Petit dialogue avec Julien Braun.
Passage chez Blogbang
18 February 2008
Information irréductible
16 February 2008
Un article de presse doit être intelligible en lui-même. Il doit s’auto-suffire. Les choses qu’il ne définit pas doivent être connues de l’ensemble des lecteurs. Tous les journalistes s’appliquent cette règle, même ceux qui rédigent les communiqués de l’AFP ou de Reuters. Pour ma part, je me refuse à proposer une information digeste car à mon sens elle pose beaucoup de problèmes.
- Pour être compris universellement, un journaliste doit repréciser le cadre, placer des limites, définir… il doit se répéter d’article en article. Je trouve ça fastidieux, vous me direz que le job veut ça, mais je trouve ça encore plus fastidieux pour le lecteur qui perd beaucoup de temps à lire ce qu’il sait déjà. Pour cette seule raison, j’ai renoncé à lire la presse. L’idée que le lecteur ne sait rien a priori, très répandue depuis de longues années, me paraît néfaste à la qualité de la presse.
- Mais le lecteur sait des choses. Le journaliste suppose que nous savons ce dont tout le monde parle. Plus il traite de sujets à la mode, moins il a besoin de préciser le cadre, plus son travail est simplifié. Tenté par la facilité, il parle de plus en plus des sujets à la mode, sujets qui se renforcent les uns les autres… et les journalistes finissent par dire tous la même chose… tout ça parce qu’ils veulent diffuser une information digeste. Au final, elle devient si digeste qu’elle n’est plus une information mais seulement un rabâchage.
- Je voudrais maintenant opposer l’auteur au journaliste. L’auteur n’a pas le souci de l’intelligibilité immédiate. Il construit peu à peu un univers où il intègre lecteur après lecteur. Un auteur se pratique dans la durée, il ne se consomme pas. Accéder à son œuvre demande parfois un peu d’effort mais après nous pensons avec lui. Il m’arrive ainsi de dire par inadvertance « Flaubert m’a dit … ». Puis je dois me reprendre pour préciser « J’ai lu dans la correspondance que … ». En quelque sorte, Flaubert est devenu mon ami intime à force de le lire, ce qu’aucun journaliste ne sera jamais pour moi.
- J’aborde mon blog comme un auteur. Je ne cherche pas à écrire des billets autosuffisants parce que je suppose que mes lecteurs ont lu d’autres billets avant et qu’ils participent à l’histoire de ma pensée. Alors chaque fois qu’on me dit que je n’ai pas défini tel ou tel mot je m’irrite car j’ai déjà employé chacun des mots que j’emploie, je leur ai peu à peu donné un sens… un sens qui est peut-être le mien mais qui est en cohérence avec ma pensée. Si vous lisez une lettre et que vous découvrez que l’auteur a « pioché » le matin, vous penserez peut-être qu’il a travaillé dans son jardin. Si vous savez que cet auteur est Flaubert, vous commencerez à douter du sens de « pioché ». Si vous êtes familier de Flaubert, vous saurez exactement ce qu’il entend par « pioché ».
- Je ne dis pas qu’il faut que tous les journalistes deviennent des auteurs mais je crois que nous ne devons pas perdre l’habitude de lire les auteurs. Je n’ai jamais rien appris d’important en lisant les journalistes mais des auteurs ont changé ma vie. On ne change pas la vie de quelqu’un avec du digeste, du parfaitement défini, de l’objectivité, du sans ambiguïté.
- Les blogueurs peuvent chercher à imiter les journalistes, ils peuvent les commenter ou les critiquer mais, il peuvent aussi devenir des auteurs, construire au fil de leurs billets, courts ou longs, une histoire. Nous ne sommes pas condamnés à nous glisser dans des costumes taillés pour d’autres en un temps déjà éloigné.
- En Alexandrie, au IIIe siècle avant Jésus-Christ à l’époque d’Ératosthène, les écrivains se passionnèrent pour les textes brefs. Callimaque, le plus grand poète de son temps, affirmait « Grand livre, grand mal ». En sommes-nous au même point ? Je vois une analogie troublante. En Alexandrie, la science grecque connaissait son apogée en même temps que son art et sa philosophie périclitaient. Or une époque pour être pleine et entière ne doit négliger aucune de ses dimensions.
C’est quoi un bon journaliste
13 February 2008
Le plus simple est de définir le mauvais journaliste, espèce bien plus répandue. Cet animal vous pose des questions et connait les réponses à l’avance. Si vous lui dite ce que vous pensez, quelque chose qu’il n’a jamais lui-même pensé ou entendu, il ne vous écoute plus, il abrège l’interview car il veut produire un contenu, qui croit-il, intéressera ses lecteurs ou auditeurs.
J’ai souvent constaté ce genre de réactions en parlant du Peuple des connecteurs et du Cinquième pouvoir. Dès que j’avance l’idée que, grâce à la décentralisation des communications, une force transversale apparaît, les journalistes m’avouent qu’ils sont rassurés à titre personnel mais, à titre professionnel, ils n’en ont rien à foutre.
Eux, ils aiment bien le cinquième pouvoir comme empêcheur de tourner en rond, contre-pouvoir du contre-pouvoir qu’ils sont déjà sensés être. Quand je leur dis que cet aspect des choses n’est même pas réducteur mais tout simplement erroné, ils s’en vont car ils ne veulent surtout pas entendre un discours politique ni de gauche ni de droite. Dans quelle case le rangeraient-ils ?
Je reçois souvent les appels de jeunes journalistes stagiaires ou en fin d’étude. Ils réfléchissent tous à l’influence d’internet sur la presse. Ils sont pires que les mauvais journalistes expérimentés. Ils se sont construit un modèle et ne veulent pas en sortir. Ça se passe presque toujours mal entre eux et moi.
