthousiasme qui anime le web 2.0 risque de se tarir.

Notes :

  1. Nous sommes des infovores. Découvrir de nouvelles informations nous procure du plaisir.
  2. Dans les journaux et magazines, les éditos occupent une faible part de la surface éditoriale. Ce n’est pas un hasard. Si les éditos font briller leurs auteurs, ils intéressent peu les lecteurs qui préfèrent des faits, des astuces pratiques, des histoires…
  3. Pour gagner de l’audience, un service doit donner aux lecteurs ce qu’ils attendent. Tant que les services de publications collaboratifs ne publieront que des éditos, ils ne toucheront pas un large public.
  4. Juste un exemple. Ma femme a ouvert à l’automne dernier un blog local, roquerols.fr, un blog avant tout people et informatif (mis en stand by depuis la naissance d’Émile). Après trois mois de publication assez irrégulière, elle recevait 250 visiteurs par jour. Si elle avait persévéré (elle va s’y remettre), elle aurait sans doute aujourd’hui plus de 1 000 visiteurs quotidiens.
  5. Mon blog, purement éditorialiste, reçoit un peu plus de 1 300 visiteurs par jour. Je cible pourtant une audience a priori plus vaste, tous les citoyens francophones, j’ai publié plusieurs livres, les médias ont parlé de moi, des centaines de blogueurs ont linké vers moi… mais mon audience progresse peu. C’est logique : je suis un auteur, les auteurs, le plus souvent, se créent une audience après plusieurs années. Un auteur n’a pas de cible a priori, il se fabrique son audience en créant une communauté. Un auteur travaille dans la durée, ce qui est quelque peu antinomique avec l’instantanéité du web.
  6. Leçon. Pour avoir de l’audience, il faut cibler une audience existante et délivrer à cette audience une information qui l’intéresse. C’est ainsi que techCrunch a séduit les passionnés de technologie web partout dans le monde.
  7. Pour que les auteurs se fassent connaître, il faut les aider à créer des communautés de plus en plus larges, il faut leur faire partager les communautés d’autres auteurs…
  8. En ce moment, je réfléchis à un nouveau service qui réussirait à amener les journalistes citoyens comme les éditorialistes à gagner une plus grande notoriété… et, au passage, un peu d’argent.
  9. Quand on pense des services web, il ne faut jamais oublier qu’internet n’est pas qu’un média mais avant tout un territoire.

Le retour des mythes

6 Monday August 2007

Depuis 1975 et la découverte des algorithmes génétiques par John Holland, l’évolution n’est plus une théorie mais une technologie. Non seulement nous savons faire évoluer des programmes mais aussi des modélisations.

Par une IA de David Oranchak

Par exemple, en accouplant virtuellement différents modèles de mémoire électronique, on peut en inventer de nouveaux. Il suffit alors de tester ces modèles en simulateurs, de sélectionner les plus performants et de les accoupler encore et encore jusqu’à obtenir un produit innovant. Jose Sullivan a ainsi créé des mémoires d’une durée de vie 30 fois supérieures à celles commercialisées aujourd’hui. Mais est-ce vraiment Sullivan qui les a créées ?

Tout ceux qui croient que l’homme est un petit dieu insurpassable sinon par Dieu lui-même n’apprécient sans doute pas que nous puissions déléguer à des machines l’acte créateur.

Je me demande, si un de ces jours, ils ne tenteront pas de faire interdire les algorithmes génétiques. Ils prétendront peut-être que ces programmes risquent d’inventer des fonctions imprévues et potentiellement dangereuses.

Par PaccoMais sommes-nous capables d’éviter nous-même ce genre de risques ? Je ne le crois pas. En inventant le marteau pour planter des clous, nous avons inventé le marteau pour fracasser les crânes de nos ennemis. En reliant entre elles les universités américaines pour exploiter leurs calculateurs à plein régime, nous avons inventé internet, la nouvelle économie, les réseaux sociaux…

Refuser le risque, c’est refuser l’invention, c’est refuser l’évolution. Cette position s’appelle le conservatisme, voire l’intégrisme.

Entre notre intelligence créative et celle de l’évolution, il y a avant tout une différence temporelle. Nous allons plus vite que l’évolution, de la même manière les machines iront bientôt plus vite que nous. David Oranchak leur apprend d’ailleurs à créer des œuvres d’art.

La création s’effectue toujours par accident : lorsque des idées sans rapport se connectent soudain dans notre esprit. Les algorithmes évolutifs objectivent ce processus. Ils nous révèlent comment nous fonctionnons, comment le monde fonctionne.

