Archive : Science et techno

Décentraliser l’expérience utilisateur

20 Wednesday June 2007

En 2003, j’ai décidé de développer une plate-forme de blogs, bonblog.com. J’ai alors commis l’erreur de demander aux auteurs de publier chez moi. Plutôt que de leur permettre de créer chez eux leur site avec ma technologie, je voulais qu’ils viennent chez moi, m’apporter leur temps. Ce fut un échec, j’ai finis par transformer bonblog.com en un annuaire de flux (j’en reparlerai car je travaille à une nouvelle version plus sexy).

Tous les services qui ont cherché à centraliser l’expérience utilisateurs se sont plus ou moins plantés sur le web, en tout cas ils n’ont pas connu une croissance exponentielle.

  • Compuserve et toutes les solutions de navigation propriétaires ont périclité parce qu’elles ne permettaient d’accéder qu’à des sites compatibles. Le web n’est pas un centre commercial où on enferme les clients dans un espace délimité par des caisses enregistreuses.
  • Les portails comme Spray à la fin des années 1990 ont fait banqueroute parce qu’ils ont voulu garder les internautes chez eux pour accroître leur revenu publicitaire. Google comprit qu’il valait mieux être un point de passage.
  • OhmyNews, le journal qui inventa le journalisme citoyen en 2000, piétine car il demande aux auteurs de venir publier chez lui, puis il sélectionne les articles grâce à un comité éditorial. OhmyNews souffre de la concurrence des blogs et des auteurs indépendants. La version internationale n’a jamais décollé. Les clones étrangers n’ont jamais connu le même succès. Les versions électroniques des médias traditionnels, reposant sur un modèle encore plus centralisé, ne tirent leur épingle du jeu qu’à cause de leur lectorat traditionnel. Ils cherchent d’ailleurs à se décentraliser en ouvrant des plates-formes de blogs maison.

En revanche, la décentralisation est gage de succès.

  • Google laisse les éditeurs créer leurs sites où ils le souhaitent sur le web et il nous aide à les trouver. Google dispose d’une base de données centrale mais pour nous aider à partir ailleurs le plus vite possible.
  • eBay propose une salle d’enchères centralisée mais pour que les vendeurs et les acheteurs fassent leurs affaires entre eux, beaucoup créant d’ailleurs des sites pour faire la promotion de leurs produits. La plate-forme est centralisée mais les utilisateurs en font ce qu’ils veulent.
  • MySpace et de nombreuses plates-formes de blogs comme WordPress laissent carte-blanche aux utilisateurs qui créent leur contenu et l’exploitent à leur façon. Le service central offre la technologie et renforce la communauté en créant des liens transversaux.
  • Flickr, Youtube, Daillymotion… centralisent les vidéos ou les images mais proposent à tous les blogueurs de les repiquer et de les publier sur leur propre site. L’audience sur les sites parents n’a pas beaucoup d’importance. Par ailleurs, tous ces sites sont ouverts aux mashup… mon préféré moo.com.
  • Amazon décentralise en offrant aux lecteurs la possibilité de noter les produits, de les commenter, de créer des listes de produits favoris… c’est une façon de décentraliser l’expérience utilisateur dans un business a priori centralisé. Il est même maintenant possible de créer des boutiques concurrentes d’Amazon avec Amazon.

La voie du succès sur le web est donc de donner aux utilisateurs des outils pour faire ce qu’ils souhaitent… peut-être même ce dont ils rêvent. Il ne faut pas les enfermer dans un cadre mais laisser toutes les portes ouvertes.

Par exemple, Flickr n’a pas proposé de classer les photos dans des catégories préétablies mais a inventé le système des tags. Chaque nouveau tag devenait un nouvel album. Les utilisateurs devenaient les maîtres du jeu.

Certaines technologies P2P comme eMule vont beaucoup plus loin en décentralisant totalement l’expérience utilisateur au point qu’il n’existe plus rien de centralisé. Nous ne savons même pas qui développe eMule !

Quand la décentralisation atteint ce stade, elle échappe au modèle capitaliste car l’entrepreneur n’a plus aucun moyen de gagner de l’argent. Les services web à succès s’efforcent donc de décentraliser au maximum l’expérience utilisateur tout en conservant un point central de circulation grâce auquel ils peuvent monnayer leur service.

Pour réussir sur le web, il faut maximiser la décentralisation jusqu’à frôler la rupture. Dans un face-à-face, la solution la plus décentralisée l’emporte car elle offre plus de possibilités en libérant la créativité des utilisateurs.

La décentralisation jusqu’au point de rupture restera prédominante tant que des solutions totalement décentralisées ne trouveront pas un chemin vers la rentabilité. C’est sans doute seulement à ce moment que nous renonceront à la centralisation trop souvent inefficace.