– Croyez-vous qu’internet change le métier de journaliste ?
– Non. Pour preuve, la presse, notamment généraliste, perd partout dans le monde de l’audience. Ça va mal et les journalistes écrivent toujours la même chose (ce qu’ils veulent entendre). Écrivez ce que les gens ont à dire, ayez des choses à dire vous-même, et vous trouverez un public. Les gens qui lisent ne sont pas très nombreux. Adressez-vous à eux et non pas à ceux qui regardent la télé. Parce que pour imiter la télé rien ne vaut la télé. Même internet est meilleur pour ça que la presse.
– Que pensez-vous de la nouvelle formule de Libé.
– Il y a une nouvelle formule ? Je ne savais pas. Après tout ce que je viens de dire, vous comprenez que je lis peu souvent la presse. Parfois dans le train ou le métro (mais comme je n’habite pas à Paris).
– Libé introduit le participatif.
– Super original. Ils font comme USA Today avec plus d’un an de retard qui lui-même imite HoMyNews avec cinq ans de retard. Ils font parler les internautes merveilleux. Mais comme ils leur font dire encore une fois ce qu’ils veulent entendre, ça ne change rien. La presse agonise à force de tourner en vase clos. Elle refuse de s’adresser à son véritable public, les gens qui lisent, qui ont envie de s’agiter les neurones. La seule presse qui ne s’en sort pas trop mal, je crois, est d’ailleurs celle qui veut détendre nos neurones, au moins elle ne perd pas de vue son objectif contrairement à l’autre dite sérieuse.
– C’est quand même innovant cette approche de Libé.
– Vous voulez que je vous réponde oui. Non, ce n’est pas innovant. Libé frise la banqueroute, le marché publicitaire migre vers le online, c’est un processus irréversible. Dans quelques années, le papier n’aura plus aucun sens pour la presse (il n’en a plus aucun depuis longtemps à mes yeux). Les éditeurs doivent accepter cette réalité. Ils doivent travailler en fonction des spécificités des médias et des lecteurs. C’est fatigant d’entendre tout le monde parler de la même façon.
Mon fils de neuf mois s’est mis à pleurer. J’ai demandé à la jeune journaliste, avec une superbe voix, elle fera de la radio, de me rappeler un autre jour. Elle s’en est bien gardée. Elle ne voulait surtout pas que je détruise le monde que ses profs lui avaient soigneusement concocté au cours de ses études.
Un bon journaliste est donc quelqu’un qui écoute les gens et leur fait dire ce qu’eux seuls peuvent dire. Il existe encore des bons journalistes. Mais j’imagine que leur vie doit être difficile dans un univers médiatique qui semble peuplé d’une armée de clones.
Les libéraux ont un meilleur cerveau !
9 February 2008
Je vois déjà les sociologues et les politologues français s’esclaffer. Dès que les sciences dures font une incursion dans leur univers, ils montent sur leur perchoir d’intellectuels. Les anglo-saxons, souvent adeptes de la sociobiologie de Wilson, sont moins sectaires. Pour preuve, NewsScientist vient de publier un article intitulé : Les penchants politiques sont-ils définis par les gênes ? (PDF). Point de départ de réflexion : les vrais jumeaux tendent à être plutôt du même bord politique que les faux jumeaux (donc impossible d’invoquer des causes sociologiques).
Pourquoi pas après tout ? Nous savons que la génétique ne définit qu’une partie de ce que nous sommes, mais une partie tout de même. Elle doit avoir tout autant que notre éducation ou notre milieu social une influence sur nos goûts politiques.
L’existentialiste qui sommeille en chacun de nous ne peut pas être d’accord mais nous devons parfois, même souvent, reconnaître que notre libre arbitre n’est pas tout puissant. Comme je le dis souvent, les gâteaux dans les vitrines des pâtisseries brisent ma volonté avec une facilité déconcertante et me démontrent sans cesse que je n’ai pas l’âme d’un Gandhi.
Nous sommes tous en partie conservateur, en partie progressiste. Ceux chez qui le côté progressiste serait le plus fort seraient plus à même de réagir dans des situations nouvelles. D’une certaine façon, leur cerveau serait plus apte à gérer le changement. Dans l’article de NewsScientist, les progressistes sont appelés libéraux, appellation mal comprise en France même si je la revendique.
Un libéral est quelqu’un qui avant tout se libère des habitudes et préfère le changement à la stagnation. Un libéral est anticonformiste. Un libéral veut que les gens qui l’entourent le surprennent et diffèrent de lui. Un libéral est pour le progrès, entendu au sens biologique d’évolution. Pour obtenir mieux que ce qu’il a déjà, Il accepte le risque d’avoir moins bien. Pour autant il n’est pas inconséquent, il peut très bien pratiquer un super principe de précaution, un tel principe étant libéral puisqu’il suppose que la prudence ultime revient à nous responsabiliser individuellement.
Si l’hypothèse génétique se confirme, il y aurait donc toujours deux grandes factions politiques. L’une à tendance conservatrice, l’autre à tendance libérale. Bug ! Qui sont les libéraux en France ? Qui représente les forces de progrès ? L’UMP qui nous voit tous en industriels plan-plan à la mode au XXe siècle ? Les socialistes qui eux agitent encore les idéologies du XIXe siècle ?
Je suis perdu. Plutôt, je crois que nos politiciens sont perdus. Ils continuent à nous faire des promesses intenables, les gens continuent à voter pour eux puis à les honnir. Et si après tout le camp de libéraux était celui de ceux qui ne votent pas. N’ont-ils pas compris que voter revenait systématiquement à choisir entre des conservateurs à tout crin ?