Bientôt de nouvelles technologies issues de processus évolutifs nous entoureront sans que nous les comprenions. Est-ce si terrible ? Nous avons vécu des millénaires entourés par une vie qui nous était totalement étrangère. Un temps nous avons cru pouvoir dominer la complexité du monde mais déjà cette illusion se dissipe. Nous devrons réinventer des mythes pour expliquer ce monde qui nous échappera toujours.

Qu’est-ce qui est bon ?

18 Wednesday July 2007

Pour filtrer la multitude des contenus proposés sur le web, il faut être capable de répondre à cette question ou plutôt se demander ce qui est bon pour soi.

Pour Platon, le beau découle d’une proximité avec les idées abstraites, sorte de code génétique du monde. Pour Aristote, il découle d’un accord avec la vérité. Beaucoup de philosophes après eux ont essayé de définir le beau. Tout cela se termina par la mort du beau en soi, par le coup de maître du Marcel Duchamp qui montra que n’importe quel objet pouvait être beau pour peu que nous décidions de le voir beau.

Personnellement, j’ai une vision assez utilitariste du beau. Pour moi, c’est ce qui survit. Tant qu’une œuvre intéresse des hommes, nous pouvons lui prêter une certaine qualité. Plus elle dure, plus elle doit avoir en elle quelque chose de profond.

Harry Potter restera une œuvre intéressante tant qu’il y aura des hommes pour la lire. Il en va de même de La recherche du temps perdu. Quant aux œuvres éphémères, elles vivent par les enregistrements qui témoignent d’elles. Et si leurs auteurs refusent toute trace, ils refusent par là-même de se confronter au temps, donc aux regards des autres hommes, ils refusent de jouer collectif et, de ce fait, ils ne m’intéressent pas.

La vision utilitariste du beau nie le beau en soi, puisque une œuvre n’est jamais universellement admirée. Il n’existe plus que des beaux communautaristes. Nous disposons alors de plusieurs façons de mesurer le beau objectivement.

  • Nombre de personne qui connaissent l’œuvre (audimat ou taille de la communauté).
  • Temps cumulé par l’humanité au contact de cette œuvre (Harry Potter enterre La recherche du temps perdu pour les siècles à venir).
  • Nombre de gens qui ont parlé de cette œuvre (buzz).
  • Nombre de gens qui ont parlé de l’œuvre en tenant compte du nombre de gens qui ont parlé de ces gens et ainsi de suite (Google ranking – Proust devance alors peut-être Kathleen Rowling).
  • Temps écoulé depuis que l’œuvre existe et qu’elle continue à toucher des hommes (test de postérité ou de longévité).

Ce dernier critère retient toute ma faveur. Du moment qu’une œuvre me fait vibrer, même si je suis le seul à l’admirer, elle est de qualité. À un certain moment de ma vie, Salvador Dali me touchait, ses œuvres avaient de la qualité. Aujourd’hui, elles me répugnent, elles n’ont plus de qualité.

Si nous voulons donc filtrer le web, il faut construire des filtres personnalisables. Ils devront apprendre de notre histoire et réussir à pêcher dans la multitude des contenus disponibles ceux qui peuvent nous intéresser. Ainsi le web ne sera jamais médiocre pour nous.

Les critères quantitatifs, les seuls objectifs, les seuls aujourd’hui mis en œuvre sur le web, n’ont aucun autre intérêt que de nous dire ce qui est à la mode. Les critères qualitatifs, qui ne peuvent qu’être relatifs, ne dépendront que de nous-même.