Le solaire chez moi

14 Thursday June 2007

Depuis son installation fin 2000, ma chaudière à gaz donnait des signes de faiblesse. En janvier, elle m’a lâché. J’ai installé un cumulus pour l’eau chaude, j’ai fait quelques feux dans la cheminée, ajouté des chauffages d’appoint et nous avons passé l’hiver.

Il est maintenant temps d’installer le solaire. J’étudie la question depuis un an et j’ai pas mal tourné en rond. Notre cahier des charges : nous couper le plus possible des énergies fossiles. Nous voulons renoncer au gaz mais nous n’avons rien contre l’électricité.

Même si ma position sur le nucléaire est ambigüe, je suis obligé de constater que, en France, l’électricité est une énergie propre, soit nucléaire, soit hydraulique. Par ailleurs, les panneaux photovoltaïques progressent beaucoup en ce moment, sans parler des micro-éoliennes. L’électricité propre devrait devenir de plus en plus abondante.

Partant de-là, je croyais qu’il existait une solution écologiquement compatible. Vous allez voir que ce n’est pas gagné. Pourtant ma maison ne pose pas de difficultés particulières :

  1. Elle est située dans le midi au bord de l’étang de Thau.
  2. Elle est orientée plein sud, super isolée, avec des grandes baies vitrée.
  3. Il y a sur le toit de la place pour 16 m2 de panneaux.
  4. La surface habitable de 200 m2 est pourvue d’un chauffage au sol.
  5. Nous sommes quatre (je ne suis pas encore habitué à ce chiffre).
  6. Nous payons 1200 euros/ans de gaz.

J’ai alors consulté trois professionnels, puis en désespoir de cause un parent qui travaille dans le domaine. Tous proposent la même solution.

Une centrale solaire fabrique de l’eau chaude grâce à des panneaux. Plus il y a de panneaux et plus le ballon de stockage de l’eau est grand, plus on s’autonomise.

Toutes les centrales peuvent produire l’eau chaude sanitaire. Certaines, appelées Combiné, peuvent servir d’appoint à un chauffage. Dans le midi, ont peut produire 80% de l’eau sanitaire et 40% du chauffage. Pour compléter, il faut une centrale traditionnelle.

Voici les solutions proposées.

  1. Combiné Viessmann (750 litres) avec 6 m2 de panneaux sous vide : 15 000 euro. Chaudière à granulés de bois en appoint (consommation estimée à 3 tonnes de granulés/ans) : 15 000 euro.
  2. Combiné Giordano (1400 litres) avec 12 m2 de panneaux : 18 000 euros. Pompe à chaleur air : 12 000 euros.
  3. Chauffe-eau solaire Frisquet (400 litres) avec 6 m2 de panneaux sous vide : 10 000 euros. Pompe à chaleur air : 12 000 euros

Et maintenant mes critiques…

  1. La première solution utilise une source d’énergie renouvelable, le bois, en complément. Malheureusement l’approvisionnement en granulés est cher (230 euros la tonne), il faut des camions, donc relâcher du CO2 sur les routes. Par ailleurs, la combustion du bois dégage aussi du CO2. Certes il pourra être refixé par la photosynthèse mais pas immédiatement. Comme les problèmes climatiques semblent nous pendre au nez, brûler du bois est juste moins pire que brûler des énergies fossiles. Ça paraît plus écolo mais c’est tout aussi nocif s’il nous reste peu de temps pour agir (ok… le bois en pourrissant dégage aussi du CO2).
  2. La seconde solution, avec son énorme ballon et ses grands panneaux (mais pas sous vides donc -20% d’efficacité), utilise le solaire à plein régime. Une pompe à chaleur électrique fournit le chauffage complémentaire. Deux problèmes. En été, les panneaux continuent de produire de l’eau chaude en grande quantité. À un moment donné, on ne sait plus trop quoi en faire. Pour refroidir l’installation, on peut chauffer une piscine mais, vivant au bord de l’eau, je n’ai pas de piscine. L’installateur me garantit qu’il n’a jamais eu de problème mais mon conseiller familial est sceptique. Tout comme une centrale à granulés bois, la pompe à chaleur est dans ce cas une énergie d’appoint de luxe.
  3. La troisième solution me paraît la plus rationnelle. Pourquoi combiner deux sources d’énergie alternative. Une pompe à chaleur peut très bien s’occuper de 100% du chauffage, enclenchant éventuellement ses résistances par grand froid (entre couvrir 60% et 100% du chauffage avec la pompe n’entraîne qu’un petit surcout). En revanche, il est logique de fabriquer l’eau chaude avec le solaire car le rendement est très bon.