Notes

  1. Comme les filtres ne seront jamais parfaits, toujours quelque peu perméables, ils nous laisseront toujours la chance de sortir de nos domaines de prédilection pour en découvrir d’autres.
  2. Par ailleurs, ces filtres reposeront essentiellement sur l’expériences des autres utilisateurs, donc sur leurs recommandations, ainsi nous ne seront jamais enfermés dans un univers étriqué car chacun de nous a un parcours unique.
  3. Les filtres par recommandation inaugurés par Amazon n’en sont qu’à leur balbutiement. En général, ils ne tiennent pas compte de notre expérience utilisateur…
  4. Le temps consacré à la création d’une œuvre peut-il entrer en compte dans la mesure de sa qualité ? Non, bien évidement. Un singe qui taperait à la machine pendant 20 ans ne surpasserait pas John Kerouac qui écrivit On the road en quelques jours.
  5. Mais Kerouac ne décida pas soudain d’écrire un livre culte. Il tourna autour du pot de longues années, années durant lesquelles il accumula la matière de son œuvre.
  6. Une œuvre a d’autant plus de chance de durer qu’elle enferme beaucoup d’expérience il me semble. Un jeune qui décide de devenir chanteur, qui trois jours plus tard diffuse un MP3 sur le net, ne fait que décider de devenir artiste. Il ne le deviendra que s’il accumule assez d’expérience pour créer une œuvre durable.
  7. Aujourd’hui y-a-t-il plus de talents dans le monde que par le passé ? Je crois que oui pour deux raisons. Nous sommes plus nombreux, donc la probabilité joue en faveur des talents. La culture est plus accessible, nous sommes mieux éduqués, donc nous avons plus de chances d’exprimer nos talents.
  8. Le bruit médiatique en revanche risque de décourager beaucoup de talents profonds, ceux qui justement cherchent à accumuler de l’expérience. À force de voir monter au pinacle des artistes qui n’ont d’artiste que le nom, on peut finir par se décourager.
  9. Au final, je ne suis pas sûr que notre époque produise plus de chefs-d’œuvre que les époques précédentes. Le nombre de chefs-d’œuvre n’est pas proportionnel à la taille de la population. Il suffit de regarder l’Athènes de Périclès ou la Florence des Médicis.
  10. Pour qu’un âge d’or survienne, il faut que les talents puissent s’exprimer, se stimuler et que les conditions extérieures les encouragent. Aujourd’hui, les deux premières conditions sont à coup sûr remplies grâce à internet. Je doute parfois pour la troisième, à cause de la prédominance des filtres universellement attachés au quantitatif.

Un univers de trolls

11 Wednesday July 2007

Je suis en train de lire The Cult of the Amateur, un essai qui critique la génération participation à la mode web 2.0. Les interrogations d’Andrew Keen répondent à certaines de mes craintes du moment. Après l’enthousiasme, il est parfois bon de prendre du recul.

Aujourd’hui, sur le web, tout le monde peut tout dire, tout montrer, tout voir… spectateur et auteur fusionnent dans cet âge du peer-to-peer.

Amateur hour has harrived, and the audience is now running the show, écrit Keen.

Pour moi, il y a une différence fondamentale entre la possibilité de tout dire et le fait de dire n’importe quoi. Malheureusement, le web 2.0 nous pousse souvent vers le n’importe quoi. Comme nous avons les moyens de nous exprimer, nous nous exprimons coûte que coûte même si nous n’avons rien à dire.

Nous entrons dans l’âge de la médiocrité.

Nous ne vérifions plus les informations que nous diffusons.

Nous ne remontons plus aux sources.

Nous devenons des maîtres du copier-coller, pour ne pas dire du remix.

Nous commentons un article après avoir lu en diagonale, sans même chercher à connaître la pensée de l’auteur, nous nous faisons des opinions à l’emporte pièce.

Le prix du ticket d’entrée est si bas que tout le monde entre. Par le passé, si un auteur nous déplaisait, nous prenions notre temps avant de lui écrire. Nous le lisions avec attention, nous nous renseignons sur lui… en deux mots, nous travaillions avant de lâcher la cavalerie.

Maintenant nous ne prenons plus le temps de la réflexion, nous nous moquons de paraître stupide, nous nous en moquons puisque notre commentaire sera noyé dans des centaines d’autres tout aussi médiocres et passera sous les yeux de lecteurs tout aussi superficiels que nous. Nous devenons des spammeurs. Le web 2.0 est un univers de trolls. Je parle bien sûr en termes statistiques car il existe des îlots de quiétude.

La médiocrité n’est pas nouvelle. Déjà Flaubert se plaignait dans sa correspondance des œuvres insanes dont se gaussaient ses contemporains. Il serait atterré de voir où nous en sommes.

Quand j’ai commencé à écrire, j’ai envoyé mes manuscrits à des éditeurs qui les ont refusés. Ces livres sont restés sur mon disque dur, j’en ai écrits d’autres encore refusés. Si comme aujourd’hui j’avais pu publier sur lulu.com, j’aurais sans doute cessé d’écrire. Mes livres étant illisibles, personne ne les aurait lus, j’aurais décrété que je m’étais engagé dans une mauvaise direction, j’aurais cessé d’écrire.

Cette mésaventure est arrivée à un de mes meilleurs amis dont le premier roman a été publié sans même qu’il s’en rende compte en 1988, presque aussi simplement que sur internet aujourd’hui. Cette facilité et le manque de réaction des lecteurs l’ont dissuadé d’écrire alors qu’il a un immense talent. J’ai peur que le web 2.0 n’ait le même effet avec beaucoup d’auteurs.

Je ne dis pas qu’il faut souffrir pour réussir, je crois juste que Rome ne s’est pas fait en un jour et qu’il en va de même pour les auteurs. Certaines plantes poussent en un jour, d’autres, les plus nombreuses, prospèrent lentement. Notre univers 2.0 ne leur est pas favorable.

La réussite passe souvent par le dépassement de barrières en apparence insurmontables. Le web 2.0 nous fait à tort croire qu’il n’y a plus de barrière. L’amateur aurait autant de chances de réussir que le professionnel.

Je suis le premier à applaudir la disparition des frontières entre les citoyens et les élites. Pour moi, chacun a le droit d’exercer ses talents dans tous les domaines mais il doit le faire avec zèle. L’amateurisme n’exclu pas la compétence. Toutes les portes sont ouvertes sur le web 2.0 mais il faut que la qualité soit récompensée. Nous devons inventer le moyen d’arracher l’ivraie du brouhaha.

Ce bouillon de culture régnant sur le net est fantastique mais il fait souvent penser à un bruit de fond aléatoire. On dirait qu’une armée de singes est en train de taper à la machine à écrire dans l’espoir de réinventer Proust. L’éternité n’y suffira pas malheureusement. Il faut que des hommes travaillent pour produire des œuvres. Et pour qu’il existe des œuvres collectives originales, il faut encore plus de travail, il faut que ce travail ne soit pas étouffé par des riens, il faut que nous apprenions à prendre notre temps, sinon nous finirons par n’apprécier que les séries TV.

Pour échapper à ce piège, les prochains services 2.0 devrons rétablir la confiance, favoriser la qualité, la véracité, les travaux profonds au profit du tout venant.

Rassurez-vous, je ne prône pas le retour des bureaux de censures, tel ceux des éditeurs ou des singes s’estiment capables de juger des auteurs. Ce n’est pas parce que quelqu’un sélectionne que c’est mieux. Personne ne dispose de la compétence de juger les autres, au mieux le temps, et à travers lui l’évolution, s’en charge plus ou moins bien.

Au présent, je crois que le cinquième pouvoir peut sélectionner, peut filtrer, mais il faut s’appuyer sur son intelligence plutôt que sur ses comportements de masse comme nous y habitue Google.

Ce n’est pas parce que tout le monde lit une news que cette news est intéressante. Tout le monde la lit parce qu’elle a été mise en avant et que tout le monde l’a cliquée faisant en sorte qu’elle reste en avant. Un livre n’est pas bon seulement parce qu’il se vent bien. Si nous ne voulons pas d’un web populiste, nous devons l’amener vers la qualité.

C’est un défi.

Une fois les bureaux de censure bannis, il nous faut réinventer une forme d’évolution en accélérée, trouver un test de postérité.

 Article repiqué sur Agoravox.

Danger : hypercentralisation

9 Monday July 2007

Quand on a le pouvoir, on en veut toujours plus. Irrémédiablement les entreprises comme les États se centralisent. Rome après avoir prospéré grâce à la liberté qui régnait sur ses frontières se sclérosa peu à peu. Internet ne risque-t-il pas de suivre le même chemin ?

Au début, encore aujourd’hui d’une certaine façon, le web était décentralisé. Chacun pouvait ouvrir son site à l’aide de technologies open source, HTML entre autres, et les visiteurs pouvaient passer de site en site librement.

Tous les portails qui tentèrent de garder pour eux leurs visiteurs firent banqueroute, MSN 1.0 en tête. Au contraire, on gagnait en jouant l’ouverture. Les blogs prospérèrent ainsi parce qu’ils se liaient entre eux, sans la moindre retenue. On n’avait plus peur d’envoyer des visiteurs chez les autres, on jouait le gagnant-gagnant.

Mais cet état d’esprit n’est-il pas en train de changer, parfois sous le couvert même de l’ouverture ? Quelques exemples.