 

Toutes ces considérations sont bien belles mais s’écroulent quand je regarde les chiffres. D’un point de vue économique, je n’ai aucun intérêt de passer au solaire. En tenant compte des détaxes, la solution 3 me coûte moins que le gaz au bout de 15 ans. À ce moment, l’installation sera-t-elle toujours opérationnelle. Oui en théorie seulement.

Bien sûr je pense que le gaz va augmenter durant les 15 prochaines années. Mais rien ne prouve que l’électricité ne suivra pas la même tendance.

Si j’étais rationnel, je réinstallerai le gaz. Mais non, je vais faire un effort, je vais opter pour la troisième solution, à moins que l’un de vous ne me montre que j’ai tout faux.

Je trouve par ailleurs cette histoire de détaxe très dangereuse. Dans nos calculs nous ne devrions pas les prendre en compte. En effet, si on installe le solaire comme moi pour des raisons écologiques, les coûts réels ont une implication écologique.

Si je dois travailler comme un fou pour payer ma centrale, je dépense de l’énergie, donc je pollue. Je suis loin d’être persuadé que le bilan écologique puisse être positif.

Par ailleurs, si les centrales solaires coûtent réellement aussi cher à fabriquer, c’est que leur fabrication consomme aussi beaucoup d’énergie. Ces énergies consommées de part et d’autres compensent-elles les gains très faibles obtenus après plus de vingt ans ?

J’ai tendance à dire que non à moins que les constructeurs ne se goinfrent sur notre dos, et sur celui de la planète. En fait, j’en arrive à cette conclusion. Quelques petits malins font des dérèglements climatiques leur business. Il faut se méfier de ceux qui, au premier abord, paraissent les plus propres sur eux.

Comment booster un blog

26 Saturday May 2007

Ces derniers jours plusieurs blogueurs m’ont demandé comment booster le trafic de leur blog. Cette préoccupation est légitime, même vitale. La blogosphère doit réussir à attirer de plus en plus de lecteurs si elle veut, sur internet, créer un espace concurrent des sites des médias officiels, donc faire passer d’autres informations et surtout d’autres idées.

Tout d’abord suis-je bien placé pour répondre à cette question ? Mon blog reçoit en moyenne 1 500 visiteurs par jours pendant que Page 2007 en reçoit 4 000 et que Loïc Le Meur en reçoit 7 000.

Ces chiffres ne me sont pas favorables. D’un autre côté, j’édite bonweb.com qui lui reçoit plus de 200 000 visiteurs quotidiens, dans une certaine mesure je sais donc comment attirer les visiteurs. Parfois je me dis que je vais créer un second blog juste pour montrer comment générer du trafic, mais je crois qu’il y a des choses plus importantes à faire.

En attendant, voici quelques conseils qui ont fait leurs preuves pour booster le trafic d’un site.

  1. Écrire des billets en anglais, au moins de temps en temps, ce que fait Loïc par exemple. Vous augmentez ainsi la probabilité que des gens débarquent chez vous via les moteurs de recherche.
  2. Écrire des billets en rapport direct avec l’actualité et en veillant à ce que les mots les plus souvent tapés dans les moteurs soient présents dans le titre des billets. Page2007 a ainsi reçu durant la présidentielle jusqu’à 20 000 visiteurs par jour.
    Un blog comme le mien, plutôt pointu, dédié à la réflexion, a peu de chance de récolter des lecteurs, sinon en se faisant peu à peu une réputation. Si je voulais augmenter mon trafic, il me faudrait parler en ce moment du nouveau gouvernement ou des suicides des jeunes filles corses.
  3. Écrire beaucoup de billets, plusieurs par jour, voire une dizaine comme le fait souvent Page2007. Plus vous avez de billets, plus vous avez de nouveaux billets, plus vous avez de pages référencées dans les moteurs, donc plus vous avez de chance d’être trouvé.
    Mieux vaut écrire beaucoup de brèves avec les bons mots clés que peu avec des textes longs et bien pensés.
  4. Après, il faut bien sûr appartenir à un réseau de blogs, c’est-à-dire être souvent cité par d’autres blogueurs pour augmenter le page rank de vos pages. Là, pas de secret, il faut écrire des trucs qui font réagir.
  5. Il existe enfin une ribambelle de petits détails techniques que gèrent plus ou moins bien les outils de blogs, mais ils permettent avant tout d’optimiser une fois qu’on s’est fait son trou. De mon côté, je n’ai jamais pris la peine d’optimiser mon blog.

À part ça, il n’y a aucune recette miracle. Créer un blog bestseller est aussi difficile qu’écrire un bestseller. Si la recette était aussi simple, tout le monde en écrirait, moi le premier.

Je crois que chacun doit écrire ce qui lui paraît important. Il verra bien alors s’il se trouve un public. Mais n’oublions pas que l’influence n’est pas directement liée à l’audience comme je l’ai souvent dit, notamment dans Le cinquième pouvoir.

Désolé ! Il n’y a pas de recette miracle.

Le nucléaire est vraiment mort

13 Sunday May 2007

C’est aussi parce que je suis un fou de nouvelles technologies que je suis contre le nucléaire tout autant que le moteur à explosion (je sais je roule avec une voiture de 200 cv turbo – chacun ses contradictions).

Je suis tombé hier sur des chiffres très intéressants.

  • Coût de l’électricité produite à partir du gaz : 4 c/kwh.
  • Coût de l’électricité produite à partir du nucléaire : 7 c/kwh (coût qui n’intègre évidemment pas la prise en charge de l’héritage des centrales).
  • Coût de l’électricité produite à partir des centrales solaires CSP : 15 c/kwh. CSP pour Concentrated Solar Power, c’est-à-dire les centrales qui focalisent les rayons du soleil pour faire chauffer un fluide. En Californie, 9 centrales CSP alimentent 350 000 personnes.
  • D’ici 10 ans, le coût de l’électricité CSP devrait être divisé par deux.
  • D’ici 20 ans, tomber à 5 c/kwh.
  • 39 000 km2 de CSP pourraient produire 50 % de l’électricité américaine.
  • En gros 4 000 km2 pourraient produire 50 % de l’électricité française. Je vois déjà les centrales installées sur le Larzac, qui devient dès lors le centre de l’activité économique française.

Pour résumer. Le jour où les centrales nucléaires en cours de programmation seront opérationnelles, les centrales CSP produiront une énergie propre pour moins cher (elles peuvent produire la nuit grâce aux fluides chauffés le jour).

Ces centrales ne seront sans doute pas installées en Europe, mais dans les zones désertiques, les mêmes qui produisent aujourd’hui souvent du pétrole. Ainsi l’Afrique du Nord produira notre électricité à moindre coût dans les années qui arrivent.

Les investisseurs viennent de comprendre l’intérêt du CSP et l’argent commence à arriver. Le nucléaire est mort parce que, en tant que vieille technologie, il ne constitue pas un bon investissement.

LQG : Loop Quantum Gravity

14 Thursday September 2006

Les physiciens se trouvent aujourd’hui face à un mur. Depuis plus de cinquante ans, ils tentent d’unifier leurs deux grandes théories : la relativité d’Einstein et la mécanique quantique pour l’instant encore incompatibles. La théorie des super-cordes est une solution possible mais, depuis le temps qu’elle fait gloser, beaucoup de physiciens ont tendance à croire qu’elle ne mènera à rien (en fait elle peut décrire tous les univers possibles ce qui est un peu trop). Alors ils imaginent d’autres approches.

L’une me séduit particulièrement : la LQG. Elle signe l’entrée de la pensée réseau en physique théorique. Pour la LQG, la matière n’est pas faite de minuscules entités (particules ou cordes qui baignent dans des champs quantiques) mais elle émerge d’un réseau de liens abstraits dessinés entre de minuscules volumes. Il n’y aurait donc pas de constituant ultime de la matière, la matière serait un réseau, les particules les liens entre les nœuds de ce réseau. Tout dans l’univers ne ferait que résulter de la façon dont l’espace-temps se plie et se replie sur lui-même.

Tout le monde accepte aujourd’hui l’idée que l’informatique a changé notre façon de travailler. Mais elle change aussi notre façon de voir le monde. Parce qu’elle nous aide à mieux le décrire, à mieux le comprendre grâce aux simulations, à mieux le penser. Sans l’informatique, la pensée réseau n’aurait sans doute jamais vu le jour. Et je crois que cette façon de penser, adaptée à la complexité du monde, va devenir la clé de voûte de notre civilisation, en tout cas si nous voulons éviter les pièges qui se présentent à elle.

Alors après avoir changé notre façon de travailler et notre façon de penser, l’informatique changera notre façon de vivre ensemble, elle changera la politique à tout jamais.

PS : Si notre monde ressemble à une matrice comme le suggère Stephan Wolfram, alors il ne serait pas étonnant de découvrir des théories physiques incompatibles. Elles correspondraient chacune à des programmes différents travaillant en parallèle.