  1. YouTube, Dailymotion, Flickr… Ne publiez plus vos contenus chez vous, publiez-les chez nous. Au profit de cette centralisation, techniquement sans grand intérêt, nous allons gagner du fric sur votre dos (et avoir la capacité de vous censurer à volonté). Pourtant il suffirait de quelques logiciels open source installés chez tous les hébergeurs, logiciels qui existent déjà, pour que tout le monde puisse conserver la maîtrise de ses contenus. Par ailleurs, la ventilation des contenus règlerait automatiquement les problèmes de bande passante.
  2. Second Life Plutôt que de créer un site web en 3D avec une technologie de type VRML, allez le créer sur une plate-forme propriétaire. C’est ouvert on vous dit, vous êtes libre d’y faire ce que vous voulez… oui, sauf que Second Life est le produit d’une entreprise ce que n’a jamais été le web. Avec Second Life, on vous enferme dans un univers, on vous met sous le joug d’un pouvoir central.
  3. Twitter N’écrivez plus sur votre blog mais sur les mini-blogs de Twitter. Mais pourquoi ne pas ajouter aux blogs existant des fonctions de twitterisation ? C’est possible, c’est simple, c’est décentralisé.
  4. Facebook, Dodgeball… Pourquoi aller sur ces plates-formes pour se décrire et lister ses amis ? On pourrait très bien imaginer de se décrire sur son site personnel, avec un format open source, et se linker tout simplement avec les amis qui feraient de même.
  5. Google Pourquoi centraliser la cartographie du web dans d’immenses datacenters qui consomment plus d’énergie que des villes de 100 000 habitants ? Encore une fois pour maîtriser l’information créée par les autres. Il y a pourtant d’autres pistes : la recherche partagée en P2P.

Je pourrais presque étendre cette liste à tous les succès du web 2.0. L’ouverture n’étant pas profitable, car les gains sont distribués, on en revient à l’hypercentralisation pour monnayer les services. Au passage, on risque de tuer internet tel que nous l’avons connu à ses débuts, on risque de tuer la liberté.

Sur ce nouveau web qui s’invente, il faut être gros ou crever. Il n’y a plus de place pour les petits sites. Certes ils peuvent toujours exister mais à quoi bon si personne ne les voit, si les usagers eux-mêmes les délaissent au profit des monstres centralisés.

Si nous voulons conserver notre liberté numérique, nous devons à tout prix favoriser la communication horizontale et éviter de nous enfermer dans des standards propriétaires.

Subsiste un espoir : les API. Au fond d’eux-mêmes, les entrepreneurs du web restent ouverts. Ils proposent d’interfacer leurs services avec d’autres services sur le modèle des mashups. Ils savent que le progrès ne passe que par un remix permanent des technologies existantes.

Malheureusement la plupart des API sont bridées. Pour les débrider, il faut négocier des accords commerciaux. Encore une fois, cette notion de l’ancien monde n’existait pas sur le web des origines. Peu à peu des verrous se mettent en place, des verrous que seuls quelques privilégiés peuvent faire sauter.

Nous sommes donc en train de célébrer internet 2.0 alors que nous assistons en fait à une régression conceptuelle. Si nous n’y prenons garde, le vieux monde avalera internet dans son giron. Il est urgent d’inventer un moyen de valoriser la décentralisation. Nous avons la technologie, il nous faut inventer le modèle économique qui va avec… et non pas tout ramener à l’ancien modèle comme le font si bien les entrepreneurs de la Silicon Valley.

Aussi publié sur Agoravox.

Histoire de connexions et de connecteurs

8 Sunday July 2007

Au début internet a connecté des machines (du filaire au sans fil), puis des informations avant de connecter des hommes. Je voudrais revenir sur les deux dernières étapes.

Connexion des informations

  1. Liens À partir de 1992, les éditeurs de pages web ont commencé à lier leurs informations avec celles proposées par d’autres éditeurs.
  2. Annuaires Très vite les pages jaunes du web apparaissent, avec Yahoo notamment en 1994. Les auteurs des annuaires ne créent plus des informations mais lient entre elles des informations existantes. Ils nous aident à les retrouver. Nous entrons déjà dans l’ère du metaweb.
  3. Robots Plutôt que de référencer les sites manuellement comme sur les annuaires, des logiciels créent les liens. En 1995, c’est le début d’Altavista. Google se lance trois ans plus tard. Les algorithmes ont beau devenir de plus en plus complexes, s’appuyant sur des cartographies multidimensionnelles du web, ils n’apportent conceptuellement rien de plus que les annuaires (l’exhaustivité se paie par un manque de pertinence).
  4. Folksonomies Il faut attendre 2003 pour découvrir du neuf avec del.icio.us. Plutôt que des robots logiciels pas souvent pertinents, les utilisateurs eux-mêmes classent les sites à l’aide de tags. Nous en revenons au concept d’annuaire mais, plutôt qu’une petite équipe effectue le référencement, des milliers, voire des millions d’utilisateurs, prennent en charge ce travail. Ainsi débute l’histoire du web 2.0. Par ailleurs, les folksonomies ne reposent pas sur des bases de données hiérarchisées, ce qui était le cas de tous les annuaires. Les liens sont sémantiques sans ordre hiérarchique, tout juste si certains prennent plus de poids parce qu’ils sont activés plus souvent.

J’ai participé à cette histoire en tant qu’observateur, un peu en tant qu’acteur. En 1996, j’ai collaboré trois mois au projet Europe Online qui se voulait le premier portail européen sur le modèle Yahoo. Déjà les investisseurs jetaient des millions d’euro par les fenêtres.

Puis en 1998, j’ai créé bonWeb dans le but de référencer manuellement les meilleurs sites. Le service avait pour fonction principale de tenir à jour la base de données qui nous permettait de créer le livre correspondant. Je travaillais sur ce projet en dilettante, lui consacrant le moins de temps possible… Je me dédiais à la littérature, je n’étais pas dans la peau d’un entrepreneur.

Aujourd’hui, les choses ont évolué. Avec Le peuple des connecteurs et Le cinquième pouvoir, j’ai réussi à relier ma passion pour la technologie avec ma passion pour l’écriture. J’ai compris que nous vivions une époque de convergence où plus rien ne peut être séparé, idée que j’ai développée dans Ératosthène.

Tout en faisant évoluer bonWeb vers la folksonomie, les tags étant créés dynamiquement lorsque les utilisateurs lancent des recherches et visitent des sites, je songe maintenant à créer un nouveau service qui s’inscrirait dans l’histoire décrite ci-dessus, notamment dans sa phase 4 et pourquoi pas 5 (dont je n’ai aucune idée). Mais cette histoire est incomplète car, sur internet, à côté des informations, il y a des hommes.

Connexion des individus

  1. Messageries Tout commence avec les mails qui nous permirent d’entrer en relation numérique. Même si les premiers mails ont circulé dès la fin des années 1960, le mail ne se popularise qu’au début des années 1990, notamment grâce à CompuServe. En échangeant sans cesse des messages, les amis et les collègues de travail resserrent leur communauté.
  2. Messageries instantanées Avec ICQ en 1996, nous découvrons le chat one-to-one. Comme le mail était la version électronique du courrier, ICQ devient une sorte de téléphone par écrit. Au fil de la journée, nous pouvons discuter avec nos amis comme s’ils étaient à côté de nous. Nous ne sommes plus jamais seuls. Le SMS apporte la mobilité au chat.
  3. Réseaux sociaux Après le one-to-one du chat nous passons au many-to-many. Nous savons ce que font nos amis et ils savent ce que font nos amis. Nous sommes encore moins seuls. Ces services explosent en 2007 : Facebook (inscrivez-vous et connectez-vous à moi), Twitter, Dodgeball… Tous ces services connaissent un succès grandissant car, en nous connectant, ils nous aident à prendre conscience des autres, ils sont la clé-de-voûte d’une nouvelle forme de conscience. Il ne faut surtout pas croire qu’ils sont des gadgets pour adolescents.

D’un côté, nous avons donc les folksonomies, d’un autre, les réseaux sociaux. D’une certaine façon, la connexion des informations rejoint celle des hommes, l’une entraîne l’autre et vice-versa.

Si donc je crée une nouvelle société, elle devra aussi s’inscrire dans la phase 3 voire 4 de la connexion interindividuelle. Il faut trouver des services aussi simples à utiliser que Twitter. C’est un défi, c’est pas gagné mais j’ai une petite idée…

Notes

  1. Les blogueurs comme les journalistes citoyens d’Agoravox participent à l’étape 1 de la connexion d’informations. Ils créent des informations et les lient à d’autres informations. Comme leurs informations peuvent être commentées, les commentateurs forment peu à peu des communautés, mais très informelles par rapport à ce que nous trouvons sur Facebook.
  2. Les annuaires ont tenté d’imposer un ordre hiérarchique à un web qui lui est topologique. C’était une aberration. Le web ne peut être classé que par une structure de même nature que lui. D’une certaine façon, il se classe lui-même grâce à la folksonomie.