Des mèmes au transhumanisme

3 Sunday September 2006

Je viens de lire l’interview de Susan Blackmore publié sur NextModernity. Elle y discute des développements de la théorie des mèmes imaginée par Richard Dawkins durant les années 1970. Pour Dawkins, les mèmes sont le pendant culturel des gènes. Comme eux, ils chercheraient à maximiser leur chance de survie.

Si cette théorie est vraie, nous serions des machines à propager les mèmes autant que les gènes. En quelque sorte, ils nous manipuleraient, au moins partiellement.

Je suis assez d’accord avec cette idée. Dans leur course à la survie, les mèmes ne peuvent que nous entraîner à doper nos capacités cognitives ; cas si nous avons une meilleure mémoire, si nous pouvons traiter plus d’information, si nous vivons plus longtemps, nous devenons de meilleurs vecteurs de mèmes.

Cette hypothèse nous conduit inévitablement vers le transhumanisme, dont en France Rémi Sussan semble un des défenseurs. Je viens d’acheter son livre, je ne l’ai pas encore lu.

Bon sens écologiquement dangereux

7 Monday August 2006

Les gens avec un rythme cardiaque irrégulier ont plus de chances d’avoir un problème cardiaque. Dans les années 1980, le bon sens dicta aux médecins d’administrer un traitement pour réguler le rythme cardiaque de tous les arythmiques. Résultat : la mortalité a été multipliée par deux, voire par trois, pour ceux qui ont une arythmie faible ! Le bon sens n’est pas toujours fiable. Il nous dit d’ailleurs que la Terre est plate !

Nous aurions dû nous méfier de lui, mais non, nous lui faisons toujours confiance, comme quand nous nous croyons capables d’anticiper l’avenir. Ces dernières semaines, j’ai lu plusieurs articles qui questionnent le bon sens écologique. Et qui nous montrent combien nous devons être prudents avant d’adopter de nouvelles technologies.

Les éoliennes

Il nous paraît évident qu’elles permettent la production d’énergie propre ; peu importe leur bilan économique. Le bon sens dicte de construire de plus en plus d’éoliennes même si elles gâchent les paysages et massacrent souvent dans leurs pales les oiseaux de passage. Ce risque est connu, il vaut la peine d’être pris. J’ai toujours été de cet avis. En 2005, la production mondiale d’énergie éolienne a augmenté de 43 % pour atteindre 60 000 mégawatts, 12 fois la consommation énergétique de l’Irlande.

Mais faut-il se fier au bon sens avant de prendre une décision ? Quel est le coût réel d’un champ d’éoliennes ? Combien de CO2 sera dégagé lors de la construction de l’infrastructure, combien lors de la fabrication des éoliennes ? Toutes les pollutions ne doivent-elles pas être comptabilisées ?

Quand on construit un champ d’éoliennes, on cherche des endroits peu peuplés, par exemple dans les tourbières en Irlande. Le coût de l’infrastructure est alors toujours élevé, les travaux sources d’important dégagement en CO2 et autres gaz à effet de serre. Et ils perturbent l’environnement. Suivant les calculs les plus pessimistes de Richard Lindsay, il faut alors 16 ans pour qu’une éolienne, qui a une durée de vie de 25 ans, annule la pollution que sa construction a engendrée !

Face à la complexité, le bon sens défaille. Il oublie de tenir compte de toutes les implications. Il ne peut d’ailleurs y parvenir. Que faut-il faire alors ? Plutôt que construire d’immenses champs d’éoliennes, il est sans doute préférable d’opter pour la micro-génération suggère Richard Lindsay. Plutôt que se lancer dans des projets géants impossibles à maîtriser, il vaut mieux que chacun de nous place une petite turbine sur son toit. C’est un bel exemple qui devrait nous pousser à agir par nous même, localement.

Les arbres

Un autre article, aussi publié dans NewScientist, m’a interpelé. Le bon sens nous incite à planter des arbres pour lutter contre la pollution. Du coup, le traité de Kyoto propose aux pays incapables de réduire leurs émissions d’avoir la main verte.

Est-ce vraiment une bonne idée ? Une étude vient de révéler que les feuillages dégagent du méthane, un des gaz à effet de serre les plus nocifs. Les experts ne sont pas encore arrivés à un accord sur les volumes mais le dégagement est avéré.

Le bon sens est encore une fois mis en question. Les solutions les plus évidentes ne sont pas nécessairement les meilleures. Plutôt que se lancer dans de vastes projets pour réduire les gaz à effet de serre, projet dont personne ne peut maîtriser les tenants et les aboutissements, n’est-il pas préférable d’attaquer le problème à la source, là où se produisent les pollutions, c’est-à-dire chez nous ?

Il est un peu facile de polluer d’un côté et de planter des arbres d’un autre en croyant qu’on règle le problème. Les pollutions doivent être évitées à tout prix. Il n’y a pas de compensations possibles.

PS1 : Ai-je dit que les éoliennes étaient une mauvaise chose ? Je n’ai pas dit non plus que leur rendement était plus mauvais que celui du pétrole ou du nucléaire. J’ai juste insisté sur la nécessité de prendre en compte tous les coûts avant se lancer tête baissée. Si on ne fait pas ça, le nucléaire est la panacée d’ailleurs. Richard Lindsay met juste en garde sur le développement sauvage des champs d’éoliennes, voir l’article de la BBC. Il y a aussi des risques environnementaux avec les énergies dites propres. Et les statistiques ne nous aident en rien dans cette histoire. Que les probabilités soient favorables ne nous empêche pas de nous engager dans des voies catastrophiques. Les probabilités ne nous aident pas à prévoir l’avenir, ni même à estimer les avenirs possibles. Ce servir d’elles pour agir est suicidaire, surtout à l’échelle globale.

PS2 : Pour le méthane, l’article dont je parle évoque une première étude qui indique une production pour les végétaux entre 62 et 236 millions de tonnes par ans, donc un volume du même ordre que celui produit par les ruminants et l’activité microbienne. Cette étude n’est pas confirmée.

PS3 : Je reste toujours persuadé que l’éolien est une vraie solution. Mais sans doute est-il préférable de le déployer de façon distribué plutôt que de façon concentré comme c’est le cas aujourd’hui.

PS4 : J’ai pensé à un autre article NewScientist où il est question de la micro-génération énergétique. Elle produit déjà plus que le nucléaire ! Et elle prouve que la production décentralisée est la véritable solution. Ça renforce mon idée que l’approche locale doit souvent être privilégiée.

Infovore

28 Friday July 2006

Picasso a dit :

C’est quand je me repose que je suis fatigué. Certains boivent des Pernod toute la journée. Moi, mes Pernod c’est mon travail.

Pour ma part, je ne me drogue pas, je ne bois presque jamais d’alcool, je ne fume pas… Je n’ai jamais éprouvé le moindre besoin d’un quelconque speed. Quand je compare mes états mentaux avec ceux des adeptes des drogues plus ou moins dures, je suis toujours surpris de constater que ma conscience est très souvent dans un état de totale défonce.

En lisant ce matin un article dans NewScientist, je viens de comprendre pourquoi. Lorsque nous apprenons quelque chose de nouveau, notre cerveau active les mêmes zones que lorsque nous prenons des drogues comme l’héroïne. Nous nous sommes shootés à l’info. Nous sommes des infovores.

Le plaisir jaillirait au moment de la compréhension. Je vois mieux maintenant pourquoi TF1 a autant de succès. Plus les informations sont bêtes et nombreuses, plus les téléspectateurs planent. Mais ce n’est pas aussi simple. Quand nous recevons plusieurs fois la même information, le plaisir diminue progressivement. TF1 ne devrait alors plus procurer aucun plaisir. Ça se terminera peut-être comme ça. Les gens finiront par comprendre qu’internet est beaucoup plus planant car beaucoup plus divers et riches en surprises.

Cerveaux humains disponibles

3 Monday July 2006

Suite à mon article Esclavage 2.0 aussi publié sur Agoravox, je suis tombé sur un article de Wired intitulé The Rise of Crowdsourcing, article résumé en français sur Internet Actu.

Le crowdsourcing, c’est l’utilisation de la puissance productive des internautes. Dans Wired, Jeff Howe écrit :

Comme le projet SETI exploite la puissance de calcul inemployée de millions d’ordinateurs, les réseaux de travail distribués exploitent au travers d’internet la puissance de calcul inemployée de millions de cerveaux humains.

Cette déclaration m’a fait penser à celle de Patrick Le Lay, PDG de TF1 :

À la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont vocation de le rendre disponible. C’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du cerveau humain disponible.

D’un côté, TF1 veut rendre les cerveaux disponibles pour leur vendre les salades des annonceurs ; de l’autre, les sites collaboratifs utilisent cette disponibilité pour créer quelque chose de neuf. Nous nous retrouvons face à deux mondes antagonistes : celui du consommateur passif face à celui de l’internaute actif. En politique, ça se traduit par un autre antagonisme : la démocratie représentative face à la démocratie participative.

Le crowdsourcing fonctionne déjà très bien. Il est à l’origine du web, de l’open source, de Wikipedia, d’Agoravox… Les sites commerciaux l’exploitent plus ou moins abondamment, de façon plus ou moins transparente.

Deviendra-t-il la norme, tout comme démocratie participative ? À force de participer sur le web, les gens finiront bien par se demander pourquoi on les empêche de participer à la vie politique.

Beaucoup de gens ne sont évidemment pas d’accord avec cette idée. Parmi eux, les privilégiés qui ont déjà le droit de participer : les experts notamment.

Exemple, développé dans Wired d’ailleurs : un photographe professionnel se plaint que ses clients préfèrent de plus en plus des photos d’amateur distribuées quasi gratuitement sur les sites collaboratif comme iStockPhoto. Quel est le problème ? Les clients sont-ils stupides ? Non. Pourquoi payeraient-ils cher ce qui est disponible pour presque rien ? Et puis qui a décidé que le professionnel était meilleur qu’un amateur ? N’est-ce pas les clients ? S’ils se détournent du professionnel, c’est qu’il n’est plus à la hauteur, en tout cas par rapport l’attente des clients.

La question est alors de savoir comment les amateurs survivent ? Imaginons qu’un photographe amateur soit un peintre en bâtiment. Que se passera-t-il quand des peintres amateurs casseront les prix des travaux de peinture ? Toute l’économie ne s’écroulera-t-elle pas comme un jeu de dominos ? Je ne le crois pas. Nous sommes presque tous des peintres amateurs et il y a toujours des peintres professionnels.

Le problème des photographes professionnels est celui de l’offre et de la demande. Les photos de qualité étaient rares et chères, et, en plus, elles étaient difficiles à trouver. Aujourd’hui, faire des photos est plus facile que jamais et, en plus, il est facile de les diffuser, donc de les soumettre à la critique. Du coup, le marché de la photographie s’ouvre peu à peu. Il ne se partage plus entre une poignée de photographes professionnels qui gagnent beaucoup d’argent mais entre des millions d’amateurs qui gagnent peu d’argent. Au final, le monde de la photo est devenu plus démocratique.

Une nouvelle question surgit toutefois : la somme d’argent dépensée par les clients est-elle restée la même ? Comme je n’ai aucun chiffre, je ne peux que faire des conjectures. Le chiffre d’affaires des banques d’images a peut-être baissé mais celui des banques collaboratives s’est accru : +14 % par mois pour iStockPhoto. Si chacun des clients dépensent moins, il y a en revanche de plus en plus de clients, à commencer par les sites web qui ne peuvent pas toujours s’appuyer sur des images libres de droit.

Nous assistons simplement à une redistribution des cartes. Est-ce dramatique ? Pour les photographes professionnels oui, sans doute, mais pas pour les photographes amateurs qui estiment que leur photos ont un intérêt.

Cette histoire, qui aurait pu être illustrée par d’autres exemples, montre que les experts sont une espèce en voie d’extinction. En tout cas les experts arrogants. Nous allons tous nous retrouver en situation de plus grande compétition. Aucun titre, aucun privilège, ne nous confèrera une autorité indéfectible. La révolution française n’a été qu’une étape dans vers la fin des privilèges. Le web fait un pas plus loin.

Je ne dis pas qu’il supprimera tous les privilèges. Il en crée même d’autres. Mais je crois qu’il diminuera leur nombre et nous conduira vers une société plus juste, ce qui ne veut pas dire idéale.

PS : Internet est une démocratie participative. Les décisions se prennent au niveau local entre quelques individus, puis elles remontent quand d’autres individus les adoptent. C’est cela que j’appelle la démocratie participative, ce n’est pas un système où tout le monde donne son avis en même temps.

Esclavage 2.0

19 Monday June 2006

Nous faisons-nous abuser par tous les sites qui nous demandent de participer à leur élaboration, de Flickr jusqu’à Agoravox ? Un lecteur m’a interpelé à ce sujet suite à un article du Monde sur le web 2.0. L’auteur y reprend une idée en vogue, résumée notamment par Karl Dubost sur son blog.

Je crois qu’il ne faut pas être dupe. Le tout gratuit sur internet a conduit à l’explosion de la bulle en 2000. Si la plupart des sites sont restés gratuits, ils ont dû trouver de nouvelles méthodes de financement. L’une d’elle est d’utiliser l’internaute comme force productive.

Mais nous ne sommes pas des esclaves : personne ne nous oblige à collaborer, personne ne nous oblige à publier nos photos sur Flickr ou nos articles sur Agoravox. Nous ne le faisons que quand nous y trouvons un intérêt, celui de partager, celui d’échanger, celui de nous faire connaître.

Si les Arctic Monkeys n’avaient pas partagé leur musique personne ne les aurait jamais connus. Quand je publie un article sur Agoravox, je bénéficie d’un peu de pub. J’offre quelque chose, je reçois autre chose. Tout le monde y trouve son compte.

Que les sites collaboratifs gagnent de l’argent sur notre dos, c’est la règle du jeu. D’un côté, ils nous offrent gratuitement une plate-forme ; de l’autre, ils se débrouillent pour la rentabiliser. C’est du donnant-donnant. Dans cette affaire, personne n’est contraint de donner. Il nous reste toujours la possibilité de créer notre propre site. Mais cette approche est périlleuse car il est difficile d’attirer les internautes. Publier un article sur Agoravox nous offre tout de suite des centaines de lecteurs dont le recrutement coûte beaucoup d’argent. Agoravox nous fait ce cadeau, nous lui en faisons un autre. Nous sommes partenaires dans un business.

C’est la même chose quand Google pique sur nos sites des bouts de phrases pour nous faire apparaître dans sa liste de résultats. Tout d’abord, nous ne sommes pas obligés de donner et nous pouvons décider de ne pas être référencé (méta-tags, fichiers robot.txt…). En revanche, si nous acceptons le référencement, nous devenons partenaire d’un business tout simple : en échange de nos textes, Google nous envoie des visiteurs.

Vouloir faire payer Google pour ce service est absurde. Un nouveau client coûte plusieurs dizaines d’euros. Google nous offre souvent plus que nous ne lui offrons. Le système fonctionne pour cette raison. Si nous sommes persuadés que ce que nous offrons vaut plus que ce que Google nous offre, nous devons rompre le contrat, c’est-à-dire nous déréférencer. Après, il nous reste à faire les comptes pour voir ce que nous perdons vraiment.

De toute façon, nous n’en sommes qu’aux premiers stades des sites collaboratifs. À l’avenir, les collaborateurs seront aussi rémunérés. Des initiatives de ce genre voient le jour, zlio.com par exemple. La concurrence est ouverte, les sites collaboratifs qui nous offriront le plus de bénéfices seront les vainqueurs. Je n’appelle pas ça de l’esclavage.

En fait, il y a des sites qui abusent de nous sans nous le dire, c’est plus pernicieux : Amazon par exemple. Nos choix de livres sont automatiquement analysés puis resservis à d’autres consommateurs. Quand Amazon nous offre le port, c’est une façon de rémunérer notre travail, mais sans le dire. Encore une fois, c’est du donnant-donnant. Et nous avons encore le choix d’acheter nos livres dans une librairie. Non, nous ne sommes pas des esclaves.

La vraie question n’est pas la pertinence des sites collaboratifs mais plutôt la modalité du partage des revenus. Si le site gagne beaucoup plus que ses collaborateurs, il y a un problème évident. Là, on nous prend vraiment pour des philanthropes. Un site collaboratif coté en Bourse aura tendance à maximiser ses bénéfices. Pour cela, il réduira les revenus de ses partenaires, c’est-à-dire nous. D’une certaine façon, c’est la logique capitaliste.

Mais cette logique va-t-elle perdurer ? Si le site collaboratif veut attirer des investisseurs, s’il veut éviter de se faire avaler par un concurrent, il doit jouer le jeu capitaliste. En revanche, cette stratégie braquera les collaborateurs qui risquent de se détourner vers un concurrent moins gourmand et qui offre plus d’avantages. Logiquement, les sites les plus équitables devraient donc se développer au profit des plus gourmands, ce qui laisse présager l’apparition d’une nouvelle économie post-capitaliste.

Les sites collaboratifs préfigurent la société de demain. Une société qui parie sur le gagnant-gagnant et non sur le gagnant-perdant comme la société capitaliste.

PS1 : La gratuité d’internet est une illusion. Maintenir internet en vie, ça coûte. Mais internet peut vivre sans que quelques uns se sucrent sur le dos de tous les autres. C’est à nous de construire cet internet équitable.

PS2 : Dans la vie, il y a des gens libres, d’autres pas. Sur internet, c’est pareil. Nous devons apprendre à être libre et surtout l’apprendre à nos enfants. La liberté se gagne, on ne nous la donne pas.

PS3 : Pour me faire connaître, j’ai plusieurs possibilités. Rien ne m’oblige à publier sur Agoravox. Je pourrais me payer de la pub à la TV si j’en avais les moyens, je pourrais distribuer des tracs dans la rue, je pourrais brancher les gens en terrasse de café. Je peux aussi décider d’écrire dans mon coin et de ne rien donner à lire à personne : je le souvent. Quand je publie un texte, je me moque que Google en pique des bouts. Google m’aide en faisant ça. Pourquoi voulez-vous que je me plaigne ? Google gagne plus que moi. Mais je trouve l’échange juste. Avec mon seul texte, Google ne gagne pas grand chose.